jeudi, 05 juin 2008
Jeans-Louis DEBRE rend hommage aux "Oubliés de la République."
Entretien publié dans Le Nouvel Observateur,
le 5 juin 2008.
Le Nouvel Observateur. - Vous publiez un livre (1)sur «les Oubliés de la République» en plein débat sur la réforme des institutions souhaitée par Nicolas Sarkozy. Y a-t-il un lien ?
Jean-Louis Debré. - J'ai voulu rendre hommage à des personnages oubliés qui par leur action et leur force de conviction ont donné à notre pays son visage actuel. Tous ceux dont j'ai dressé le portrait ont, chacun à sa manière, apporté leur pierre à l'organisation de notre système politique et économique. Ils ont façonné notre régime institutionnel. Le passé éclaire bien souvent le présent.
N. O. - L'apport institutionnel de ces «oubliés» vous semble important au moment où l'on célèbre le 50e anniversaire de la Constitution de 1958 ?
J.-L. Debré. - La plus grande réussite de la Ve République est d'avoir fait oublier les dysfonctionnements de la IIIe et de la IVe République. Il faut toujours avoir notre histoire parlementaire présente à l'esprit car les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets. Si on relit ce que disait André Tardieu, qui fut quatre fois président du Conseil, ou tous ceux qui ont réfléchi au fonctionnement des institutions, comme Jules-Louis Breton, député socialiste de 1898 à 1921 qui a voulu lutter contre l'absentéisme, on se rend compte, par exemple, que le problème de la présence des députés en séance n'est pas nouveau. Il est essentiel de connaître le passé pour construire l'avenir. André Tardieu, comme d'autres, a aussi dénoncé la tendance des parlementaires à vouloir gouverner à la place des ministres.
N. O. - Comme c'est le cas aujourd'hui, où l'on parle de «coproduction législative» ?
J.-L. Debré. - Vous comprendrez aisément que je ne veuille en aucun cas commenter les réformes en cours. Mais on oublie trop souvent les expériences passées. Lorsque Joseph Caillaux, alors ministre des Finances dans le cabinet de Georges Clemenceau, a voulu faire passer son projet de loi sur l'instauration d'un impôt sur le revenu, il lui a fallu sept ans pour le faire voter. Et il a fallu quatorze ans au député républicain Léopold Goirand pour faire voter sa proposition de loi donnant à la femme mariée la libre disposition de son salaire. Pourquoi ? Parce que le gouvernement n'avait pas la maîtrise de l'ordre du jour du Parlement.
N. O. - C est justement l'une des mesures qui figurent dans la réforme de la Constitution présentée par le gouvernement...
J.-L. Debré. - Cela pourrait arriver de nouveau dans le futur. Lorsque le gouvernement n'a pas la maîtrise de l'ordre du jour, les réformes peuvent être bloquées.
N. O. - Sous la IVe République, un ministre qui démissionnait retrouvait son siège de parlementaire sans avoir à provoquer d'élection partielle, comme c'est le cas aujourd'hui. Or la réforme voulue par le président de la République annule cette disposition. Que vous inspire l'expérience du passé sur cette question ?
J.-L. Debré. - Cela avait entraîné une grande instabilité gouvernementale. Trois ministres ont démissionné du gouvernement Queuille, huit dans le gouvernement Bidault, trois, dont François Mitterrand, dans le gouvernement Laniel, sept dans celui de Mendès-France. On voit bien que cette règle accroît non seulement l'instabilité gouvernementale mais met à mal la solidarité ministérielle nécessaire pour gouverner. Les ministres qui sentent qu'un vent mauvais se lève démissionnent du gouvernement d'autant plus facilement qu'ils sont assurés de retrouver automatiquement leur siège au Parlement.
N. O. - Il est question dans la réforme actuelle de laisser les parlementaires discuter du texte amendé en commission et non plus du projet de loi gouvernemental. Vos «oubliés» avaient-ils une opinion sur ce système-là ?
J.-L. Debré. - En étudiant ce qui s'est passé sous les Républiques précédentes, on perçoit bien que cette disposition a eu pour conséquence de faire perdre beaucoup de leur cohérence aux réformes envisagées. Lorsque, en 1906, Clemenceau voulut faire accepter la loi sur les retraites ouvrières et paysannes, il se heurta à la toute-puissance de la commission compétente du Sénat, qui retarda de quatre ans l'adoption définitive de la loi et la dénatura en très grande partie. C'était pourtant une réforme audacieuse et essentielle.
