samedi, 09 juillet 2011
Interview du CEMM
Entretien avec l'Amiral Pierre-François Forissier, Chef d'état-major de la Marine.
Interview publiée sur le site du Ministère de la Défense.
Les opérations militaires sont la finalité du marin d’État. Mais elles impliquent souvent de longues périodes loin des siens pour les marins embarqués, et une disponibilité de tous les instants pour les marins chargés du soutien. Aux marins et à leur famille, que voudriez-vous dire ?
D’abord, je voudrais dire que je suis particulièrement fier de tous nos marins. Je connais la difficulté de l’éloignement, de vivre pendant de longues périodes loin des siens, souvent sans connaître la date du retour. C’est éprouvant pour le marin mais aussi pour sa famille. Ce sont aux familles de marins que je pense aussi car ce sont elles qui portent la plus lourde charge.
Les marins en opération font leur métier, celui pour lequel ils se sont engagés, ils se sont formés et entrainés. Lorsque la mission est longue, la routine et l’éloignement peuvent poindre. Mais la notion d’équipage est essentielle ; dans les moments difficiles, il soude les hommes et les femmes au sein d’un équipage pour la réussite de la mission. J’ai bien conscience qu’au début de l’été, être en opération peut être contraignant pour les marins et leurs familles, mais c’est aussi notre grandeur d’être toujours prêts à répondre aux ordres reçus. C’est notre raison d’être au service de la France.
Quand je parle des marins en opérations, je pense à tous les marins qui participent aux opérations. Ceux qui sont embarqués sur le terrain bien sûr, mais aussi ceux, civils et militaires de toutes armées et services, qui œuvrent pour le soutien des forces. Pour eux aussi, c’est une disponibilité de tous les instants qui est nécessaire.
Face à l’ennemi, le risque est inhérent au métier de militaire. Nos bateaux au large de la Libye ont été pris pour cible et en décembre dernier un fusilier marin a été tué en Afghanistan. Le sacrifice est un engagement consenti par tout militaire. Quelle précision pouvez-vous nous apporter à ce sujet ?
Tout militaire qui s’engage sait qu’il choisit un métier particulier qui peut impliquer de donner ou de recevoir la mort. Je pense bien évidemment au SM Jonathan Lefort qui a donné sa vie en Afghanistan en décembre dernier. Il appartient hélas à la longue liste de marins tombés au service de la France. Nous ne devons jamais oublier cette dimension de notre métier.
Au quotidien, la notion de sacrifice implique également la disponibilité permanente au service des missions qui nous sont confiées.
Les marins ont montré dans les derniers mois leur capacité d’adaptation. N’est-ce pas une source de satisfaction pour celui qui a la responsabilité de les préparer ?
Je rencontre de nombreuses personnalités en France et à l’étranger, et je peux témoigner que la capacité d’adaptation de nos marins est très largement reconnue et souvent admirée. Elle est constitutive à notre état de marin. A bord, le marin doit s’adapter en permanence. Il assume plusieurs tâches : son métier technique, le poste de combat, ses quarts, la sécurité… Il l’a démontré récemment encore, et de façon remarquable, lorsqu’il a fallu partir en mission opérationnelle dans un très bref délai.
Ce professionnalisme vous semble-t-il être le résultat d’un travail réussi en amont : le recrutement, la formation, et l’entrainement permanents des forces notamment ?
Bien évidemment. Nos marins ont été choisis parmi beaucoup d’autres pour servir dans nos rangs, puis tout au long de leur carrière, ils ont été sélectionnés, formés et entrainés. Ce n’est qu’à ce prix qu’ils sont véritablement professionnels. C’est toute la chaîne de la marine qui est impliquée, les écoles, le recrutement, les services administratifs. Le professionnalisme est partagé par tous, et il est reconnu très largement, soyez en sûr.
Pour la première fois le 1 er juillet, vous avez remis le livret sur les valeurs aux jeunes mousses. N’est-ce pas symbolique ?
Je suis très heureux d’avoir pu présider cette cérémonie. Les jeunes mousses et maistranciers doivent connaître les valeurs que nous partageons et qu’ils verront rappelées dans toutes nos unités : « Honneur, Patrie, Valeur et Discipline ». Ce livret sera progressivement distribué à tous les engagés, pour les aider à toujours mieux répondre au sens de leur engagement, et en particulier dans les moments difficiles. Je tenais à ce que soit formalisé ce qui fait notre identité, les principes et les règles qui guident nos actions. Ils doivent nous permettre d’appréhender notre quotidien, tout particulièrement dans les situations d’action opérationnelle ou face aux changements que nous connaissons aujourd’hui.
Parallèlement à cette dimension humaine, la marine conduit actuellement de grands programmes : le Barracuda, le NH90, les FREMM, l’ Adroit pour n’en citer que quelques-uns. Cela ne vous rend-il pas optimiste pour l’avenir ?
Sans les hommes et les femmes qui les servent, nos unités, nos matériels ne seraient rien. Nous avons bien des raisons d’être confiants dans l’avenir. L’arrivée récente de l’Aquitaine , la première des frégates multimission et de l’Adroit , qui va nous permettre de bénéficier d’un nouveau bâtiment dans des conditions tout à fait innovantes, sont évidemment de très bonnes nouvelles. L’hélicoptère Caïman , va très prochainement renouveler notre flotte d’hélicoptères, et le SNLE Le Terrible vient de compléter notre capacité sous-marine de dissuasion.
Je vous ai dit précédemment ma satisfaction face à la dimension humaine, je suis aussi conscient de l’effort réalisé par la nation pour le renouvellement des équipements. A nous de nous en montrer dignes.
Amiral, vous quitterez vos fonctions dans quelques semaines. Aux marins que vous aurez commandés pendant plus de 3 ans, que souhaiteriez-vous dire ?
Je voudrais leur redire, ma satisfaction et la profonde estime que je leur porte, à eux bien sûr, mais aussi à leurs proches, qui prennent une part importante à leurs missions. Ils méritent tous un magnifique remerciement.
Pour ma part, je ne suis qu’un maillon, entre nos prédécesseurs qui ont fait la marine que nous avons, et nos successeurs qui devront composer avec celle que nous leur laisserons. Eux-mêmes poursuivront la tâche. Elle est permanente car chaque vague efface la précédente et prépare la suivante.
À l’occasion de mon départ, j’irai en particulier à la pointe Saint Matthieu, pour rendre hommage à tous les marins disparus en mer. Leur héritage doit rester présent en permanence à notre esprit.
Sources : © Marine nationale
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lundi, 13 juin 2011
Jacques Chirac : «Pour 2012, restons dans le débat d'idées»
Entretien avec le Président Jacques Chirac.
Interview publiée dans Le Figaro,
le 11 juin 2011.
LE FIGARO.- Vous écrivez qu'«il y a une vie après le pouvoir». Quelle est votre vie nouvelle?
Jacques CHIRAC. - Après quarante années au service des Français, après douze années à la présidence de la République, il est difficile de s'inventer une nouvelle vie, je ne vais pas vous le cacher. Je ne m'y étais pas préparé pendant l'exercice de mon mandat, car jusqu'au dernier jour, j'ai voulu me consacrer à la mission qui m'avait été confiée par les Français. Ce n'est qu'après mon départ de l'Élysée que j'ai réfléchi à la façon de «servir autrement». Cette vie nouvelle n'allait pas de soi. Je me suis donné une triple tâche. D'abord assumer ma mission de membre de droit du Conseil constitutionnel, même si je me suis mis temporairement en réserve de cette institution le temps de mon procès. Ensuite, à travers ma fondation, lancer des projets concrets pour faire avancer les causes qui à mes yeux sont essentielles: la paix dans le monde, le développement durable et le dialogue entre les cultures. Enfin, rester à l'écoute et disponible pour les Français et transmettre les leçons que j'ai tirées de mes années au service de la France. Les deux tomes de mes Mémoires y contribuent. J'ai aussi acquis depuis quatre ans ce qui me manquait sans doute le plus: un peu de temps pour moi et pour les miens. Car la vie politique, c'est une vie au service… et une vie de sacrifice.
Votre livre est-il un règlement de comptes avec Nicolas Sarkozy …?
J'ai vu beaucoup de choses dans ma vie politique et je suis quand même toujours surpris. Que, dans ce livre de 600 pages, il puisse être tiré une phrase ici et là me navre. J'ai voulu ces Mémoires pour transmettre une vision et des valeurs à travers ce que j'ai appelé un «testament politique». S'agissant de mon successeur, je me suis tenu et je me tiendrai toujours à une ligne: ne jamais gêner son action par quelque commentaire que ce soit.
Quelles sont vos relations avec lui?
Elles sont bonnes. Vous le savez, nous nous connaissons bien, et depuis très longtemps. Nous avons, aujourd'hui, des relations franches, cordiales et personnelles. Et plus que tout autre, je sais la difficulté de sa tâche.
Vous dites avoir été «touché» que Nicolas Sarkozy n'ait pas cité votre nom dans son premier discours de président élu. Vous en êtes-vous expliqué?
Je crois en la continuité de l'État. C'est un principe républicain essentiel. Aucun responsable politique n'est propriétaire de sa charge. Aucun responsable politique n'est en fonction ad vitam aeternam. Comme dans la vie, on hérite de nos Anciens, sans les avoir choisis, et on transmet à nos successeurs. On gagne toujours à assumer son héritage. Alors oui, j'ai été touché de cet oubli. Je l'ai été aussi parce que je pense ne pas avoir à rougir de l'état dans lequel nous avons laissé la France en 2007. Je suis fier du bilan que j'ai pu présenter aux Français. Un bilan dont Nicolas Sarkozy pouvait, malgré le thème de la rupture, revendiquer toute sa part. Un bilan dont je suis d'ailleurs convaincu qu'il a constitué un élément non négligeable de sa victoire.
Vous faites l'éloge d'Alain Juppé. Était-il le successeur dont vous auriez rêvé?
En République, c'est le peuple qui choisit. Je n'ai jamais eu à l'esprit de désigner un successeur. Pour autant, tout le monde sait les relations que j'ai toujours entretenues avec Alain Juppé. J'ai pour lui estime et affection. C'est un homme de conviction et d'engagement. Il a toujours servi son pays avec rigueur. Il a chevillé au corps le sens de l'intérêt général et une très haute idée du rôle de la France dans le monde.
Souhaitez-vous que Dominique de Villepin soit candidat en 2012?
Dominique de Villepin est un homme de caractère et d'idées. Il a été un excellent premier ministre. Mais n'attendez pas de moi que je m'immisce dans le débat présidentiel à venir. Ce n'est pas mon rôle. Je ne fais plus de politique et je n'interviendrai pas, sauf si des circonstances exceptionnelles l'exigeaient. Concernant votre question, être candidat à l'élection présidentielle est un choix lourd, personnel, exigeant, qui se fait en fonction d'une situation politique donnée et repose sur une vision de l'avenir de notre pays. On est là au cœur de la magie de la Ve République. L'élection présidentielle, c'est la rencontre entre un homme et un peuple.
Vous avez été à l'origine de la création de l'UMP en 2002. Dix ans après, redoutez-vous son explosion?
Avec la création de l'UMP, nous avons voulu installer dans la vie politique française un grand parti moderne et populaire, capable de débattre et de proposer, capable de soutenir un candidat à la présidentielle et, s'il est élu, de conforter son action. Cette exigence d'unité et de rassemblement me paraît aujourd'hui aussi forte qu'hier. Pour s'inscrire dans la durée, l'UMP doit veiller à faire toute leur place aux différentes sensibilités de la droite et du centre car chacune d'entre elles a une identité forte.
Vous appelez les Français à se méfier des «multiples masques de l'extrême droite». Avec Marine Le Pen, le Front national est-il devenu fréquentable?
L'extrême droite ne changera jamais. Elle est et restera une idéologie qui vient heurter de plein fouet tout ce qui fonde notre histoire et notre identité. Se tourner vers le Front national, ce n'est pas protester, c'est apporter son soutien à un parti de nature raciste et xénophobe. Les solutions préconisées par les dirigeants du FN, quels qu'ils soient, sont dénuées de sens et dangereuses. Elles ne peuvent conduire qu'à la division et à la confrontation entre les Français et, sur le plan économique, à travers la sortie de l'euro et le protectionnisme, à aggraver de manière dramatique la situation des plus vulnérables. Le rejet de l'autre, des différences, des valeurs démocratiques, du progrès économique et social ne peuvent nous conduire qu'au déclin et aux pires catastrophes. Notre pays tire sa force, sa grandeur, son unité, des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité dont il est porteur. C'est aux responsables politiques issus des formations républicaines qu'il appartient d'apporter des réponses concrètes aux difficultés des Français. La droite républicaine, notamment, peut convaincre en restant elle-même. C'est aussi aux pouvoirs publics de faire respecter sur l'ensemble du territoire national la loi de la République avec beaucoup de fermeté. C'est ainsi que l'on évitera un nouveau 21 avril et que la France, pays pionnier, pays phare des libertés, demeurera fidèle à son idéal.
En 2004, vous avez fait voter la loi contre le voile islamique à l'école. Que pensez-vous de l'interdiction de la burqa?
Le principe de laïcité est essentiel, car il permet à chacun de vivre ses convictions religieuses sereinement et dans le respect de l'autre. Après un vaste débat public, j'ai décidé qu'il fallait protéger l'école publique de manifestations d'appartenance religieuse ostensibles, de nature à affecter la tranquillité indispensable au service public de l'enseignement. C'est la même logique qui guide l'interdiction du voile intégral. Celui-ci peut heurter les sensibilités d'un grand nombre et remettre en cause les fondements mêmes du principe de laïcité. La mise en œuvre de cette interdiction est cependant complexe, car elle porte sur l'ensemble de l'espace public. Elle doit être faite avec précaution, respect et pédagogie. Il faut toujours rappeler que la laïcité ne s'oppose pas à la pratique religieuse mais qu'en posant un cadre juste, elle est une des conditions de la liberté religieuse.
Sur la laïcité, toujours, vous rendez hommage à François Hollande qui s'est comporté en «homme d'État»…
Je n'ai pas vocation à attribuer les bons ou les mauvais points à tel ou tel. J'ai tenu à témoigner qu'à un moment important pour notre pays, où certains, à droite comme à gauche, doutaient de la nécessité de rappeler fermement les règles de la laïcité, François Hollande a fait preuve de courage, de lucidité et d'un grand sens des responsabilités. Il a su sortir des logiques partisanes pour faire le choix de l'intérêt supérieur. Ce n'est malheureusement pas si fréquent.
Comment avez-vous réagi à l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn?
Comme tous les Français, j'ai été stupéfait à l'annonce de cette nouvelle. Stupéfait devant la gravité de l'acte qui lui est reproché. Stupéfait également par la tornade médiatico-politique planétaire que cet événement a provoquée. En de pareilles circonstances, je crois qu'il ne faut s'en tenir qu'à un principe, celui du respect. Respect de la parole de la jeune femme qui accuse. Respect, également, de la présomption d'innocence de la personne accusée. C'est à la justice d'établir la vérité de ce qui s'est passé. Espérons qu'elle le fasse rapidement.
Affaires DSK , Tron, Ferry… Comment jugez-vous le climat politique?
Je ne voudrais pas que les Français finissent par croire que la politique, c'est cela. La politique, c'est servir son pays, défendre ses convictions, bâtir un projet. C'est essayer de trouver des solutions aux problèmes des Français, améliorer leur quotidien, débattre de l'avenir. C'est ce que je retiens de toutes ces années passées au service des Français. Mais ma longue expérience m'a aussi appris que les campagnes électorales pouvaient être excessivement violentes. À quelques mois seulement d'une échéance présidentielle capitale pour l'avenir de notre pays, prenons garde à ne pas sortir du cadre du respect de l'autre, du débat d'idées et de la confrontation des projets. Nous le devons aux Français.
