jeudi, 18 mai 2006
Jean Dutourd, homme affable.
Par Alice Ferney
Article publié le 11 mai 2006, (Rubrique Figaro Littéraire)
Personne ne peut encore ignorer que Jean Dutourd a plus d'un tour dans son sac. Et ce n'est pas un tour de cochon qu'il nous fait avec son nouveau livre Les Perles et les Cochons. Lire et rire de ce qu'on lit n'est pas si fréquent que l'on puisse en négliger l'opportunité, surtout s'il s'agit d'attraper le monde dans les filets de l'humour. Virginia Woolf reprochait à la littérature de colorier le monde en noir, elle n'avait pas tort, remercions Monsieur Dutourd qui sait y ajouter les couleurs de la gaieté et les cotillons de la dérision. A son esprit pétillant qui n'a pas peur de la cruauté, il joint deux talents presque antinomiques : celui de connaître et celui d'inventer. Jean Dutourd connaît beaucoup d'histoires sans être pour autant empêché d'imaginer les siennes. Il sait que l'on écrit toujours à partir de. Voilà comment partant d'un début, il invente une fin, et réussit quarante tours de passe-passe : détourner des récits que nous connaissons par coeur, transfigurer des personnages qui nous sont familiers depuis l'école, moderniser des morales ou des leçons assimilées depuis des siècles. Au bout de cette magie, il nous a ravis.
Les fables de La Fontaine et d'Esope, mais aussi les mythes et les contes, et même la scène littéraire française (l'épisode du prix Gominat ne manque pas de saveur) sont sources de ce livre aussi classique que singulier. La fable, nous prévient-il, « consiste à décrire gracieusement un univers sans pitié ». Elle est de notre temps autant que de l'ancien, car ni le monde ni sa rudesse n'ont tellement changé.
Vous aurez le plaisir de retrouver le loup et l'agneau, le lion et le rat, un jumeau de Barbe-Bleue, Sisyphe, Pygmalion, le savetier et le financier, le rat des villes et le rat des champs... Vous serez donc en terrain familier. Imaginez-les tous autant qu'ils sont plus intelligents qu'ils étaient, ou bien, puisque notre société est celle de l'information, plus informés qu'ils ne l'étaient. Ils n'ignorent rien de ce que l'on raconte des uns et des autres, ils se percent à jour, ils connaissent leurs droits, ils ont des envies et des besoins nouveaux, peut-être un peu moins d'illusions, beaucoup d'esprit pratique. Attendez les surprises.
Le chêne et le roseau débattent des idées de La Fontaine, ont lu cette fable sur leur dos écrite, et toutes les autres comme celle du lièvre et de la tortue, ils n'y croient pas du tout. L'agneau grandit au temps des syndicats et des associations de défense en tout genre, c'est ennuyeux pour le loup que cette modernité qui lutte contre le pouvoir du plus fort. Le savetier ne chante pas du matin jusqu'au soir : vivre léger, comme d'amour et d'eau fraîche, est un rêve terminé. Pygmalion est un artiste qui n'a pas envie de s'encombrer d'une femme. La nième épouse de Barbe-Bleue est bien plus maligne que lui, dépensière et infidèle. Au passage elle fait chanceler le duc de Nemours et le prince de Clèves...
On voit que Jean Dutourd jongle avec tout le patrimoine littéraire français, il s'amuse comme un fou des livres et des mots, et sa jubilation est contagieuse. Il écrit saisi par l'énergie créatrice concentrée dans les grands textes : textes qui semblent s'engendrer eux-mêmes, textes qui engendrent d'autres textes. La plume de l'auteur est comme la patte du lion de la fable, toute-puissante, elle laisse lire le maître et dès qu'il la lâche elle s'élance. Partir d'un texte lu pour faire advenir celui qu'on écrit, c'est ce bel exercice de partage, de modestie et de création mêlées que réussit Monsieur Dutourd.
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vendredi, 05 mai 2006
Fils de personne.
Par Max Gallo.
Tribune publiée dans Le Figaro Littéraire, le 04 mai 2006.
L'Histoire souffle dans les Mémoires de l'académicien qui a conçu toute sa vie comme un défi.
«JE SUIS NÉ au son du canon, dans les premières heures du 23 avril 1918», écrit Maurice Druon. Sa phrase claque au coeur de ses Mémoires, comme une proclamation martiale où il y a du Bonaparte et du Hugo, de l'épique en tout cas. «Ainsi, poursuit-il, tandis que je prenais mes premières gorgées d'air, je fus environné du sourd fracas de la guerre.» Mais ce 23 avril est aussi, note Druon, la date de naissance et de mort de Shakespeare, et celle où Cervantès vit le jour. «Voisinage un peu lourd à porter !» Et les constellations de planètes – Soleil, Taureau, Verseau, Jupiter – annoncent un destin. Ces Mémoires, qui ne sont pas une «autobiographie où l'auteur ne parle que de soi», alors que dans les Mémoires, «il parle de tout», faudrait-il donc les intituler du titre d'un des livres de Maurice Druon «Les Mémoires de Zeus» ?