Que vous a inspiré la polémique autour des radars ?
Lorsqu'en 2002, j'ai fait de la lutte contre la violence routière un des trois chantiers de mon quinquennat, la France comptait plus de huit mille morts par an sur les routes. Cette situation était d'autant plus scandaleuse que les moyens pour la faire reculer existent. Les pouvoirs publics, aux côtés des associations, se sont mobilisés. Et les résultats enregistrés ont été spectaculaires. J'en suis très fier. En cinq ans, 10.000 morts et 100.000 blessés ont été évités. Cela prouve que la politique peut changer ce qui est parfois présenté comme une fatalité. Automobilistes et motocyclistes doivent comprendre que ce combat est un combat pour la vie. Si la suppression de la signalisation des radars peut, comme cela semble le cas, y contribuer, alors il ne faut pas hésiter. Rien ne doit être négligé dans ce combat. Il n'y a pas de polémique qui vaille face à la mort d'innocents sur les routes.
Le temps, dites-vous, n'est pas à «une source d'énergie dominante». La France doit-elle programmer la sortie du nucléaire?
Le nucléaire est une énergie dont la France ne peut pas se passer pour le moment. Pour autant, cela ne veut pas dire qu'il faille en rester à une logique de statu quo. Il y a longtemps que nous avons commencé à agir pour construire un nouveau modèle énergétique, dans trois directions: donner une place majeure aux énergies renouvelables; offrir au nucléaire les meilleures garanties de sécurité, comme l'EPR; amplifier nos efforts en matière d'économie d'énergie. Dans le domaine de l'énergie, la recherche est essentielle et apparaît de nature à révolutionner demain nos conditions de production et de consommation. C'est pour cela que la France est moteur dans le projet Iter d'énergie du futur. Nous devons nous engager pleinement dans la révolution énergétique qui est en marche.
Que vous inspirent les révolutions arabes?
J'y vois essentiellement un message d'optimisme et d'espoir, le signe que l'aspiration à un avenir meilleur est universelle. J'y vois aussi la preuve du caractère fondamentalement erroné de cette idée que je n'ai cessé de dénoncer, à savoir le caractère inévitable d'un choc des civilisations. Comme si certaines d'entre elles seraient par essence porteuses du modèle démocratique et d'autres non. Il est frappant par ailleurs que ces mouvements soient souvent partis de la jeunesse, dans des pays où il y avait déjà un certain niveau de vie et d'éducation. Où ira le «printemps arabe»? Tous les pays suivront-ils le même chemin vers la démocratie? Les réponses à toutes ces questions ne sont pas écrites à l'avance. Ce qui est certain, en revanche, c'est que notre intérêt est de soutenir résolument les réformes politiques et économiques.
Au cours de ces douze années à l'Élysée, quelle est votre plus grande fierté?
Sans aucun doute, avoir donné le meilleur de moi-même au service des Français.
Et quel est votre plus grand regret?
De n'avoir pas pu en donner encore plus.
Quel est votre pronostic pour 2012?
Il n'y a pas d'élection acquise ou perdue d'avance. Jamais.
Dans quel état d'esprit abordez-vous votre procès?
Dans la sérénité et le respect de la justice.
Les Français se sont inquiétés cet hiver pour votre santé. Comment vous portez-vous?
Rassurez-vous, je me porte très bien.
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vendredi, 03 juin 2011
«L'élargissement de l'UE doit être rigoureux jusqu'au bout»
Entretien avec Laurent Wauquiez,
Ministre chargé des Affaires européennes.
Interview publiée dans Le Figaro, le 02 juin 2011.
LE FIGARO. - Bruxelles salue «un geste historique», Nicolas Sarkozy «une étape de plus dans l'intégration». Quelles sont les conséquences pour la Serbie de l'arrestation de Ratko Mladic?
Laurent WAUQUIEZ. - Cette arrestation nous rappelle la première vocation de l'Europe: assurer la paix sur le continent européen. S'il n'y avait pas eu la pression de l'enjeu européen, Mladic n'aurait sans doute pas été arrêté et le génocide perpétré à Srebrenica serait resté impuni. Il faut saluer la décision très courageuse du président serbe Boris Tadic. Finalement, la Serbie a démontré qu'elle pouvait affronter son histoire avec courage pour faire partie de la famille européenne. Le jour de l'intégration de la Serbie dans l'UE se rapproche; on ne peut que s'en réjouir.
Et en ce qui concerne la Croatie?
La position de la France repose sur deux convictions. Premièrement, la Croatie sera le 28e État membre de l'Union. Elle peut être une véritable «histoire à succès» de l'élargissement. C'est un pays que les Français connaissent bien: 400.000 touristes y vont chaque année. La France y est le 5e investisseur. Mais le deuxième point, c'est que l'on doit tirer les leçons du passé: plus de fuite en avant. Plus d'élargissement si ce n'est pas sur des bases saines et solides. C'est précisément parce que je suis proeuropéen que je ne veux plus de cette fuite en avant. J'ai suffisamment de convictions européennes pour ne pas vouloir galvauder le coupon d'entrée dans l'UE.
D'autre part, on observe souvent un mouvement d'essoufflement des pays candidats dès que l'on a conclu les négociations. Il se passe deux ans, en général, entre la clôture des négociations et l'adhésion… On a l'impression que l'on a franchi la ligne d'arrivée, et les efforts s'arrêtent. Ce n'est bon pour personne. Nous voulons un élargissement rigoureux jusqu'au bout. C'est pourquoi nous souhaitons la mise en place d'un «dispositif de suivi», un système de coaching qui nous permette de vérifier la poursuite des efforts entre la clôture des négociations et l'adhésion. D'autant que, dans bien des domaines, il faut un retour sur expérience! Actuellement, on finalise un accord sur cette question avec nos partenaires, notamment les Allemands. De plus, les Croates ont compris que c'était dans leur intérêt. Ils veulent être le bon élève de l'élargissement. Si tout se passe bien, on pourrait clore les négociations dès le mois de juin, et la Croatie pourrait adhérer en 2013.
Les Français sont très réticents à propos de l'élargissement. Comment peut-on les faire changer d'avis?
L'idée est justement de montrer qu'il n'y aura plus d'élargissement à la va-vite, pour faire plaisir. Et que l'élargissement n'est pas un processus sans fin. L'Europe a des frontières. Ces frontières, ce sont celles avec la Turquie, avec le Maroc, avec la Tunisie. On n'ira pas au-delà.
Est-ce que l'Union européenne en a fait assez pour le printemps arabe?
Que le G8, grâce la dynamique imprimée par le président de la République et par Alain Juppé, ait apporté une réponse au «printemps arabe», c'est une bonne chose. Est-ce que cette mobilisation des grandes puissances mondiales doit éclipser celle de l'UE? Bien sûr que non! Qui a été la première à réagir sur le «printemps arabe»? Qui verse des sommes considérables? C'est l'UE, avec en tout 12 milliards d'euros. On le fait parce que l'on sait que stabiliser la frontière Sud est dans notre intérêt. C'est vraiment la marque du volontarisme français, c'est une réussite de la politique étrangère française, que beaucoup ont injustement critiquée. Or, les succès sont là: la Côte d'Ivoire, la Tunisie d'une part. Et d'autre part, les avancées en Libye, les soutiens aux positions de la France sur la Syrie et le Yémen, sur lesquels l'UE continue d'ailleurs de mettre la pression.
07:33 Publié dans Actualité, Coopération, Diplomatie, Economie, Europe, Gouvernement, Histoire, Justice, Mémoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 05 mai 2011
Sarkozy: "Président de la République, cela s'apprend à chaque minute"

Interview du Président de la République, publiée dans L'Express, le 04 mai 2011.
Vous êtes en première ligne depuis 2002 : vous arrive-t-il de redouter que votre lien personnel avec les Français soit rompu?
Il y a de la souffrance, à cause de la crise, et il est bien naturel qu'en tant que chef de l'Etat, les insatisfactions se tournent d'abord vers moi. Mais je dirige la France, qui préside le G 8 et le G 20: croyez-vous que j'ai le temps de me livrer à un exercice aussi narcissique ? Par ailleurs, si je doute beaucoup, je redoute assez peu. Je dois douter dans mon travail, puis surmonter mes doutes pour trouver des solutions.
Devant chaque problème, je m'efforce de trouver la bonne réponse. Se demander si une initiative va plaire ou déplaire, ce n'est pas l'idée que je me fais du rôle de chef de l'Etat. Devant la crise, les révolutions arabes, la réforme de l'Europe, j'ai un devoir d'Etat, celui de prendre et expliquer des décisions, je n'ai pas le loisir de penser à mon "lien personnel". Je suis en questionnement perpétuel sur ce que je fais, je ne m'interroge pas sur mon image. Je pense d'ailleurs depuis bien longtemps que la meilleure communication, ce sont les résultats et les faits.
Le programme de 2007 demeure-t-il votre référence?
Oui, mais pas parce que c'était mon programme, parce que j'y croyais et que j'y crois encore : réhabilitation du travail, refus du partage du travail, rétablissement de l'autorité et de la sécurité, refus de l'assistanat... Evidemment, il y a eu la crise, qui a rendu les choses plus difficiles, mais j'ai tout fait pour mettre en oeuvre mes engagements et, au total, je crois que, collectivement, nous y sommes parvenus pour une large part, grâce aux efforts des Français. Avec le Premier ministre François Fillon, nous n'avons reculé sur aucune des réformes difficiles : service minimum, autonomie des universités, retraites... Même en matière de pouvoir d'achat, au risque de vous surprendre, les résultats sont encourageants : la France est l'un des seuls pays du monde développé où, selon l'Insee, il a progressé pendant la crise, y compris dans la fonction publique, avec une hausse de 3,6 % en 2009 et de 2 % en 2010.
Vous aviez prévu en 2011 une pause législative et un audit des réformes : est-ce abandonné ?
2011 doit être une année utile. Je l'ai promis, c'est mon devoir ! Avec la prime sur le partage de la valeur ajoutée, la réforme de l'ISF, celle des tribunaux correctionnels avec les jurys populaires, bientôt celle de la dépendance et le plan en faveur de l'emploi et du développement de l'apprentissage, ce sera le cas. "Pause" n'est synonyme ni d'immobilisme ni de préparation des prochaines échéances électorales, mais le Parlement doit à mon sens prendre du temps pour délégiférer, car il y a trop de lois, trop de normes, trop de règlements, qui achèvent de décourager l'initiative et la créativité dans notre pays.
Le deuxième procès Clearstream a commencé. Avant le premier, vous aviez dit : "J'ai le droit de savoir." Aujourd'hui, vous n'êtes plus partie civile : cela signifie-t-il que vous "savez" ?
Oui. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu faire appel. Je ne serai pas représenté à ce procès et ne ferai aucun commentaire sur celui-ci.
Votre candidature pour un second mandat est-elle "un secret de Polichinelle", comme l'a dit Alain Juppé?
Je me réjouis tous les jours de travailler avec Alain Juppé comme ministre des Affaires étrangères... J'apprécie sa compétence et son sens de l'Etat. Je prends donc comme un compliment sa remarque.
Regrettez-vous de ne pas l'avoir nommé plus tôt?
A quoi serviraient les regrets? Ce qui est sûr, c'est qu'il est un atout majeur pour la diplomatie française.
On peut donc croire ce qu'il dit sur 2012?
C'est un homme crédible qui dit des choses justes! Cependant, je suis le dernier à pouvoir exprimer quelque désir que ce soit quant à la prochaine élection présidentielle. Je suis président. J'exerce la fonction, j'ai donc un devoir que n'ont pas les autres. Cela s'appelle la servitude du pouvoir. Je n'ai pas le droit de me livrer à des calculs si loin d'une échéance qui n'est pas encore dans la tête des Français.
L'actualité vous incite-t-elle à repousser de la fin de l'année 2011, comme vous l'aviez dit, au début de 2012, l'annonce aux Français de votre éventuelle candidature?
Il faudra laisser aux Français un temps suffisant pour faire leur choix. Dans les deux cas que vous évoquez, les Français auront le temps.
Si vous êtes candidat, serez-vous celui de l'UMP, présenté par l'UMP devant les Français?
J'apprécie beaucoup le travail effectué par Jean-François Copé et l'aide de cette formation politique voulue par Jacques Chirac, qui fusionna enfin la droite et le centre, mais, en tant que président, je n'ai pas le droit d'inscrire mon action dans le cadre de l'UMP. Plus le temps passe, plus je me sens indépendant de mes amitiés, de mes fidélités, et serein face à l'adversité. Président de la République, cela s'apprend à chaque minute et, forcément, cela modifie la vision que l'on a des choses. C'est si difficile et si grave.
Etes-vous un président "normal", pour reprendre le mot de François Hollande ?
C'est une fonction qui ne l'est pas. J'imagine que François Hollande a voulu être désagréable. C'est son droit. C'est le mien d'essayer d'élever le débat. Il y a tant de gens pour l'abaisser.
09:24 Publié dans Actualité, Défense, Développement, Diplomatie, Europe, Gouvernement, Justice, Politique, Politique sociale, Religion | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
dimanche, 01 mai 2011
«Cet événement va nous faire du bien à tous !»

Entretien accordé par Monseigneur Philippe Barbarin, Cardinal - Archevêque de Lyon.
Interview publiée dans Le Figaro, le 30 avril 2011.
LE FIGARO. - S'il y a un évêque en France, cardinal qui plus est, qui soit un évêque de la génération Jean-Paul II, voire un «évêque Jean-Paul II», c'est bien vous. Mais qu'est-ce que cela peut bien signifier ?
Philippe BARBARIN. - Être consacré évêque signifie, d'abord, être un successeur des apôtres. L'imposition des mains, le geste de la consécration, a traversé des siècles. Il va au-delà des liens personnels et des proximités humaines et spirituelles. Oui, j'ai été touché, impressionné et marqué par Jean-Paul II. Je me réjouis profondément de sa béatification, mais je suis prudent face à ce qui pourrait devenir idolâtrie. Quant au style Jean-Paul II, il existe. Mais c'est aux autres de juger si tel prêtre ou tel évêque manifeste une part de cet immense héritage !
Cet héritage, comment le caractérisez-vous ?
De trois manières. Il a tout d'abord fortifié ses frères dans la foi. Le Christ dit à Pierre : «Toi, quand tu seras revenu, fortifie tes frères dans la foi.» Jean-Paul II n'a pas fait autre chose. Il a fortifié ses frères dans la foi quand il est «revenu» de la «congélation» communiste, quand il est «revenu» de l'attentat où il a échappé d'un fil à la mort. Et quand il allait et «revenait» de ses voyages.
Le second axe de son héritage fut de développer la force sociale du christianisme et la défense des pauvres. L'argent est nécessaire, mais il a critiqué l'argent qui rend fou ou aveugle. J'ai été marqué par sa décision, juste après la chute du mur du Berlin, début 1990, d'aller au… Burkina Faso. Il se félicitait de voir l'Europe, le premier monde renouer avec le deuxième monde. Mais il a alors insisté sur la nécessité de ne pas oublier le tiers-monde. Sous-jacent à tous ses combats, il intégrait celui de la défense de la vie humaine. Notamment en luttant contre une division idiote qui hantait le monde catholique : les cathos de droite étaient censés s'occuper de la famille et de la défense de la vie ; les cathos de gauche, des questions sociales. Or, dans notre foi chrétienne, c'est tout un, et il l'a clairement montré.
Le troisième point touche l'unité. Il s'est engagé de façon irréversible pour l'œcuménisme, le dialogue interreligieux et le dialogue entre les cultures. Il a été le pape de l'unité de la famille humaine et je n'oublierai jamais, après ses obsèques, les chefs d'État de toute la planète, attendant leurs véhicules sur une place du Vatican, se côtoyer comme des frères, amis ou ennemis. On voyait les Israéliens parler aux Palestiniens, des musulmans et des chrétiens, des chefs d'État africains, américains ou asiatiques, ensemble, comme «en famille». On aurait cru une place de village à la fin d'une messe de 11 heures ou la fin de l'enterrement d'un vieux sage. Le village mondial était venu pour dire au revoir au patriarche de la famille humaine.
On a tout dit de ce pontificat de tous les records, mais est-ce que l'on en a vu l'essentiel ?
J'ai l'impression que l'on sait que le moteur de tout cela est précisément ce que l'on ne sait pas ! Car cela se passait au plus profond de lui, c'est le secret de sa prière. Quand on était invité le matin à sa messe, on le voyait comme un bloc, immobile, devant le saint sacrement. On sentait que tout se jouait là. Et, curieusement, dans le flot de paroles et de commentaires, liés à la béatification, il n'y a, sur ce point, rien à «dire» parce que l'on ne «sait» pas, sinon que tout se jouait dans cette prière du pape.
Quel serait alors l'enjeu majeur de la béatification ?
L'enjeu, c'est de reconnaître que, dans cette figure, nous avons reçu un cadeau considérable ! Cette béatification va nous faire du bien à tous. Continuer à le regarder va nous stimuler. Parce que vivre en la compagnie des saints, cela réveille, donne force, joie et audace !
Mais est-ce que cela parle à tout le monde ?
Jean-Paul II était très aimé en France. Je crois que les gens qui ont regardé hier le mariage en Angleterre suivront demain la béatification. Nous sommes heureux de voir cela. Cela parle à tous, même au non-croyant ou au non-chrétien. La béatification est en dehors d'une logique de gloire ou de succès, une lumière venue d'ailleurs.
Qu'est-ce qu'elle vous apporte à vous personnellement ?
Elle est une source de courage. Elle m'invite à repartir du Christ. C'est l'occasion de faire un bon examen de conscience, de se remettre dans la clarté, dans la simplicité. Le message de Jean-Paul II n'est pas compliqué. Ce n'est pas un sac de nœuds. C'est aussi clair qu'exigeant : Jésus nous demande tout. Il faut que tu te donnes et que tu aimes.
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vendredi, 15 avril 2011
Sarkozy, Obama, Cameron : «Kadhafi doit partir»

Tribune publiée dans Le Figaro, le 15 avril 2011.
Les trois chefs d'État réaffirment leur volonté de ramener la paix en Libye dans le cadre de l'ONU.
Nous ne devons jamais perdre de vue les raisons qui ont initialement obligé la communauté internationale à agir. Lorsque la Libye a plongé dans le chaos à la suite des attaques du colonel Kadhafi contre son peuple, la Ligue arabe a exigé des actes. L'opposition libyenne a appelé à l'aide. Dans ce moment de détresse, le peuple libyen s'est tourné vers la communauté internationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies, dans une résolution historique, a autorisé la communauté internationale à prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger la population libyenne contre les attaques qu'elle subissait. En réagissant immédiatement, nos trois pays ont arrêté la progression des forces de Kadhafi. Le bain de sang dont il avait menacé les habitants de Benghazi, assiégée, a été évité.
Des dizaines de milliers de vies ont été épargnées, mais Kadhafi continue d'infliger jour après jour des atrocités au peuple libyen. Ses missiles et ses obus s'abattent sur les civils sans défense à Ajdabiya. Il essaie d'étrangler la population de Misrata, qui subit un siège digne du Moyen Âge, pour l'obliger à se soumettre. Les témoignages de disparitions et d'atrocités sont chaque jour plus nombreux.
Aux termes de la résolution 1973 du Conseil de sécurité, notre devoir et notre mandat sont de protéger les civils. C'est ce que nous faisons. Il ne s'agit pas d'évincer Kadhafi par la force. Mais il est impossible d'imaginer que la Libye ait un avenir avec Kadhafi. À juste titre, la Cour pénale internationale enquête sur les crimes contre les civils et les graves violations du droit international qui ont été commises. Il est impensable que quelqu'un qui a voulu massacrer son propre peuple joue un rôle dans le futur gouvernement libyen. Les courageux habitants des villes qui ont fait face aux troupes qui les ont bombardées sans pitié seraient exposés à de terribles représailles si la communauté internationale acceptait une telle solution. Ce serait une inimaginable trahison à leur égard.
Cela condamnerait en outre la Libye à être non seulement un État paria mais également un État failli. Kadhafi avait promis de lancer des attaques terroristes contre les navires et les avions civils. Parce qu'il a perdu l'appui de son peuple, tout compromis qui le laisserait au pouvoir se traduirait par davantage de chaos et d'anarchie. Nous savons d'expérience ce que cela peut signifier. Ni l'Europe, ni la région, ni le monde ne peuvent se permettre de donner un nouveau refuge aux extrémistes.
Il existe un chemin vers la paix porteur d'un nouvel espoir pour le peuple libyen. Un avenir sans Kadhafi, qui préserve la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Libye; un avenir qui restaure son économie, ainsi que la prospérité et la sécurité pour son peuple. Cela doit commencer par une fin réelle des violences qui se traduise par des actes et non par des mots. Le régime doit se retirer des villes qu'il assiège, notamment Ajdabiya, Misrata et Zentane, et faire rentrer ses soldats dans leurs casernes. Pourtant, tant que Kadhafi sera au pouvoir, l'Otan et les partenaires de la coalition doivent maintenir leurs opérations afin que la protection des civils soit maintenue et que la pression sur le régime s'accroisse.
Alors pourra commencer une véritable transition d'un régime dictatorial vers un processus constitutionnel ouvert à tous avec une nouvelle génération de dirigeants. Pour que cette transition aboutisse, Kadhafi doit partir, définitivement. Dès lors, il reviendra à l'ONU et à ses États membres d'aider le peuple libyen à reconstruire ce qui a été détruit par Kadhafi, à réparer les maisons et les hôpitaux, à rétablir les services de base en même temps que les Libyens mettront en place des institutions pour fonder une société ouverte et prospère.
Cette vision de la Libye de demain est soutenue par une large coalition de pays, y compris de nombreux États arabes. Ils se sont rassemblés à Londres le 29 mars et ont établi un «groupe de contact» qui s'est réuni cette semaine à Doha pour promouvoir une solution à la crise dans le respect de la volonté du peuple libyen.
Aujourd'hui, l'Otan et la coalition agissent au nom des Nations unies avec un mandat international sans précédent. Mais c'est le peuple libyen, et non les Nations unies, qui choisira sa nouvelle Constitution, élira ses nouveaux dirigeants et écrira le prochain chapitre de son histoire.La France, le Royaume-Uni et les États-Unis n'auront de cesse de mettre en œuvre les résolutions du Conseil de sécurité pour que le peuple libyen puisse décider lui-même de son avenir.
Cette tribune est publiée conjointement dans «The Times» (Royaume-Uni), «The International Herald Tribune», «The Washington Post» (États-Unis), «al-Hayat» (monde arabe).
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dimanche, 10 avril 2011
L'équilibre des finances publiques dans la Constitution.
Par Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica.
Tribune publiée dans Le Monde, le 6 avril 2011.
Le projet de révision constitutionnelle relatif à l'équilibre des finances publiques a fait l'objet de commentaires dénonçant le caractère "surréaliste" d'une démarche prétendant inscrire l'interdiction des déficits dans le "marbre constitutionnel".
Ces appréciations sont sans doute un peu rapides et excessives. En réalité, la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 a déjà inscrit dans l'article 34 de la Constitution l'objectif d'équilibre des comptes des administrations publiques " et prévu que "les orientations pluriannuelles des finances publiques sont définies par des lois de programmation". Théoriquement donc, le Conseil constitutionnel est déjà à même de censurer des dispositions législatives qui contrarieraient cet objectif.
Mais cette inscription constitutionnelle a cependant été jugée insuffisante par le rapport Camdessus, remis le 21 juin 2010, qui a préconisé de renforcer l'arsenal normatif pour le rendre plus contraignant en s'inspirant notamment de la révision de la Loi fondamentale allemande d'août 2009, sachant que les Allemands, accoutumés au pas de l'oie juridique, ont l'habitude de bourrer leur constitution de moult normes pointilleuses qui en rendent la lecture fort indigeste.
L'idée qui préside à la réforme proposée en France n'est cependant pas d'encombrer le texte constitutionnel lui-même de règles financières mais de pallier les "chaînons manquants" en instituant une nouvelle catégorie de textes dénommés "lois-cadres d'équilibre des finances publiques" (LCEFP) qui viendront s'intercaler, dans la hiérarchie des normes, entre les lois organiques, y compris les lois organiques relatives aux lois de finances (LOLF du 1er août 2001) et de financement de la sécurité sociale (Lolfss du 2 août 2005), et les lois ordinaires, y compris les lois annuelles de finances et de financement de la sécurité sociale. Les Lcefp pluriannuelles devront, en effet, déterminer sur un délai de trois à cinq ans "l'effort" (pour ne pas dire la rigueur) à s'imposer pour un rééquilibrage durable des comptes publics respectueux de nos engagements européens. Les lois annuelles de finances et de financement de la sécurité sociale ne pourront être adoptées définitivement en l'absence de Lcefp applicable à l'année concernée et auront désormais le monopole des dispositions fiscales (y compris pour les impôts perçus par les collectivités territoriales) et des recettes de la sécurité sociale, qui ne seront donc plus dispersées dans des textes épars.
Les nouvelles Lcefp (dont une autre loi organique devra préciser le contenu et la période, comprise entre trois et cinq ans, couverte par la programmation) seront adoptées selon une procédure identique à celles des lois financières annuelles mais auront la particularité, comme les lois organiques, d'être automatiquement soumises au Conseil constitutionnel avant leur promulgation. Celui-ci devra donc vérifier, en premier lieu, que la loi-cadre de programmation respecte l'objectif constitutionnel d'équilibre des comptes publics. En outre, s'il est saisi, notamment par l'opposition, des lois annuelles de finances et de financement de la sécurité sociale, il devra vérifier qu'elles se conforment bien aux dispositions de la Lcefp applicables à l'année concernée et notamment qu'elles ne dérogent donc pas au plafond de dépenses ni au plancher de recettes.
La pyramide normative est donc ainsi conçue : la Constitution fixe simplement un objectif d'équilibre ; une loi organique, qui doit être conforme à la Constitution, détermine ensuite les modalités d'élaboration des lois-cadres d'équilibre des finances publiques qui doivent à leur tour respecter la Constitution et les lois organiques ; enfin, les lois annuelles de finances et de financement de la sécurité sociale doivent respecter la Constitution, les lois organiques et les lois-cadres d'équilibre des finances publiques, chaque échelon faisant intervenir le Conseil constitutionnel.
L'on peut s'interroger sur la nécessité réelle de ce dispositif qui ressemble fort à une usine à gaz juridique et dont l'effet re-centralisateur est évidemment indiscutable. L'étude d'impact n'étant pas prescrite pour les lois constitutionnelles, le gouvernement n'a pas été contraint de se demander si l'on ne pouvait pas aboutir au même résultat à droit constant, en s'imposant des bonnes pratiques politiques et financières, sans s'asphyxier sous un carcan normatif qui fait encore la part belle au juge constitutionnel. La circulaire du Premier ministre du 4 juin 2010 prescrivant déjà que l'ensemble des mesures fiscales ou relatives aux recettes de la sécurité sociale figurent en loi de finances et de financement de la sécurité sociale, ajoutée à la loi de programmation des finances publiques pour 2011-2014 du 28 décembre 2010 elle-même mise en œuvre par les deux lois financières pour 2011 montrent que l'on peut sans doute y arriver par une simple volonté politique " durable ", sans qu'il soit besoin de s'imposer un épouvantable mille-feuilles juridique.
Dans son discours d'inauguration de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC), prononcé le 1er mars 2010, le président Sarkozy faisait l'éloge de l'État de droit tout en rappelant le principe démocratique cardinal de souveraineté du peuple qui s'oppose au "gouvernement des juges ou des experts". Encore faut-il savoir trouver, là aussi, le bon équilibre, en évitant de donner systématiquement aux juges des pouvoirs d'appréciation discrétionnaire qui les conduisent inévitablement à se prononcer en opportunité. Il est assez piquant et peut-être surréaliste, en effet, de voir les gouvernements successifs et leurs majorités, dans un mouvement quelque peu masochiste de doute à l'égard d'eux-mêmes, tendre toujours plus de verges aux juges pour se faire battre.
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jeudi, 31 mars 2011
Pourquoi suis-je à vingt-sept ans candidat à l'Académie française ?

Par Nicolas Callégari.
Tribune publiée dans Le Nouvel Observateur, le 16 mars 2011.
Il y a quelques semaines, j'ai décidé de présenter ma candidature l'Académie française, au fauteuil laissé vacant par le décès de Maurice Druon. Jusque-là rien d'extraordinaire, si ce n'est mon âge: vingt-sept ans. Considérant son aspect inattendu, cette candidature ne manquera évidemment pas de susciter la curiosité ou le mépris de certains; mais qui est «ce scandaleux» qui ose se présenter si jeune à l'Académie, alors qu'il est un illustre inconnu du monde des lettres? A ces détracteurs, je répondrais que dans L'Habit vert de Flers et Callavet, il est dit que le candidat idéal à l'Académie française est celui qui n'a rien fait, qui n'est rien par lui-même et qui doit tout à la Compagnie. Si j'examine cette candidature de plus près, je constate avec étonnement que je remplis tous les critères retenus par ces deux grands auteurs, dont l'un (le marquis de Flers) fut élu au quai de Conti en 1920. Ainsi, en me présentant, je ne recherche en aucun cas à faire du tort à l'Académie, mais plutôt à la servir, c'est-à-dire avant tout autre considération, servir la langue française.
En effet, j'éprouve depuis mes plus jeunes années un sentiment mêlé d'admiration et de respect pour notre langue, dont la richesse en fait, au risque de paraître chauvin, une des plus belles au monde. Nombreux ont été les chocs littéraires au cours de mon adolescence. Parmi eux, je ne peux manquer de citer Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas ou Les Souvenirs d'enfance de Marcel Pagnol qui, dès l'âge de douze ans, m'ont donné ce goût immodéré, qui s'avère aujourd'hui être une chance, pour la littérature. Depuis, je n'ai cessé de voyager au travers des livres et la vie de leurs auteurs. Mes goûts en la matière sont très éclectiques. Je peux tout aussi bien apprécier L'Homme pressé de Paul Morand, que le dernier Houellebecq, en passant par Un Roman français de Frédéric Beigbeder ou le merveilleux Voyage au bout de la nuit de Céline.