Car Druon précise avec superbe : «J'ai eu souvent le sentiment d'être mon propre géniteur. Je ne succède pas.» Il découvrit à 18 ans, au pire moment de l'adolescence que son père Lazare Kessel – que l'on disait mort de la grippe espagnole – s'était suicidé. «Ce n'est pas le bon âge pour apprendre que celui qui transmit la vie a mis fin à la sienne... Lazare Kessel avait 17 ans quand commença sa liaison avec ma mère, 21 quand il se tua. Entre les deux, je passais comme on traverse en se hâtant une route dangereuse.» On imagine «la crise d'angoisse» de Maurice Druon. Il se raidit. Il redresse la tête. Il ne plie pas. Il conçoit la vie comme une suite de défis, la gloire qu'il faut conquérir, contre ce père – «Hamlet foudroyé» – et même cette mère qui fut comédienne : «Métier de l'illusion, profession du délire.» Druon s'affirme vite. Prix au concours général de dissertation française. «Petite gloire lycéenne.» «Moi je m'en sortirai toujours par la littérature.» L'adolescent prend appui sur René Druon, «homme noble, loyal et droit». «J'eus deux pères, l'un par le sang qui disparut avant que j'aie pu inscrire en ma mémoire l'image de ses traits, l'autre adoptif à qui je dois tout ce que le premier, hors sa part de mes gènes, ne m'apporta pas ni n'aurait pu m'apporter.» La blessure est profonde. La souffrance cachée, maîtrisée, détermine peut-être toute la vie de Maurice Druon. Elle s'exprime dans la structure de ces Mémoires.
Car on n'entre dans la vie de Druon – jusqu'à l'année 40, dans ce premier tome – qu'après avoir parcouru ce qu'il appelle son «En deçà» : ceux qui sont avant lui, il dresse la généalogie de toutes ses origines, comme s'il voulait combler, par cette galerie d'aïeux – tous personnalités singulières – le gouffre qui s'est creusé en lui à la découverte du suicide du père.
Ainsi d'un même mouvement il affirme n'être né que de lui-même et pourtant il construit le plus magnifique armorial que l'on puisse imaginer, et dont la description nous entraîne dans un fabuleux roman qui se déploie dans l'histoire la plus lointaine et sur tous les continents.
Un grand souffle d'aventures emporte ainsi ces Mémoires loin du quai de Conti. Même si l'Académie est déjà présente. Mais «les signes que le destin nous fait, on ne les distingue, on ne les comprend que longtemps après».
Pour l'heure, nous passons du Brésil à la Narbonnaise, de Nice à Orenburg, de la Flandre à la Normandie, et devant chacun de ses ascendants, celui qui lui apporte le sang portugais ou le sang de la steppe, Druon s'interroge : «Qu'est-ce donc que ma volonté de vivre, inconnue de moi-même, est allée prendre chez cet aïeul ?» Il évoque ainsi sa «grande famille», parcourant les siècles – d'un Saint Druon, bâtard de Charlemagne, à Charles Cros, inventeur du «paléophone». Et cette armée l'entoure quand, en 1918, il apparaît à l'avant-scène, pour tenir le premier rôle. «Le destin m'a placé à maints carrefours, j'ai, comme on dit, habité mon siècle. Voici venu le moment d'attester.» Passionnant témoignage où l'on rencontre l'oncle Joseph Kessel-Homère dionysiaque, Saint-Exupéry-aristocrate solitaire, Mermoz-plébéien solaire, Jacques Copeau-le metteur en scène, Fernand Gregh-le poète, Marcel L'Herbier-le cinéaste, Poiret-le couturier, et tant de ceux qui furent les acteurs de ce siècle, du vieux séducteur Aristide Briand, à «un jeune officier pâle», Michel Debré.
Druon a 20 ans alors que le temps est à l'aveuglement et à la lâcheté, Munich, défense passive. Drôle de guerre. En avril 1940, à la veille de l'attaque allemande du 10 mai, il est aspirant au Cadre de Saumur. On ne doute pas qu'il affrontera debout la tourmente qui va dévaster la France. «J'ai eu de fort bonne heure, dit-il, le sentiment de n'être pas né pour rien.»
L'aurore vient du fond du ciel. Mémoires
de Maurice Druon Plon/De Fallois, 372 p., 22 €.
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