De nos jours, jamais autant de livres n'ont été publiés que depuis ces dernières années. Même si tous les auteurs n'ont pas le talent d'un Chateaubriand ou d'un Malraux, ce phénomène est remarquable à plus d'un titre. Tout d'abord, qui n'a pas écrit ne peut imaginer le sacerdoce qui constitue la fabrication d'un livre. C'est pour cela que chaque auteur doit être respecté pour l'extrême patience dont il a fait preuve et la force de caractère qui l'a animé pour parachever son texte. Ensuite, le foisonnement des productions littéraires contemporaines est une force exceptionnelle dans le combat qui est engagé depuis de nombreuses années en faveur de la Francophonie. A cet égard, n'oublions jamais que notre langue véhicule, pour l'ensemble des peuples du monde, des valeurs universelles synonymes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité. L'amour, la défense de la langue française, hélas trop souvent bafouée, et la promotion de la Francophonie constituent la première raison de ma candidature.
La seconde raison est plus personnelle. J'ai toujours eu, depuis ma première lecture des Rois Maudits et des Grandes Familles, une grande admiration pour l'auteur Maurice Druon, puis plus tard, pour l'homme que j'ai eu la chance de fréquenter. En effet, l'œuvre littéraire de Maurice Druon est immense et remarquable. J'ai cité plus haut deux de ses romans les plus connus, mais comment évoquer Maurice Druon sans prendre le temps de s'arrêter sur Le Chant des Partisans qu'il écrivit à Alger en 1943 avec son oncle Joseph Kessel? A chaque fois que je relis les paroles de cette ode à la Résistance, dont l'intensité raisonne dans mon cœur aussi fort que certains poèmes d'Arthur Rimbaud, j'éprouve une émotion particulière, liée à la pensée de toutes celles et ceux, combattants de l'ombre, qui ont sacrifié leurs vies pour que nous puissions aujourd'hui respirer l'air de la liberté.
La première fois que j'ai rencontré Maurice Druon, c'était le 30 juin 2006, à l'occasion de la cérémonie de remise de son épée d'académicien (sciences morales et politiques) à Pierre Mazeaud. La scène se déroulait au Palais Royal. Après les discours qui se tenaient dans le Salon des Maréchaux du Ministère de la Culture, les invités étaient conviés à un cocktail dans les salons du Conseil Constitutionnel, situé juste en face. Ayant déjà adopté, à l'époque, les mauvaise habitudes du fumeur que je suis toujours, je dégustais une cigarette sur le balcon surplombant les colonnes de Buren, lorsque soudain, une voix grave et métallique raisonna à mes oreilles: «Jeune homme, je vais vous voler une cigarette!» C'était Maurice Druon.
Du haut de sa stature légendaire, me fixait son regard empreint à la fois de bienveillance et d'autorité, rehaussé par une magnifique crinière blanche. Bien qu'impressionné par l'ancien ministre de la Culture de Georges Pompidou, la conversation s'engagea (après que je lui eusse bien sûr offert une cigarette) sur le ton le plus aimable qu'il fût. L'homme était d'une élégance rare et cultivait à mon endroit, comme à celui de tout un chacun, une courtoisie extrême. Ce premier contact avec le Secrétaire perpétuel honoraire de l'Académie française restera à jamais gravé dans ma mémoire. Jusqu'à sa disparition, le 14 avril 2009, j'ai croisé Maurice Druon à plusieurs reprises et partagé avec lui une correspondance qui, si elle n'avait pas l'abondance de celle de Madame de Sévigné, était néanmoins régulière et sincère.
La troisième raison pour laquelle je me présente au fauteuil de Maurice Druon, consiste à répondre à la volonté de l'Académie elle-même de rajeunir ses membres. Il y a quelques années, le quai de Conti avait accueilli pour la première fois en son sein une femme: Marguerite Yourcenar, élue le 6 mars 1980. Depuis, plusieurs dames ont été élues sous la célèbre Coupole abritant la sépulture du Cardinal de Mazarin, jusqu'à Madame Simone Veil, reçue le 18 mars 2010. Il est certain que, si j'avais la chance d'être élu, mes presque vingt-huit ans participeraient à une diminution considérable de la moyenne d'âge des membres de la Compagnie. Les multiples railleries qui courent Paris depuis des lustres sur l'âge «avancé» des Académiciens n'auraient ainsi plus lieu d'être. Bien sûr «la Française», comme on l'appelle affectueusement, est au-dessus de cela et elle a bien raison, mais elle a aussi raison de se projeter dans le futur. Ma candidature est donc, dans cette optique, un signe de respect à son égard et de confiance en l'avenir.
Ainsi, vous le constaterez par vous-même, cette démarche est extraordinairement audacieuse, d'aucuns la jugeront même «honteuse», mais elle est le fruit d'une réflexion mûrie, où ma passion pour notre langue, mon admiration pour Maurice Druon et mon goût pour l'écriture, l'emportent sur toute autre considération. Ma candidature ne consiste pas ici à provoquer le scandale, dont la notion-même n'a jamais fait partie de ma personnalité, mais à proposer à l'Académie française mes services qui, s'ils sont très modestes, n'en sont pas moins sincères et dévoués. Quelles que soient les suites de cette entreprise, cette expérience ne pourra que conforter mon désir d'écriture et mon amour exigeant pour les lettres françaises.
07:32 Publié dans Actualité, Articles de fond, Beaux-Arts, Culture, Gouvernement, Histoire, Littérature, Livre, Loisirs, Mémoire, Politique, Politique sociale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 10 mars 2011
La Participation, une réponse à la crise et à la pauvreté.
Par Nicolas Callégari,
Secrétaire général adjoint
du Club Nouveau Siècle.
Il y a peu, Monsieur Stéphane Hessel nous invitait à nous indigner avec force contre les nouveaux défis auquel notre monde est confronté. Parmi eux, un écart des richesses sans cesse croissant entre les pays du nord et les pays du sud, mais aussi au sein de nos sociétés occidentales.Si l'on restraint notre champs de vision aux seules «frontières» françaises, force est de constater que ce phénomène en pleine expansion trouve des illustrations quotidiennes. Le plus alarmant d'entre eux, en tout cas le plus urgent à mes yeux, est l'accroissement de la pauvreté dans notre pays. En effet, s'il y a quelques années encore la pauvreté touchait une part infime de la population française, aujourd'hui elle concerne un nombre de ménages en constante évolution. Ce ne sont pas uniquement des chiffres et des statistiques, mais bien d'êtres humains comme vous et moi qui sont concernés.
Même si la précarité touche en grande partie les personnes sans emploi ou titulaires des minimas sociaux, elle touche également de trop nombreux salariés, désignés par l'INSSE sous l'appelation de «travailleurs pauvres.» De quoi s'agit-il précisément? Simplement d'hommes et de femmes, certains ayant la charge d'une famille avec des enfants, qui, malgré le salaire de leur travail, se retrouvent dans l'impossibilité financière de vivre décemment.
Cette terreur des temps modernes peut prendre plusieurs formes: des difficultés pour se loger, se chauffer, se nourrir, se soigner, s'habiller, élever dignement ses enfants. On ne parle pas ici des loisirs, non, juste des besoins les plus élémentaires qu'un être humain est en droit d'attendre d'une société. Or aujourd'hui, l'accès à ces fondamentaux devient pour beaucoup (trop) un véritable parcours du combattant, qui se traduit par des privations quotidiennes en termes de nourriture, de soins médicaux et l'hiver de chauffage.
Ces situations dramatiques sont d'autant plus choquantes que les revenus de certains n'ont jamais été aussi élevés. Mon propos ne consiste pas ici à mettre au pilori les catégories socioprofessionnelles les plus aisées, mais à souligner le fait qu'il n'est pas acceptable au XXIe siècle, dans un pays civilisé comme la France, que certains n'est pas accès aux droits fondamentaux inhérents à toute personne humaine.
Appartenant au courant politique des gaullistes sociaux, largement imprégné des valeurs implulsées par le général de Gaulle et le Conseil National de la résistance (CNR), j'attends de l'Etat, et d'abord de son chef, du moins de son gouvernement, que des actions concrètes soient engagées dès maintenant, -pas dans six mois ou dans un an, mais maintenant !- pour mettre fin au plus vite à cette indignité humaine, subie quotidiennement par tant d'hommes et de femmes. Bien entendu, nombreux sont les discours de constat sur ce sujet, les indignations mêmes de la part de la classe politique dans son ensemble, de droite comme de gauche, mais rien n'est fait pour y palier. Plutôt si, on créé des commissions ad hoc pour «réfléchir» à ce problème.
Aujourd'hui, nous attendons des actes ! Des solutions existent, même dans la situation économique et financière internationale, où la France, malgré les annonces du G20, doit tenir compte de l'interdépendance des économies mondiales liée à la globalisation. En effet, la reprise de la croissance et la diminution du nombre de chômeurs qui en découle, constituent une condition essentielle à leurs succès. Que proposons-nous?
Une idée défendue par les gaullistes sociaux depuis plus de 50 ans: la Participation. Derrière ce mot barbare pour certains, se cache une réalité extrêment simple: puisque salariés et entrepreneurs participent, chacun en ce qui les concernent, à la bonne marche des résultats financiers des entreprises et donc du pays dans son ensemble, il serait logique que les salariés participent également aux décisons et aux bénéfices financiers de leurs sociétés. Cette solution n'est pas une utopie, puisque certaines entreprises le pratiquent déjà, mais de façon marginale.
La Participation peut prendre plusieurs formes: l'épargne ou le dividende salarial. Pour les entreprises qui la pratiquent déjà depuis quelques années, on constate une augmentation du pouvoir d'achat de ses salariés, une amélioration de leurs conditions de vie et une plus grande confiance en l'avenir. Dans tous les cas, il n'y a pas d'exemple de société ayant adopté la Participation où certains de ses salariés soient qualifiés de «travailleurs pauvres,» ce qui constitue une garantie d'efficacité en matière de lutte contre la précarité.
Si ce procédé, qui sur le plan financier apporte un complément de revenus non négligeable, était généralisé, beaucoup de salariés ne tomberaient pas dans la pauvreté et beaucoup de ceux qui y sont, pourraient en sortir. Par ailleurs, en fonction de l'utilisation de cette Participation, notamment en matière d'épargne, les salariés qui le souhaitent pourraient se constituer un capital retraite, leur permettant d'aborder cette étape de la vie avec plus d'aisance. En effet, s'il existe des «travailleurs pauvres», il existe aussi des «retraités pauvres» qui subissent les mêmes affres que leurs cadets, malgré toute une vie de travail.
Cependant la Participation pour être complète, ne doit pas uniquement se cantonner à l'aspect économique et financier, mais doit aussi élargir son champ d'action à l'une de ses vocations premières : la participation aux décisions de l'entreprise. Ce deuxième aspect présente plusieurs avantages. Tout d'abord une meilleure pédagogie des choix économiques et stratégiques de la part des salariés de l'entreprise, ce qui dans les faits favorise de meilleurs relations entres salariés et entrepreneurs, indispensables à un dialogue social moderne et efficace. Il appartient donc à nos gouvernants de préparer un projet de loi proposant l'instauration complète et totale de la Participation à l'ensemble des entreprises publiques et privées de notre pays. Cela n'est pas compliqué, il suffit juste de le vouloir !
Vous le voyez, la pauvreté n'est pas une fatalité et son combat n'est pas perdu d'avance; la victoire est même à portée de main, encore faut-il se donner les moyens nécessaires pour la remporter. D'où l'importance de l'engagement de chacune et de chacun d'entre nous ! Je vous invite donc à le faire par une action simple, mais efficace: l'exercice de votre droit de vote. Grâce à cette action, ô combien essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie, les futurs gouvernements que vous aurez élu pour sortir notre pays et notre peuple du désordre économique et de la terreur de la pauvreté, n'auront pas d'autres choix que d'agir concrètement dans ce combat qui est celui de la France toute entière.
L'engagement politique contre la pauvreté est certes un effort, mais un effort qui en vaut la peine. Nous sommes en effet tous concernés par ce fléau qui peut demain s'abattre sur n'importe qui si nous n'y prennons pas garde. Alors faisons ensemble l'effort de nous engager pour un élargissement de la Participation!
20:49 Publié dans Actualité, Articles de fond, Blog, Emploi, Gouvernement, Politique, Politique sociale, Santé | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, sarkozy, ump, ps, verts, fillon, villepin
lundi, 07 mars 2011
Eduquer au XXIe siècle.
Par Michel Serres
de l'Académie française.
Avant d'enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd'hui, à l'école, au collège, au lycée, à l'université ? Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n'a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, travaillaient au labour et à la pâture ; en 2011, la France, comme les pays analogues, ne compte plus qu'un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus fortes ruptures de l'histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture, soudain, changea. Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n'habite plus la même Terre, n'a plus le même rapport au monde. Elle ou il n'admire qu'une nature arcadienne, celle du loisir ou du tourisme.
- Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais, devenu sensible à l'environnement, il polluera moins, prudent et respectueux, que nous autres, adultes inconscients et narcisses. Il n'a plus la même vie physique, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d'humains ; il habite un monde plein.
- Son espérance de vie va vers quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s'étaient juré fidélité pour une décennie à peine. Qu'il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs. Ils ne connaissent plus les mêmes âges, ni le même mariage ni la même transmission de biens. Partant pour la guerre, fleur au fusil, leurs parents offraient à la patrie une espérance de vie brève ; y courront-ils, de même, avec, devant eux, la promesse de six décennies ?
- Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n'ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant d ‘une médecine enfin efficace et, en pharmacie, d'antalgiques et d'anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ? Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait en des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde. Ils n'ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut leur inspirer une morale adaptée.
- Alors que leurs parents furent conçus à l'aveuglette, leur naissance est programmée. Comme, pour le premier enfant, l'âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les parents d'élèves ont changé de génération. Pour plus de la moitié, ces parents ont divorcé. Ils n'ont plus la même généalogie.
- Alors que leurs prédécesseurs se réunissaient dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d'un collectif où se côtoyent désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l'ignoble "sang impur" de quelque étranger ? Ils n'ont plus le même monde mondial, ils n'ont plus le même monde humain. Mais autour d'eux, les filles et les fils d'immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.
Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques, la moisson d'été, dix conflits, cimetières, blessés, affamés, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l'urgence vitale d'une morale ?
VOILÀ POUR LE CORPS ; VOICI POUR LA CONNAISSANCE
- Leurs ancêtres fondaient leur culture sur un horizon temporel de quelques milliers d'années, ornées par l'Antiquité gréco-latine, la Bible juive, quelques tablettes cunéiformes, une préhistoire courte. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l'accrétion de la planète, l'évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire. N'habitant plus le même temps, ils vivent une toute autre histoire.
- Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d'attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est "mort" et l'image la plus représentée celle de cadavres. Dès l'âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.
- Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s'écrit "- ais", alors qu'il est affiché dans toutes les gares "- ay" ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des "s'miles" ?
Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d'une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l'école et l'université. Pour le temps d'écoute et de vision, la séduction et l'importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d'enseignement.
Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque pauvres et discrets, même s'ils détiennent le record mondial des prix Nobel récents et des médailles Fields par rapport au nombre de la population, nos enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs dominants, riches et bruyants.
Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l'usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n'excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l'usage du livre, de l'ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois.
Ils ne connaissent ni n'intègrent ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants. Ils n'ont plus la même tête.
- Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique, référé par des distances. Ils n'habitent plus le même espace.
Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n'a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n'habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N'ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.
- Il ou elle écrit autrement. Pour l'observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.
- Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l'Académie française publie, à peu près tous les vingt ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s'établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d'environ trente mille. A ce rythme, on peut deviner qu'assez vite, nos successeurs pourraient se trouver, demain, aussi séparés de notre langue que nous le sommes, aujourd'hui, de l'ancien français pratiqué par Chrétien de Troyesou Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements que je décris. Cette immense différence, qui touche toutes les langues, tient, en partie, à la rupture entre les métiers des années récentes et ceux d'aujourd'hui. Petite Poucette et son ami ne s'évertueront plus aux mêmes travaux. La langue a changé, le labeur a muté.
L'INDIVIDU
Mieux encore, les voilà devenus tous deux des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l'individu vient de naître ces jours-ci. De jadis jusqu'à naguère, nous vivions d'appartenances : français, catholiques, juifs, protestants, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé.
Ceux qui restent s'effilochent. L'individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l'été dernier, nos footballeurs n'ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu'elles recrutaient qui s'évanouissent.
Cet nouveau-né individu, voilà plutôt une bonne nouvelle. A balancer les inconvénients de ce que l'on appelle égoïsme par rapport aux crimes commis par et pour la libido d'appartenance – des centaines de millions de morts –, j'aime d'amour ces jeunes gens.
Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde. Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire.
Rarissimes dans l'histoire, ces transformations, que j'appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large et si évidente que peu de regards l'ont mesurée à sa taille, comparable à celles visibles au néolithique, à l'aurore de la science grecque, au début de l'ère chrétienne, à la fin du Moyen Age et à la Renaissance.
Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l'enseignement, au sein de cadres datant d'un âge qu'ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classes, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même… cadres datant, dis-je, d'un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu'ils ne sont plus.
Trois questions, par exemple : que transmettre ? A qui le transmettre ? Comment le transmettre ?
QUE TRANSMETTRE ? LE SAVOIR !
Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps du savant, aède ou griot. Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue. Peu à peu, le savoir s'objectiva : d'abord dans des rouleaux, sur des velins ou parchemins, support d'écriture ; puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d'imprimerie ; enfin, aujourd'hui, sur la toile, support de messages et d'information. L'évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d'enseignement. Du coup, la pédagogie changea au moins trois fois : avec l'écriture, les Grecs inventèrent la Paideia ; à la suite de l'imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd'hui ?
Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c'est fait. Avec l'accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l'accès en tous lieux, par le GPS, l'accès au savoir est désormais ouvert. D'une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.
Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres en bibliothèques, d'instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces textes, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous – même les observatoires ! mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu'ils passent ; ils vous répondent aisément. L'ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m'écoutez, que faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. Je pourrais vous parler de chez moi ou d'ailleurs, et vous m'entendriez ailleurs ou chez vous, que faisons-nous donc ici ?
Ne dites surtout pas que l'élève manque des fonctions cognitives qui permettent d'assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l'écriture et l'imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois. De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l'invention et de la propagation de l'écriture ; de même qu'elle se transforma quand émergea l'imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies. Et, je le répète, elles ne sont qu'une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j'ai citée ou pourrais énumérer.
Ce changement si décisif de l'enseignement – changement répercuté sur l'espace entier de la société mondiale et l'ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l'enseignement seulement, mais aussi le travail, les entreprises, la santé, le droit et la politique, bref, l'ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin.
Probablement, parce que ceux qui traînent, dans la transition entre les derniers états, n'ont pas encore pris leur retraite, alors qu'ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps effacés. Enseignant pendant un demi-siècle sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s'ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j'ai subi, j'ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres endommagent le tibia, même artificiel : les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu'ils cherchent à consolider.
Oui, depuis quelques décennies je vois que nous vivons une période comparable à l'aurore de la Paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; semblable à la Renaissance qui vit naître l'impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu'en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, les métiers, l'espace, l'habitat, l'être-au-monde.
ENVOI
Face à ces mutations, sans doute convient-il d'inventer d'inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites, nos médias, nos projets adaptés à la société du spectacle. Je vois nos institutions luire d'un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprirent qu'elles étaient mortes depuis longtemps déjà.
Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? Je crains d'en accuser les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d'anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n'entendirent pas venir le contemporain. Si j'avais eu à croquer le portrait des adultes, dont je suis, ce profil eût été moins flatteur.
Je voudrais avoir dix-huit ans, l'âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j'ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.
08:50 Publié dans Actualité, Articles de fond, Education, Gouvernement, Histoire, Littérature, Livre, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : education politique, ump, sarkozy, fillon, villepin
dimanche, 06 mars 2011
Fillon : «Sarkozy seul et meilleur candidat pour 2012»
Entretien avec François Fillon,
Premier Ministre.
Interview publiée dans Le Figaro, le 05 mars 2011.
LE FIGARO. - Les mauvais sondages se multiplient. La cote du président est au plus bas. La droite peut-elle encore gagner en 2012?
François FILLON. - Primo, si loin de l'élection, les sondages se sont toujours trompés. Deuxièmement, nous venons d'affronter une crise économique et financière mondiale, une crise monétaire qui a failli mettre l'euro par terre. Les révolutions qui se déroulent sur la rive sud de la Méditerranée sont porteuses de grands espoirs, tout en comportant des risques pour la croissance et la prospérité de nos pays. Il n'y a rien d'anormal à ce que le gouvernement soit dans une situation difficile. La gauche veut nous attirer vers le débat électoral de 2012, alors que les Français attendent que nous continuions à gouverner sérieusement et le plus longtemps possible. Fiscalité, justice, dépendance, nous poursuivons les réformes. Nous n'aurons pas à rougir de notre bilan. Et, à l'automne 2011, quand nous entrerons dans le débat de la présidentielle, la confrontation des projets nous sera favorable.
Nicolas Sarkozy est-il le seul candidat possible à droite?
Non seulement il est le seul, mais il est le meilleur candidat possible. Il n'y a pas l'ombre d'un doute. C'est lui qui rassemble le plus largement possible la majorité. Et il pourra faire campagne sur la crédibilité. Toute autre candidature serait une candidature de division qui ouvrirait un boulevard à la gauche.
Vos relations avec le président sont passées par des hauts et des bas. Comment les qualifier aujourd'hui?
Je les ai toujours qualifiées d'excellentes. En quatre ans, nous avons tous les deux appris à nous connaître et nous travaillons dans une atmosphère extrêmement confiante. Bien sûr, comme dans tout mariage, il peut y avoir des nuages. Mais, dans l'histoire récente, vous ne trouverez pas beaucoup de couples exécutifs qui aient fonctionné aussi longtemps et aussi bien.
On vous a qualifié d' «hyper premier ministre» puis vous êtes apparu en retrait , Alain Juppé étant décrit comme un «premier ministre bis»…
Quand donc allez-vous vous lasser de ces formules vides de sens? Je n'ai jamais cru un instant à ce qualificatif d'«hyper premier ministre» qui est contraire à toute l'histoire de la Ve République. Quant à Alain Juppé, c'est une grande chance de pouvoir s'appuyer sur son expérience et sa compétence.
Michèle Alliot-Marie a dû quitter le gouvernement après ses vacances tunisiennes. Vous-même avez été critiqué pour vos vacances égyptiennes . Quelles conclusions tirez-vous de ces polémiques?
Je me suis expliqué sur ces vacances en Égypte. Ce séjour s'est effectué selon les règles qui valent pour les déplacements des premiers ministres. Dans le cas de Michèle Alliot-Marie, il n'y avait rien d'illégal, mais l'enchaînement de ses prises de parole a rendu sa voix inaudible. Avec le président, nous en avons tiré les conséquences, sans plaisir. L'intérêt de la France était en jeu à un moment où l'on a plus que jamais besoin d'être présent dans les pays de la rive sud de la Méditerranée.
Un candidat centriste serait-il utile à Nicolas Sarkozy pour le deuxième tour de la présidentielle?
Je suis clairement en faveur d'une seule candidature de la droite et du centre. S'il y avait des différences idéologiques, pourquoi pas, mais où sont-elles? Aujourd'hui la politique conduite par le chef de l'État est à équidistance des trois familles politiques qui composent l'UMP, gaullistes, libéraux et centristes. Souveraineté nationale, compétitivité et solidarité, Europe politique: ce sont là nos valeurs communes.
Et François Bayrou?
François Bayrou n'est pas dans la majorité présidentielle. Son positionnement consistant à emmener ses amis centristes vers la gauche a été une erreur. S'il souhaite établir un dialogue avec la majorité, nous y sommes prêts.
Êtes-vous prêt au même dialogue avec Dominique de Villepin?
Sa candidature serait une candidature de division supplémentaire, dangereuse pour la famille politique à laquelle il appartient. Faut-il lui tendre la main? Il faut toujours tendre la main… Simplement, il faut que la probabilité qu'il tende la sienne existe.
À l'UMP, Jean-François Copé a lancé beaucoup de débats (TVA sociale, 35 heures, laïcité). Le moment n'est-il pas plutôt à l'action qu'au débat?
Un parti a vocation à organiser des débats pour faire émerger des idées. Le chef du gouvernement a vocation à rassembler la majorité et à prendre des décisions pour résoudre les problèmes qui se posent au pays. Chacun est dans son rôle.
Que vous inspire le débat sur la laïcité ?
Il n'est pas anormal de réfléchir à des évolutions pour faire en sorte que la liberté de culte, le respect des règles du pacte républicain soient une réalité. Réfléchir ensemble à la manière d'apporter un soutien à nos concitoyens de confession musulmane pour qu'ils puissent se doter de lieux de culte est un débat utile, nécessaire et qui honore notre pays. L'absence de culture française de certains imams est aussi un problème. Lorsqu'il était ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy avait mis en place une formation pour les imams. Il faut développer cette expérience positive et regarder comment certaines universités publiques pourraient s'engager dans cette voie. Nous devons veiller à ce que chacun respecte le pacte républicain car certaines dérives ne sont pas acceptables. La société française doit aborder ces questions sans tabou mais sans stigmatiser qui que ce soit.
À l'issue de ce débat, préconisez-vous une loi?
Je ne vois pas la nécessité d'une loi. Par exemple, la question des prières dans la rue doit se résoudre d'abord par une offre de lieux de culte.
À gauche, quel serait le candidat le plus «coriace» face à Nicolas Sarkozy?
On est dans un pays où le rapport droite-gauche est presque équilibré. Quel que soit le candidat qui représentera la gauche, il sera redoutable.
Que vous inspire l'avant-projet de Martine Aubry ?
Ce que j'en ai lu est désespérant, tellement il est éloigné des réalités économiques! On pouvait espérer que la longue période d'opposition traversée par le PS l'aurait amené à s'ouvrir aux réalités. Le PS se caractérise aujourd'hui par ses outrances: Martine Aubry a osé comparer le président de la République à l'escroc Bernard Madoff! Et les Jeunes Socialistes le comparent à Hitler! Le débat politique est rude mais est-on obligé de s'abaisser à ce niveau pour gagner les élections?
Que vous inspire le procès de Jacques Chirac ?
Le chef du gouvernement ne fait pas de commentaires sur les procès en cours. Je dirai simplement mon affection pour Jacques Chirac. Je suis triste qu'on lui impose cette épreuve.
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«Matignon, ce n'est pas l'enfer»
Vous êtes à Matignon depuis quatre ans. Vous arrive-t-il d'avoir en vie de poser votre sac ?
Non. La succession de crises qu'on vient de connaître rend les choses plus difficiles mais aussi la mission plus exaltante. Je ne dis pas que, de temps en temps, je n'aimerais pas retrouver une vie normale. Le plus déroutant, c'est de se dire que, depuis quatre ans, je n'ai jamais passé un instant seul. Mais je n'ai jamais compris ceux qui disent que Matignon est «un enfer». C'est peut-être une question de caractère. J'essaie toujours de prendre du recul par rapport à l'actualité immédiate. J'essaye de ne jamais être prisonnier de l'urgence.
08:48 Publié dans Actualité, Culture, Diplomatie, Education, Europe, Gouvernement, Justice, Politique, Politique sociale, Religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, fillon, sarkozy, ump, 2012, chirac, villepin
samedi, 05 mars 2011
Ecole et Nation.
Par Xavier Darcos,
ancien ministre,
secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 05 mars 2011.
Investi du périlleux honneur de la parole publique, pour la première fois sous cette coupole dans mes fonctions de secrétaire perpétuel, je suis heureux de pouvoir m'exprimer sur le sujet qui me tient le plus à cœur et auquel j'ai consacré l'essentiel de ma carrière : l'école de la République. Mais au moment de commencer ce discours, je ressens la nécessité d'invoquer les noms de deux orateurs parmi les plus grands que l'histoire ait connus. Au lendemain de la première guerre mondiale, un éditeur avisé demanda à Georges Clemenceau, dont l'éloge de l'éloquence n'était plus à faire, d'écrire une biographie de Démosthène, le modèle de l'art oratoire de la Grèce antique. L'Athénien avait mis son verbe au service de la cité, pour l'appeler à résister à l'envahisseur macédonien. Il était facile de faire le lien avec la Grande Guerre. Certes, il avait échoué, mais il restait une référence. Clemenceau était en quelque sorte un Démosthène qui avait réussi. Relire aujourd'hui ce petit livre est du plus grand intérêt. Démosthène venait de loin : desservi, dans sa jeunesse, par une difficulté d'élocution, il l'avait surmontée en s'obligeant à parler avec des cailloux dans la bouche. On a fait mieux depuis – l'orthophonie en était, si j'ose dire, à ses balbutiements. Devenu un redoutable maître du verbe politique, il consacra son talent à tenter de mobiliser les Athéniens menacés par le roi Philippe II. De l'échec même de ce génie rhétorique, dont la division des Grecs était seule cause, Clemenceau tirait une grande leçon pour tous les temps :
"La vérité, écrivait-il, est que ces hommes qui avaient tant de raisons de serrer les rangs, de s'unir en vue de se consacrer à l'œuvre commune des libérations de l'intelligence, mettaient au-dessus de tout le plaisir de se massacrer. Pour tout dire d'un mot, ces Hellènes, si finement intellectualisés, n'eurent pas le sentiment de la grande patrie."
Ainsi, la Grèce avait la démocratie et elle avait l'intelligence. Pourtant elle était vouée à être vaincue. Parce qu'elle ignorait les liens qui unissent une nation. Comparaison n'est pas raison, me direz-vous, car la France d'aujourd'hui n'est pas la France de Clemenceau, encore moins l'Athènes de Démosthène. Et vous aurez raison. Pourtant, la leçon demeure, forte, puissante, gênante : il ne suffit pas d'avoir la démocratie ; si les cohésions morales et politiques sont insuffisantes, la société est condamnée à devenir une poussière d'individus désemparés. Le Français est français par volonté, parce qu'il le désire ou parce qu'il l'a choisi. Renan avait placé cette spécificité au centre de sa célèbre conférence "Qu'est-ce qu'une Nation ?" prononcée à la Sorbonne en 1882. La France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective et non ethnique de la nation. Elle est moins une origine qu'un projet, un creuset où fusionnent les différences et les convictions privées. Ce souci d'intégration dans un espace républicain, dans une communauté civique, a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir français, c'est devenir citoyen français. Il faut donc susciter, entretenir, transmettre les ferments de l'unité : tel est l'enjeu premier de la Nation. Et c'est l'école qui s'en charge.
Ecole et Nation. La seconde ne peut vivre sans la première car la première est le lieu où s'apprend l'unité de la seconde : ce que nous avons en commun, ce que nous voulons faire en commun.
Ecole et Nation entretiennent des liens passionnels. On a toujours l'impression qu'il y a dans notre pays 65 millions de spécialistes de l'école – un nombre en constante augmentation grâce à la bonne tenue de la démographie française. Cela est bien naturel puisqu'il s'agit de la scolarité de nos enfants, de l'angoisse du futur dans un temps où le partage du travail se complique. Pourtant, notre pays souffre de la difficulté de débattre sur l'école sans tomber dans les idées reçues et la caricature. Les innombrables livres sur l'école, quasi tous dénonciateurs, esquivent souvent les solutions. La passion s'y rencontre davantage que la raison, et c'est de cette dernière que nous avons le plus besoin. Que de textes ou de blogs j'ai pu lire qui répandent la théorie du complot et relèvent presque de la pensée magique : quelque part des méchants ourdissent la décadence de l'école. Qui sont-ils et pourquoi voudraient-ils l'échec des générations futures ? On ne sait. On sait seulement qu'il faut leur résister, qu'il faut leur jeter des anathèmes, et qu'ainsi la République sera sauvée… Tant d'incantations et tant d'imprécations laissent peu de place aux opinions raisonnables. Mais ce débat passionnel possède au moins un avantage : il montre que nous avons tous l'école en partage. Rien ne serait pire que l'indifférence. A tout prendre, le débat, même soumis à la tyrannie des invectives et des simplismes, est peut-être paradoxalement un signe d'unité.
Ecole et Nation entretiennent des liens passionnels parce que la première est le miroir de la seconde : l'école nous renvoie l'image de notre société et surtout de ses blessures. Les soubresauts de la vie sociale y laissent leur réplique : discrimination, intégration, violence, crise de l'autorité. Même la vie internationale tourmente nos établissements, notamment les événements du Proche Orient qui agitent les esprits.
Il n'est pas question d'idéaliser un certain passé, une certaine période de notre histoire où école et Nation auraient entretenu des relations apaisées, fusionnelles. Le sujet a toujours divisé. Mais il faut reconnaître qu'aujourd'hui, le lien s'oblitère. Chacun en sait les causes. D'un côté, le vieux nationalisme, en France comme ailleurs, est en train de dériver vers une sorte de mouvement d'autodéfense de citoyens effrayés par l'interdépendance mondiale. A l'opposé, les identités communautaires se développent sans toujours se soucier de rester compatibles avec les valeurs communes de la République. Et même l'universalisme suscité par la mondialisation des techniques et de la communication n'est pas sans risque. Les citoyens, qui s'habituent à la culture du Net et de "l'hyper-lien", comme on dit aujourd'hui, se désintéressent de la proximité, au profit du mondial. Rien n'est plus néfaste que de substituer aux êtres particuliers l'abstraction de l'humanité, même sous la forme d'un humanisme unanimement partagé. Rousseau s'en irritait de façon prémonitoire, fustigeant "ces prétendus cosmopolites qui (…) se vantent d'aimer tout le monde pour avoir droit de n'aimer personne".
Dans ce contexte, la conception même de la citoyenneté devient un enjeu. Des critiques surgissent contre l'abstraction du citoyen qui arrache l'individu à la nature et à l'histoire, comme s'il n'existait aucune hiérarchie sociale et que les leçons de l'histoire ne comptaient pas. On assiste aussi à la montée des droits subjectifs (ou droits des individus) avec des exigences qualifiées de "citoyennes" qui étaient naguère privées (droits sexuels, droits des enfants, affirmations éthiques ou religieuses originales, etc.). Cet individualisme démocratique affaiblit les institutions politiques et sociales : école, syndicats, églises, partis… Chaque individu (même un élève) juge légitime d'en appeler à ses droits ou à ses convictions pour refuser de se soumettre à l'autorité. D'une façon générale, la question porte sur la compatibilité entre citoyenneté et société ouverte, quand le droit à la culture et à l'identité s'affiche comme divergeant des valeurs et traditions partagées.
Cette situation a touché l'école qui est tiraillée entre deux tendances. D'un côté, elle est soucieuse de l'éveil des consciences. De l'autre elle doit résister à la puissance de l'opinion, délivrer les jeunes des subordinations culturelles du moment, assurer une cohérence au savoir, garantir l'unité de ce qui se transmet. Face au pouvoir des émotions, des idéologies et des modes, l'enseignement est un contre-pouvoir.
20:13 Publié dans Actualité, Articles de fond, Education, Gouvernement, Histoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, ump, darcos, sarkozy, education, culture
samedi, 26 février 2011
La diplomatie française n'est pas une nostalgie.
Par Michèle ALLIOT-MARIE,
Ministre d'Etat,
Ministre des Affaires étrangères et européenes.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 26 février 2011.
Ce n'est pas parce que quelques courageux anonymes publient une tribune publiée dans Le Monde daté 23 février que leurs propos ont le poids de la vérité. La France est une démocratie qui respecte la liberté de pensée et de parole. On peut contester les choix du gouvernement mais quand on est fier et sûr de ses opinions on les assume et on les signe.
Chacun peut critiquer, mais encore faut-il prouver le bien fondé de ses critiques et sa capacité à faire mieux. Je cherche dans la publication de Marly l'un comme l'autre.
Oui la diplomatie française a une feuille de route : celle fixée par le président de la République. Elle est lucide, elle est claire. Elle s'inscrit dans une vision cohérente et globale du monde.
Notre vision c'est celle d'une Europe politiquement cohérente, financièrement saine grâce à des mécanismes de contrôle, soucieuse de ses intérêts dans une juste réciprocité, active pour la stabilité et la paix, ambitieuse pour son avenir. C'est bien l'action du président de la République qui a permis que notre vision devienne la feuille de route de l'Europe.
Aucune présidence de l'Union européenne n'a été plus productive, plus reconnue, que celle de la France en 2008. A aucun moment de l'histoire depuis trente ans la France n'a été autant moteur d'une Europe acteur de son destin et du monde. Notre présidence a entraîné la réponse à la crise géorgienne, à la crise monétaire grecque puis irlandaise.
Notre vision c'est celle d'une relation rénovée avec l'Afrique. Nous avons tourné le dos aux habitudes, à une forme de néo-colonialisme ou de paternalisme, qui a longtemps guidé nos relations, à droite comme à gauche. Depuis quelques années, nous sommes résolument engagés en faveur d'un partenariat transparent, équilibré, généreux pour que cet immense continent puisse développer ses atouts et ses potentiels : lutte contre le terrorisme et les trafics, aide en faveur du développement, de la santé, de la formation, promotion de la démocratie, aide au maintien de la paix.
Notre vision c'est celle d'un dialogue renforcé avec des pays et des continents trop souvent oubliés. On a trop longtemps ignoré l'Amérique latine ou l'Asie centrale. Aujourd'hui, par la volonté déterminée du président de la République nous y sommes présents, et bien présents, comme j'ai pu le constater au Brésil avec notre partenariat stratégique global, ou avec l'Inde par exemple.
Notre vision, c'est celle d'une France politiquement déterminée et diplomatiquement active qui est à la manœuvre et représente une alternative souhaitée par nombre de pays à l'omniprésence américaine.
L'Amérique épouvantail est brandie par le groupe Marly comme excuse à des attitudes caricaturales qui ont presque toujours été celles de la gauche. Nous ne sommes ni soumis, ni serviles. L'amitié permet de dire et d'expliquer. C'est ce que fait le président de la République. Les Américains le comprennent. C'est ainsi que l'on peut avancer.
Aujourd'hui grâce à l'action de Nicolas Sarkozy, la France a obtenu ce que les Américains lui refusaient hier. Un commandement essentiel de l'OTAN, la réunion du G20 au niveau des chefs d'Etat, l'examen de tous les grands dossiers de l'avenir : gouvernance mondiale, volatilité des cours des matières premières, financements innovants…
Bilan contre bilan ceux qui signent Marly feraient bien d'avoir un peu plus de mémoire. La nostalgie n'est pas une politique. La diplomatie n'est pas une nostalgie. La diplomatie c'est une action en phase avec un monde qui change.
Oui, la diplomatie française a un outil, et un bel outil, fait d'hommes et de femmes de qualité, de conviction, de détermination. Je le constate chaque jour dans mes fonctions et mes déplacements. Mais n'en déplaise aux anonymes, le but, le sens et les moyens du Quai d'Orsay ont besoin de s'adapter aux réalités de la mondialisation.
Le rôle des diplomates n'est plus, depuis très longtemps, de porter les missives des chefs d'Etat. Aujourd'hui, les chefs d'Etat se téléphonent directement, les chefs de gouvernement se rencontrent quotidiennement.
Le rôle des diplomates n'est pas simplement de décrire au jour le jour ce qui se passe dans le monde, comme à l'époque où toute information mettait des semaines à parvenir au public.
LA DIPLOMATIE A DE NOUVELLES ET PASSIONNANTES MISSIONS
N'ayons pas la nostalgie d'une époque révolue. Aujourd'hui, la diplomatie a de nouvelles et passionnantes missions. Son rôle est d'anticiper pour aider à la décision du politique. Sa fonction prospective qui s'était peu à peu étiolée doit redevenir majeure.
Non, en janvier il n'y avait pas dans les notes et télégrammes [diplomatiques révélés par le site WikiLeaks] de quoi anticiper ce qui se passe aujourd'hui dans le monde arabe. La France n'a pas su comprendre ce qui était en train de se produire. Pas plus qu'aucun autre pays d'ailleurs. Est-ce que cet aveuglement général nous excuse ? Evidemment pas. Cela nous oblige à réfléchir sur les causes profondes de ce manque de discernement qui ne date pas d'hier.
La faute serait de l'oublier ou de vouloir le cacher, plutôt que de réfléchir à comment ne pas reproduire cette erreur.
La diplomatie française doit s'ouvrir à d'autres horizons, à des universitaires, à des chercheurs, à de nouveaux réseaux d'information. Elle doit accepter de confronter ses points de vue, pour disposer d'une analyse stratégique globale, au-delà des approches classiques ou institutionnelles.
A mon arrivée au Quai d'Orsay il y a trois mois, j'ai dit que ma priorité était de renforcer les moyens du ministère, notamment au profit de notre capacité d'anticipation et de prospective. Les récents événements montrent, s'il le fallait encore, combien ce besoin est patent. J'annoncerai dans les prochaines semaines les outils que je compte mettre en place pour donner à notre diplomatie les moyens de cette ambition.
La diplomatie française n'a pas besoin de critiques amnésiques, ni d'affirmations simplistes. Elle a un horizon, le monde, le long terme. Elle s'appuie sur le professionnalisme de nos diplomates et sur la clarté de la feuille de route présidentielle.
Je veux que notre pays joue le rôle que son histoire, ses valeurs lui permettent de tenir. La France porte une parole, celle de la démocratie, du respect des peuples, de la liberté, des droits de l'homme, de la culture, des équilibres nord-sud, de la paix.
Nos diplomates portent ces valeurs partout dans le monde. Ils ont toute ma confiance, et ils peuvent compter sur ma détermination au service de la France.
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vendredi, 25 février 2011
"La voix de la France a disparu dans le monde"
Par le groupe "Marly", réunissant des diplomates français critiques.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 23 février 2011.
La manœuvre ne trompe plus personne : quand les événements sont contrariants pour les mises en scène présidentielles, les corps d'Etat sont alors désignés comme responsables.
Or, en matière diplomatique, que de contrariétés pour les autorités politiques ! A l'encontre des annonces claironnées depuis trois ans, l'Europe est impuissante, l'Afrique nous échappe, la Méditerranée nous boude, la Chine nous a domptés et Washington nous ignore ! Dans le même temps, nos avions Rafale et notre industrie nucléaire, loin des triomphes annoncés, restent sur l'étagère. Plus grave, la voix de la France a disparu dans le monde. Notre suivisme à l'égard des Etats-Unis déroute beaucoup de nos partenaires.
Pendant la guerre froide, nous étions dans le camp occidental, mais nous pesions sur la position des deux camps par une attitude originale. Aujourd'hui, ralliés aux Etats-Unis comme l'a manifesté notre retour dans l'OTAN, nous n'intéressons plus grand monde car nous avons perdu notre visibilité et notre capacité de manœuvre diplomatique. Cette perte d'influence n'est pas imputable aux diplomates mais aux options choisies par les politiques.
Il est clair que le président n'apprécie guère les administrations de l'Etat qu'il accable d'un mépris ostensible et qu'il cherche à rendre responsables des déboires de sa politique. C'est ainsi que les diplomates sont désignés comme responsables des déconvenues de notre politique extérieure. Ils récusent le procès qui leur est fait. La politique suivie à l'égard de la Tunisie ou de l'Egypte a été définie à la présidence de la République sans tenir compte des analyses de nos ambassades. C'est elle qui a choisi MM. Ben Ali et Moubarak comme "piliers sud"de la Méditerranée.
Un WikiLeaks à la française permettrait de vérifier que les diplomates français ont rédigé, comme leurs collègues américains, des textes aussi critiques que sans concessions. Or, à l'écoute des diplomates, bien des erreurs auraient pu être évitées, imputables à l'amateurisme, à l'impulsivité et aux préoccupations médiatiques à court terme.
Impulsivité ? L'Union pour la Méditerranée, lancée sans préparation malgré les mises en garde du Quai d'Orsay qui souhaitait modifier l'objectif et la méthode, est sinistrée.
Amateurisme ? En confiant au ministère de l'écologie la préparation de la conférence de Copenhague sur le changement climatique, nous avons abouti à l'impuissance de la France et de l'Europe et à un échec cuisant.
Préoccupations médiatiques ? La tension actuelle avec le Mexique résulte de l'exposition publique d'un dossier qui, par sa nature, devait être traité dans la discrétion.
Manque de cohérence ? Notre politique au Moyen-Orient est devenue illisible, s'enferre dans des impasses et renforce les cartes de la Syrie. Dans le même temps, nos priorités évidentes sont délaissées. Il en est ainsi de l'Afrique francophone, négligée politiquement et désormais sevrée de toute aide bilatérale.
Notre politique étrangère est placée sous le signe de l'improvisation et d'impulsions successives, qui s'expliquent souvent par des considérations de politique intérieure. Qu'on ne s'étonne pas de nos échecs. Nous sommes à l'heure où des préfets se piquent de diplomatie, où les "plumes" conçoivent de grands desseins, où les réseaux représentant des intérêts privés et les visiteurs du soir sont omniprésents et écoutés.
Il n'est que temps de réagir. Nous devons retrouver une politique étrangère fondée sur la cohérence, l'efficacité et la discrétion.
Les diplomates français n'ont qu'un souhait : être au service d'une politique réfléchie et stable. Au-delà des grandes enceintes du G8 et du G20 où se brouillent les messages, il y a lieu de préciser nos objectifs sur des questions essentielles telles que le contenu et les frontières de l'Europe de demain, la politique à l'égard d'un monde arabe en révolte, nos objectifs en Afghanistan, notre politique africaine, notre type de partenariat avec la Russie.
Les diplomates appellent de leurs vœux une telle réflexion de fond à laquelle ils sauront apporter en toute loyauté leur expertise. Ils souhaitent aussi que notre diplomatie puisse à nouveau s'appuyer sur certaines valeurs (solidarité, démocratie, respect des cultures) bien souvent délaissées au profit d'un coup par coup sans vision.
Enfin, pour reprendre l'avertissement d'Alain Juppé et d'Hubert Védrine publié le 7 juillet 2010 dans Le Monde "l'instrument [diplomatique] est sur le point d'être cassé". Il est clair que sa sauvegarde est essentielle à l'efficacité de notre politique étrangère.
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jeudi, 17 février 2011
Juppé : «Soyons optimistes pour 2012»
Entretien avec Alain JUPPE,
Ministre d'Etat,
Ministre de la Défense et des Anciens Combattants.
Interview publiée dans Le Figaro, le 17 février 2011.
LE FIGARO. - Vous êtes revenu au gouvernement il y a trois mois. Vous qui avez été premier ministre, diriez-vous que le fonctionnement du couple exécutif a changé ?
Alain JUPPÉ. - Je ne ressens pas de bouleversement institutionnel. Le président et le premier ministre ont trouvé un régime de croisière. Nicolas Sarkozy est un président très actif. François Fillon a son espace et il joue son rôle vis-à-vis du Parlement. C'est entre l'exécutif et le législatif que les équilibres ont été bouleversés avec la révision constitutionnelle de 2008, qui constitue une vraie révolution. Organiser le débat parlementaire autour d'un texte amendé en commission est un véritable changement. J'en suis un peu surpris moi qui ai la culture du parlementarisme rationalisé.
Que pensez-vous du style de la présidence Sarkozy ?
Chacun a son style, avec ses forces et ses faiblesses. On m'a suffisamment dit que je devais changer. Au sujet de Nicolas Sarkozy, il y a peut-être eu des erreurs. Mais tout cela est derrière nous.
Un ministre avait dit à Jean-François Copé : «Si tu revenais au gouvernement,tu ne reconnaîtrais pas le job.» La fonction a-t-elle évolué ?
Là encore, il n'y a pas de changement fondamental. Je suis très libre de mes mouvements. Je dirige le ministère de la Défense en transparence avec l'Élysée. Si les ministres étaient tellement frustrés de la façon dont ils travaillent, ils auraient une solution très simple : sortir du gouvernement. Or, aucun d'eux ne l'a fait spontanément.
Partagez-vous l'inquiétude de la majorité pour 2012 ?
Ce n'est pas gagné. Il faut remonter la pente. Nous y parviendrons. Ne cédons pas à un pessimisme prématuré et excessif. Au contraire, soyons optimistes pour 2012. Début 1995, on me répétait encore que Jacques Chirac allait perdre. Le paysage électoral n'est pas encore campé. Qui va sortir des primaires socialistes ? Quel sera le projet des socialistes ? Nicolas Sarkozy, lui, a choisi d'être très présent sur le terrain et de donner, en même temps, une perspective de moyen et long terme aux Français.
Les polémiques sur les vacances des ministres font pourtant passer les messages du président au second plan.
On est parti vers une exigence de transparence absolue. Très bien. Mais est-ce à la hauteur des problèmes qui se posent à la France ? En ce qui me concerne, je suis un homme libre. Je continuerai à prendre mes vacances où j'ai envie de les prendre et à mes frais.
Quel serait, pour vous, le candidat PS le plus coriace pour Nicolas Sarkozy ?
Dominique Strauss-Kahn a beaucoup d'adversaires dans la gauche dure et un coefficient de sympathie assez contrasté au sein du PS. Martine Aubry serait peut-être une candidate plus coriace.
Faut-il une candidature centriste pour permettre à Nicolas Sarkozy d'avoir des réserves de voix au second tour ?
Je crois plus aux vertus du rassemblement qu'à celles du ratissage. Si nous avons une extrême droite forte, et trois ou quatre candidats centristes, cela risque de compliquer le premier tour.
Pensez-vous que Dominique de Villepin sera candidat ?
Je n'ai pas eu de réponse lorsque je lui ai posé la question. Les tentatives de réconciliation avec Nicolas Sarkozy ont échoué. On a raté le coche. Peut-être que le coche n'est pas définitivement passé.
Et François Bayrou ?
Il ne faut pas désespérer non plus. J'ai des affinités intellectuelles et personnelles avec lui, même si je ne partage pas sa sarkophobie.
Jugez-vous Marine Le Pen plus « présentable » que son père ?
C'est ce que l'on dit. Ce n'est pas mon opinion personnelle. Le corps de doctrine du Front national n'a pas changé et la fragilité de Marine Le Pen dans le domaine économique est égale à celle de son père.
Pensez-vous, comme Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et David Cameron, que le multiculturalisme est un échec ?
Nous avons une capacité d'oubli extraordinaire. Il y a quelques années, la mode était d'aller vers le multiculturalisme et de souligner l'échec du modèle républicain d'intégration. Or, le multiculturalisme est étranger à notre culture républicaine. La République, ce sont des citoyens porteurs de droits et de devoirs en tant que personnes, avant d'être membres d'une communauté. La loi républicaine doit s'appliquer dans des conditions d'égalité pour tous. Bien sûr, la diversité existe. Mais le principe républicain, dont je ne veux pas dévier, est que la loi ne peut accepter des différenciations fondées sur des critères religieux ou ethniques. Nicolas Sarkozy souhaite réfléchir à la laïcité. C'est nécessaire. N'éludons pas la question de l'islam. Mais il faut piloter et maîtriser ce débat parce qu'il peut déraper. L'islam est la deuxième religion de France et il n'est pas imaginable de la stigmatiser.
Comment maîtriser ce débat ?
En rappelant des choses simples. La laïcité doit s'imposer à tous. Aucune religion ne peut prendre le pas sur la sphère publique et les valeurs de la République. Le débat doit donc déboucher sur un code des droits et des devoirs du citoyen. Concernant les droits, il est impératif de réaffirmer que les musulmans, comme les catholiques, les juifs, les protestants et les autres, ont le droit de pratiquer leur culte. Concernant les devoirs, c'est le respect des valeurs républicaines et notamment de l'égalité homme-femme.
Les révolutions tunisienne et égyptienne pourraient-elles faire boule de neige dans le monde arabe ?
Des manifestations populaires se produisent dans plusieurs pays mais chaque situation est différente. Ce qui s'est passé en Tunisie et en Égypte ne peut être transposé partout. C'est pourquoi la France a raison de réagir avec sang-froid, en rappelant son attachement à la démocratie et aux droits de l'homme, sans pour autant s'ingérer dans le choix des peuples. Nous devons faire le pari de la modernisation du monde arabe. Bien sûr, ce pari est risqué parce qu'il n'y a pas par définition, sous les régimes autoritaires, d'opposition démocratique constituée. Et parce que ceux qui gagnent le pouvoir, au cours de transitions démocratiques précipitées, confisquent parfois la démocratie.
Quel message la France doit-elle adresser aux Algériens et aux Français d'origine algérienne ?
Nous avons une histoire, un présent et un avenir communs avec le peuple algérien. Nous sommes très attentifs à ce qui se passe en Algérie parce que nos destins sont liés. Mais, nous ne prendrons pas position dans le débat politique interne.
Quelles sont vos priorités à la Défense ?
Ma première priorité, c'est de réussir la réforme des armées. Entre 2009 et 2010, 50.000 personnels de la défense ont bougé d'une unité à une autre, d'une région à une autre. C'est un bouleversement immense. En 2015, 54.000 postes auront été supprimés. L'objectif est de mieux équiper nos forces grâce aux économies ainsi réalisées, afin qu'elles soient encore plus efficaces dans les opérations dans lesquelles la France est engagée. Durant cette réforme, j'apporterai la plus grande attention à la condition du personnel du ministère de la Défense. Ma deuxième priorité est de renforcer notre industrie de défense. La France a de très belles entreprises : Safran, EADS, Dassault, DCNS, Thales, etc. Mais cette industrie est trop fragmentée et certaines de ces entreprises manquent d'implantations à l'international. Nous réfléchissons à la façon de les restructurer. Ma troisième priorité est redonner de l'élan à la politique de sécurité et de défense européenne commune comme nous nous y sommes engagés lorsque la France a réintégré le commandement de l'Otan.
Trouvez-vous les Européens volontaristes dans ce domaine ?
Nous sommes dans un monde imprévisible et il serait irresponsable que l'Union européenne ne mutualise pas ses forces. Il faut accompagner, pousser ce mouvement qui ne se fait pas spontanément, entraîner la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, la Pologne. Des progrès sont en cours, comme le traité franco-britannique ou l'initiative franco-germano-polonaise en faveur d'une relance de l'Europe de la défense. J'essaie de travailler à un Conseil européen sur la défense. Ce n'est pas encore tout à fait acquis. Il faut le nourrir avec des propositions concrètes.
Comment la situation en Afghanistan peut-elle évoluer ?
Je suis préoccupé. La stratégie définie à Lisbonne est cohérente. Sa mise en œuvre sur le terrain est difficile. Dans le courant de l'année, nous pensons pouvoir passer le témoin à l'armée afghane dans la région de Surobi. Mais il y a encore des secteurs où les affrontements avec les insurgés sont sévères. Par ailleurs, la gouvernance afghane est perfectible, tout comme le dialogue avec le Pakistan. Malgré toutes ces difficultés, il faut persévérer. Je l'ai dit au secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, que j'ai rencontré la semaine dernière.
Vous aviez critiqué le retour de la France dans le commandement intégré de l'Otan. Avez-vous changé d'avis ?
À l'époque, on avait simplifié mes propos. J'avais dit que l'intégration ne me choquait pas. Nous l'avions d'ailleurs engagée avec Jacques Chirac en 1995. Mais j'avais aussi ajouté qu'il fallait s'assurer des contreparties en termes de prise de responsabilité au sein de l'Alliance elle-même et du côté de la politique de sécurité et de défense européenne. Nous avons obtenu à Lisbonne une réforme profonde de l'Alliance. Elle est engagée. Au final, les avantages l'emportent sur les inconvénients.
19:58 Publié dans Actualité, Défense, Diplomatie, Europe, Gouvernement, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, ump, sarkozy, juppe, défense
mardi, 08 février 2011
Mon grand-père était bien un collaborateur !
Par Alexandre Jardin,
écrivain.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 07 février 2011.
Que d'émotions ! Depuis la sortie de mon ouvrage Des gens très bien, j'ai assisté, stupéfait, au flot d'injures et à la tempête de déformations qui ont suivi sa publication. Ce livre d'interrogations sur l'aveuglement de ma propre famille et de mon pays à propos de la responsabilité des gens très bien dans la collaboration a provoqué une campagne qui témoigne d'une singulière perte de nos repères, entretenue par un brouillage médiatique symptomatique de l'époque. Comme si notre société avait un mal fou à supporter que l'on mette sur la place publique la question du comportement de nos familles pendant l'Occupation. Tant que l'on accusait des figures commodes du mal - Touvier, Bousquet, Papon -, au fond ça ne nous impliquait pas. Le mal, c'était eux ; pas nous, pas nos familles.
Certains ont, dans un nombre assez considérable de journaux, fait semblant de considérer mon texte comme un livre d'histoire - ce qu'il n'est pas - pour le décrédibiliser. Des gens très bien est mon histoire, la chronique de ma lente lucidité de petit-fils du directeur de cabinet de Pierre Laval, de la fin avril 1942 au 30 octobre 1943 ; dates qui recouvrent, hélas, la saison des grandes rafles. Cependant, en fils meurtri par le talent qu'a déployé mon père, Pascal Jardin, pour"maquiller le cadavre" (l'expression est d'André Breton) du sien, je me suis astreint à me poser les questions terribles que Pierre Assouline - biographe de Jean Jardin- ne s'est manifestement pas posées dans ces termes lorsqu'il a signé, en 1986,Une éminence grise (Gallimard, 1988) : que faisait mon grand-père le jour de la rafle du Vél' d'Hiv ? Quel degré de connaissance Jean Jardin - très informé - avait-il de la destination réelle des trains de la déportation ? J'ai dû exhumer la terrible correspondance entre le président du Consistoire et son patron Pierre Laval (disponible au Mémorial de la Shoah et sur le site du Mémorial), où figure notamment cette lettre sans appel, datée du 25 août 1942, où Jacques Helbronner, président du Consistoire, explique à Laval, en quatre pages argumentées, que la politique d'extermination des juifs est en cours dans l'est de l'Europe. Le métier de mon grand-père était, entre autres fonctions, de traiter ce type de protestations officielles ; de plus, J. Helbronner connaissait personnellement Jean Jardin. Il a donc su ce que savait déjà le Consistoire en août 1942. En niant que mon livre est bien un cri personnel, on m'a reproché de ne pas avoir fait oeuvre d'historien, de manquer de preuves contre mon grand-père ; comme si un petit-fils avait envie d'accabler son grand-père ; comme si un directeur de cabinet du chef de gouvernement n'était pas de facto complice de l'action de son patron (ce qui relève de l'évidence pour tout honnête homme qui sait comment le pouvoir s'exerce en France). On a même, ici ou là, osé affirmer sans rougir qu'il était possible d'être "dircab" d'un chef de gouvernement sans être au centre du fonctionnement de la machine de l'Etat. Pour bousculer enfin cette ahurissante mauvaise foi, je voudrais reproduire, ici, un extrait de l'interview de l'historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac - héros, dès 1940, et aujourd'hui historiographe incontesté de la Résistance - publiée dans L'Est républicain du 19 janvier. Quand on lui demande : (Jean Jardin) savait-il ?, Crémieux-Brilhac répond sans ambages : "Forcément, cela va de soi. Il (Jardin)était le premier collaborateur de Laval, et les rafles du Vél' d'Hiv sont une affaire qui a été négociée entre les Allemands et Laval lui-même, qui a donné son accord pour que ces arrestations et ces déportations aient lieu à condition que ce soient des juifs étrangers. Moyennant quoi, il a demandé à la police française de se charger de l'opération. Il a accepté de livrer des juifs de zone non occupée et il a personnellement demandé, ce que les Allemands ne réclamaient pas, que les jeunes de moins de 16 ans soient également déportés. Cette négociation a duré depuis le début de juillet 1942 jusqu'en août. C'est impossible que Jardin n'ait pas été au courant. Il est certain qu'il a sauvé ses juifs, notamment Robert Aron, et sa défense a été que l'on abandonnait des juifs étrangers pour sauver des juifs français. Mais c'est une hypocrisie terrible. Non seulement il ne pouvait pas ignorer, mais il était inévitablement consulté, ou associé à la décision." La messe est dite. Ce que confirme avec autorité Crémieux-Brilhac est-il si difficile à entendre ? Avons-nous à ce point besoin, collectivement, de nier la responsabilité des gens qui ne sont pas des monstres comme Jean Jardin - et donc de nos familles - pour qu'une parole aussi claire soit systématiquement accompagnée de oui mais ? Messieurs les censeurs, une seule question : ne pas avoir démissionné après le Vél' d'Hiv ne signe-il pas, à soi seul, un lourd consentement rétrospectif ? La preuve ne réside pas que dans les archives, elle est aussi dans les comportements humains, dans les yeux que l'on ferme quand il aurait fallu les ouvrir (les "paupières lourdes", selon l'heureuse formule de Pierre Rigoulot), dans les oreilles que l'on se bouche ; et que, apparemment, on continue à se boucher. Si je prends la plume en ce lieu, c'est parce que Le Monde, en publiant dans ses colonnes la seule position partisane de Pierre Assouline - qui, dans cette affaire, joue sa réputation de biographe irréprochable -, me semble avoir commis plus qu'une imprudence : une erreur. Ce journal que nous aimons doit rester du côté de la lucidité, pas de la cécité. Chose tout de même sidérante, le papier méprisant de Pierre Assouline a défendu sans gêne aucune... la réputation et l'honneur du bras droit de Pierre Laval que toute sa biographie complaisante excuse et célèbre. Situation paradoxale et inédite : ce sont d'ordinaire les descendants qui attaquent les biographes jugés excessivement sévères à l'égard de leur ancêtre, et non l'inverse ! Que Le Figaro ait dérapé au sujet de mon livre peut, malheureusement, se comprendre (je touchais à l'honorabilité de nos familles "si bien"...) ; même si - il faut le dire - je n'ai cessé de recevoir des appels d'hommes politiques de droite, gaullistes de coeur, parfaitement outrés que Le Figaro et surtout Le Figaro Magazine aient pu se laisser aller à de si déplaisantes fidélités. J'écris aussi ces lignes dans Le Monde car je veux que la presse étrangère - dont les appels ironiques ont parfois blessé mon amour pour notre pays - comprenne que la France n'est pas un club d'éternels vichystes incapables de regarder leur passé en face. En publiant cette tribune sincère, un quotidien majeur démontre qu'il reste capable de faire entendre une voix déterminée à ne pas transmettre à ses enfants un héritage d'aveuglement, une voix consciente que le mensonge est toxique pour l'homme. La lucidité est liée à la vitalité. Et qu'on me laisse le droit - comme à tout écrivain - de me battre avec ma mémoire. En affirmant haut et fort que l'accès au vrai passe aussi par la littérature et non par le seul chemin de la démarche historique orthodoxe.
09:33 Publié dans Actualité, Culture, Histoire, Littérature, Livre, Mémoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
lundi, 07 février 2011
Pour Céline.
Par Metin Arditi,
écrivain.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 07 février 2011.
Mettons les choses au point : je suis juif. J'ai beau être laïque, non pratiquant, non croyant, la moindre remarque antisémite me blesse. Même si elle vient d'un crétin. J'aurais aimé pouvoir écrire : "D'ailleurs, ils le sont tous, les antisémites. Des crétins. Du premier au dernier…". Le problème, c'est qu'ils ne le sont pas. Ou alors pour une parcelle d'eux-mêmes. Parcelle infâme, peut-être. Mais parcelle seulement… Du genre qui existe chez beaucoup d'entre nous. Disons chez tout le monde, et on n'en parle plus. A la moindre contrariété, la stigmatisation nous vient à la bouche. Ce n'est pas beau. Mais c'est comme ça.
Dans le débat à propos de Céline, ceux qui ont fini par avoir sa peau ont tout mélangé. Céline était un auteur sulfureux ? Souvent ignoble ? Evidemment. Fallait-il le boycotter ? Surtout pas ! Au contraire ! C'était même la raison de s'y arrêter. D'explorer l'œuvre. Le "Voyage", mais aussi les textes nauséabonds. Ce qui fait de Céline un auteur de première importance, c'est son talent immense, mais aussi cette rage, précisément. Cette incapacité à aimer. Un Céline plus lisse nous ferait moins peur. Mais alors il serait plus éloigné de nous. C'est le vrai Céline qui nous aide à appréhender la vraie vie. C'est ce Céline qui nous permet de saisir la condition humaine dans tout son paradoxe.
Il devait être très malheureux, Céline. "Bien fait pour lui", diront certains, "il n'a eu que ce qu'il mérite". Peut-être… C'est vrai qu'il était insupportable. Mais le mettre de côté, dans une sorte de vengeance, c'est idiot. C'est humain… On ne veut rien avoir à faire avec cet individu. Il nous rappelle trop quelqu'un… Raison de plus pour le lire… Céline, c'est nous. J'exagère ? Bien sûr. Lui était franchement obscène. Nous ne le sommes pas. Le ciel nous en garde… Ou alors de temps en temps… Quand trop c'est trop, et que les nerfs lâchent. Alors on dérape. Un peu… La seule question est de savoir où s'arrête le curseur. Quel pourcentage de Céline je porte en moi ? Trois pourcent ? Dix ? Vingt ? Trente-cinq ? Je parle de sa haine. Pas de son talent. De sa haine de l'autre. Celle qui rend si malheureux.
Il y a de cela cinquante ans, alors qu'elle suivait le procès d'Adolphe Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt avait inventé une expression qui lui avait valu bien des déboires : la banalité du mal. Elle nous compliquait la vie, Hannah Arendt ! Banaliser le mal, c'était banaliser l'assassin. Avec Eichmann, l'horreur était cachée sous les paperasses. C'est-à-dire chez tout le monde. Avec Céline, elle est tapie dans les replis du génie. Mais dans un cas comme dans l'autre, la conclusion est la même. Il n'y a pas de lieu sacré. L'horreur est partout.
Hannah Arendt disait aussi que penser, c'était savoir distinguer le bien du mal. L'exercice ne prend son sens que lorsque la distinction est douloureuse. Céline nous offre cette occasion. Il nous oblige à revivre nos cauchemars. Racontons-les. Après, on pourra rêver.
21:27 Publié dans Actualité, Culture, Livre, Poésie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 01 février 2011
Protéger et entourer les plus faibles plutôt que faciliter leur disparition.
Par Pierre MAZEAUD,
Membre de l'Institut,
ancien Président du Conseil constitutionnel.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 29 janvier 2011.
Une proposition de loi légalisant l'euthanasie a été rejetée par le Sénat, le 25 janvier. Dans sa dimension individuelle, cette proposition de loi se fonde sur la revendication d'une liberté inaliénable de pouvoir librement choisir sa mort. Mais cela soulève immédiatement un problème : si le suicide est une liberté, le suicide assisté suppose de facto le recours à un tiers, légalement commis. Or, à ce moment ultime de la fin de vie, la liberté de choisir n'est plus celle de la vie habituelle. Elle reflète plutôt l'aspiration à ne pas être abandonné à une médecine indifférente ou activiste. Elle traduit le désir d'être accompagné dans sa faiblesse et sa désespérance. Vouloir mourir avec le plus de sérénité possible sans devenir un corps souffrant au-delà du possible, qui peut s'y opposer ? Toutefois, l'approche de la mort bouleverse les anticipations. L'ultime souhait est le plus souvent de vivre, même si l'on y était in abstracto hostile. Une directive anticipée peut être ressentie comme une épée de Damoclès, le dernier moment venu. Au pire de la détresse, un désir de "vivre malgré tout" peut survenir, quels que soient notre âge et notre état. Va-t-on opposer à ce sursaut humain la "dignité de vouloir en finir" ? Autoriser le suicide assisté ne serait pas non plus sans conséquence sur notre organisation sociale. Le vieillissement de la population, la nécessité de répondre à la dépendance des personnes âgées sont devenus des réalités qui exigent la mise en oeuvre de politiques sociales fondées sur la solidarité. Or faire le choix du suicide assisté, c'est s'engager dans une voie dont les plus fragiles, les plus âgés risquent immanquablement d'être les victimes. Si la personne en fin de vie juge qu'elle constitue une charge pour la collectivité et pour ses proches, ceux-ci ne seront-ils pas tentés de l'inciter au suicide assisté ? Ce risque de dérive d'une euthanasie devenue variable d'ajustement des dépenses de santé n'est pas une vue de l'esprit.
15:42 Publié dans Actualité, Articles de fond, Blog, Europe, Politique, Politique sociale, politique, médecine, Religion, Santé, Science | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 28 janvier 2011
L'hôtel de la Marine doit être préservé.
Par Edouard BALLADUR,
ancien premier ministre.
Tribune publiée dans Le Figaro,
le 24 janvier 2011.
Il est question que l'État rétrocède l'hôtel de la Marine, place de la Concorde, à un groupe privé auquel il serait loué pour une longue période, à charge pour ce dernier de l'exploiter commercialement «en le faisant revivre».
C'est une mauvaise idée. Il s'agit de l'un des monuments les plus prestigieux de notre pays, témoin irremplaçable de notre art et de notre culture, où se sont déroulés de grands événements historiques. Il doit être préservé; pour cela l'État doit conserver la responsabilité directe de sa gestion, sans la rétrocéder à quiconque. Au moment où il est question de créer un Musée de l'histoire de France, sans qu'on sache encore précisément quelle serait sa mission, il serait surprenant que l'État se défasse de l'un des témoignages les plus prestigieux et les plus beaux de notre histoire.
On peut s'interroger sur le bien-fondé d'une politique qui consiste, depuis quelques années, à vendre des monuments de notre patrimoine, souvent à des étrangers, sans toujours un grand discernement et ni des précautions suffisantes pour leur sauvegarde. C'est une action à courte vue, dont l'efficacité financière est d'ailleurs douteuse si l'on fait, sur le long terme, un compte complet des recettes et des dépenses entraînées pour l'État par de telles opérations.
Et surtout ce n'est pas un heureux symbole. L'État ne doit pas donner le sentiment qu'il se désintéresse de notre passé. Il s'agit aussi de préserver les témoins à travers les âges de notre identité.
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mardi, 25 janvier 2011
Fin de vie : plaidoyer pour un dialogue serein et un débat responsable.
Par François FILLON,
Premier ministre.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 25 janvier 2011.
Je n'ai jamais été confronté personnellement à l'épreuve terrible de devoir accompagner la fin de vie d'un être aimé, réduit à une souffrance insupportable et dont le diagnostic médical est sans appel. Je me souviens avoir été bouleversé par le témoignage douloureux de Marie Humbert. Je mesure les arguments de ceux qui, ayant traversé cette épreuve, s'interrogent sur la nécessité d'écourter la vie. Mais la question est de savoir si la société est en mesure de légiférer pour s'accorder le droit de donner la mort. J'estime que cette limite ne doit pas être franchie! Pour autant, je sais que c'est un débat où aucune conviction n'est indigne.
Ce débat, si vif il y a quelques années au regard de nos retards en matière de soins palliatifs et de lutte contre la souffrance, doit aujourd'hui être abordé en tenant compte des efforts entrepris.
En juin 2008, le président de la République a fait de la prise en charge des personnes en fin de vie une "priorité absolue". Ce choix a donné lieu à un programme de développement des soins palliatifs dont le pilotage a été confié au docteur Régis Aubry, spécialiste reconnu dans la prise en charge palliative. Il prévoit, en particulier, le passage en quatre ans de 100 000 à 200 000 du nombre de patients en fin de vie pris en charge et la création de 1200nouveaux lits de soins palliatifs dans les hôpitaux. Le gouvernement s'est également engagé à appliquer les recommandations issues du rapport de Jean Leonetti de décembre 2008 sur la fin de vie. Ici encore, les engagements sont tenus. J'en prendrai deux exemples.
Le code de déontologie médicale a été modifié pour préciser, d'une part, les contours de la procédure collégiale encadrant les décisions d'arrêt des traitements en fin de vie et, d'autre part, les modalités de mise en œuvre de la sédation palliative sur les personnes ne pouvant exprimer leur souffrance.
Une allocation d'accompagnement d'une personne en fin de vie a été instituée par la loi du 2mars 2010. Cette allocation, d'un montant de 53 euros par jour pendant vingt et un jours, concerne l'ensemble des salariés bénéficiant d'un congé de solidarité familiale ou qui l'ont transformé en période d'activité à temps partiel.
Notre stratégie est donc claire : c'est celle du développement résolu des soins palliatifs et du refus de l'acharnement thérapeutique! Je n'oublie pas d'ailleurs que cette volonté prolonge celle qui avait présidé à l'institution, en France, du droit d'accéder à des soins palliatifs et à un accompagnement par la loi du 9 juin 1999 sous le gouvernement de Lionel Jospin.
La question de la légalisation en France de l'euthanasie est revenue ces derniers jours dans le débat public, à l'occasion de l'adoption d'une proposition de loi par la commission des affaires sociales du Sénat. La Haute Assemblée sera amenée à se prononcer sur ce texte cette semaine. Dissipons tout de suite un malentendu."Aide active à mourir", "assistance médicalisée pour mourir" : derrière les formules, c'est bien la question de l'euthanasie, c'est-à-dire celle de l'acte consistant à mettre fin à la vie d'une personne, qui est posée, et il appartient à chacun, en conscience, d'en mesurer toutes les conséquences.
Le dispositif prévu par ce texte n'offre pas les garanties nécessaires. La multiplication des définitions données de la fin de vie ainsi que des procédures applicables introduit des ambiguïtés, sources d'insécurité juridique. La mise en œuvre de l'acte d'euthanasie n'est elle-même entourée que de conditions imprécises. La proposition de loi ne prévoit aucune obligation explicite de consultation, ni même d'information de la famille du malade.
Mais surtout, un tel dispositif me paraît être très dangereux. Dans la proposition de loi, le contrôle des actes ne serait effectué qu'a posteriori par une commission. Un tel mécanisme ne manquerait pas de créer une hétérogénéité des pratiques, d'une région, voire d'un territoire, à l'autre. Dangereux pour les droits des personnes en fin de vie, le dispositif prévu le serait également pour les soignants. Ceux-ci se retrouveraient, en effet, seuls face à l'incertitude d'un risque pénal lourd. Le Conseil national de l'ordre des médecins a d'ailleurs exprimé son rejet de cette proposition de loi.
Face à ces risques majeurs, nous avons à faire preuve de responsabilité. Sur un sujet qui touche au sens profond que nous donnons au désir de vivre ou à la volonté de mourir, il n'y a pas de débat interdit, au contraire, car le débat sur la fin de vie est un débat de nature politique, au sens le plus noble du terme. A titre personnel, je suis hostile à la légalisation d'une aide active à mourir ; ce n'est pas ma conception du respect de la vie humaine et des valeurs qui fondent notre société. Mais je sais aussi combien la question de la souffrance en fin de vie est complexe et ne peut se résumer à quelques idées simples. Il ne s'agit pas de s'envoyer des anathèmes ou de se crisper sur des positions ou des tabous, de part et d'autre. Nous devons dialoguer en confiance et entendre, avec respect, les arguments de chacun. Mais il y a une méthode à proscrire, c'est celle de la précipitation.
Sur ces questions si profondes, aux résonances éthiques si larges, aux conséquences sociales et médicales si lourdes, ce ne sont pas les sondages ou les humeurs de l'instant qui doivent nous guider. C'est bien de vie et de mort qu'il s'agit. C'est bien du prix de ces derniers instants, profondément humains même quand l'espoir d'une guérison a disparu, qu'il est question.
La France avait un retard immense sur la prise en charge de la fin de la vie que nous sommes en train de combler dans un esprit constructif et consensuel. Et ce consensus est d'autant plus remarquable que l'émotion peut être forte et légitime à l'égard de drames humains et familiaux qui heurtent la sensibilité des Français.
Nous devons aborder ces sujets avec toute la gravité qu'ils exigent. L'Observatoire national de la fin de vie, créé en février 2010, a pour mission de renforcer les connaissances sur les conditions de la fin de vie et sur les pratiques médicales qui s'y rattachent. Ses travaux s'appuieront notamment sur les leçons à tirer des expériences étrangères. Celles-ci doivent d'ailleurs être analysées attentivement : depuis 2002, la Belgique enregistre une croissance du nombre de cas d'euthanasie, passant de 24 à 822 en 2009. Chacun doit donc mesurer les risques en cause au moment de se prononcer sur l'adoption en France d'un dispositif qui serait moins précis et circonscrit que celui en vigueur en Belgique.
Je veux d'ailleurs souligner que la loi relative aux droits des malades et à la fin de vie du 22 avril 2005 donne un cadre permettant d'apporter des réponses adaptées aux situations de fin de vie en proscrivant l'obstination déraisonnable de soins, en autorisant la limitation ou l'arrêt de traitement ainsi que l'usage des antalgiques. Cette loi a également reconnu le droit du malade à demander une limitation ou un arrêt de traitement. Et lorsque le malade est inconscient, sa volonté exprimée préalablement dans des directives anticipées et à travers le témoignage de sa personne de confiance, de sa famille et de ses proches doit être respectée.
Plutôt que de légiférer dans la précipitation, plutôt que de trancher sans prudence et sans recul une question fondamentale, nous devons poursuivre le renforcement de la culture palliative en France, mettre en œuvre scrupuleusement le programme de développement des soins palliatifs et approfondir le débat sur la prise en charge de la fin de vie. Ce débat pourrait avoir lieu dans les prochains mois dans le cadre de l'Observatoire national de la fin de vie. C'est ainsi que nous répondrons de façon la plus juste au digne et difficile débat de la fin de vie.
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