N. O. - Finalement à vous entendre, la réforme actuelle n'est pas très originale ?
J.-L. Debré. - Au regard de l'histoire, non. Mais je ne voudrais pas qu'au nom d'une modernisation peut-être nécessaire on aboutisse à un retour aux errements que nous avons connus autrefois, et qu'au prétexte d'aller vers une VIe République on en revienne aux pratiques de la IIIe ou de la IVe. On peut vouloir moderniser, mais il faut avoir en tête la phrase de Bossuet : «Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes : il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils».
(1)«Les Oubliés de la République», Fayard, 315 p., 20 euros.
Propos recueillis par Carole Barjon
pour Le Nouvel Observateur.
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jeudi, 31 janvier 2008
L'hommage de Max Gallo à Jean-François Revel.

Extrait du discours prononcé par Max GALLO, reçu aujourd'hui sous la Coupole, en hommage à son prédécesseur, l'écrivain humaniste engagé dans les combats contre les totalitarismes.
"Le grand malheur du XXe siècle, écrit Jean-François Revel, ce sera d'avoir été celui où l'idéal de la liberté aura été mis au service de la tyrannie, l'idéal de l'égalité au service des privilèges, toutes les forces sociales comprises à l'origine sousle vocable de gauche embrigadées au service de l'appauvrissement et de l'asservissement. Cette immense imposture a falsifié tout le siècle, en partie par la faute de quelques-uns de ses plus grands intellectuels." Ainsi, c'est avec Jean-François Revel que j'ai depuis quarante ans dialogué.
Il n'imposait pas son point de vue, mais il était comme ces joueurs d'échecs, les grands maîtres, devant qui l'onse sent désarmé, que l'on veut imiter,de qui l'on veut apprendre et qu'onne peut contester qu'en quittant le jeu, trop exigeant, et en reprenant les parties de belote si rassurantes.
Mais, peu à peu, d'hésitations en errements, de livre en livre,de chroniques en éditoriaux, j'ai abandonné les jeux de cartes. (…)J'ai écrit comme si Jean-François Revel avait été penché sur mon épaule, compréhensif et impitoyable,approbateur ou déçu, voire accablé,mais toujours amical et affectueux.
Il l'a été pour moi, et pour tous ceux qui restaient enfoncés ou retombaient dans leurs erreurs. Ainsi son ami Louis Althusser. Mais il n'a jamais dérogé à cette règle qu'il avait faite sienne : «J'ai de l'amitié pour Platon, mais plus encore pour la Vérité.»
J'ai donc partagé le jugement qu'il porte sur le XXe siècle qui, dit-il, «a surpassé tous les autres dans l'art et la technique d'enfermer les hommes et de les exterminer». (…)
«L'Histoire est un théorèmeindémontrable», écrit Revel dans Le Voleur dans la maison vide.
«Elle est l'enfant de notre seule pensée et de notre besoin d'interrogation, d'explication, de synthèse.
«Comment pourrions-nous éprouverce besoin si l'Histoire, qu'elle soit collective ou individuelle, ne pouvait pas à toutinstant devenir autre qu'elle n'est ?L'Histoire ne fixe aucun rendez-vous, elle ne pose que des lapins. Seul l'homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seulil a le pouvoir de s'y rendre.»
Revel place donc l'homme au centre du jeu, c'est-à-dire face à ses responsabilités individuelles.
C'est pour les fuir qu'on prétendque des mécanismes incontrôlables, économiques, sociaux ou politiquesont le pouvoir de déterminer notre destin.
Nous sommes libres. Nous sommes comptables de notre vie. Notre volonté est le ressort du monde.
Instruit par Jean-François Revel,la seule loi de l'Histoire que je reconnaisse aujourd'hui est celle de la surprise, qui renvoie à notre indestructible liberté. (…)
Jean-François Revel était, comme il aimait à le rappeler, «l'homme de toutes les marges», et, de ce fait, indépendant ; au cœur des affrontements intellectuels et politiques de la Cité, il chargeait ses adversaires avec la furia francese d'un polémiste incomparable. (…)
Lucide, sincère, il n'hésite pas à reconnaître dans la préface à une réédition de Pour l'Italie, en 1976 que, dans l'âpreté des joutes, il a cédé à la colère et usé de toutes les armes. (…)
Mais Revel ne peut se taire. C'est ce qu'on appelle le courage, spontané et instinctif.
«Je suis envahi, écrit Revel, impressionné (au sens d'une pellicule photographique) par la manifestation de cette évidence, fréquente sinon constante : l'humanité agit dans la réalité selon une norme qui est le contraire de celle qu'elle affiche et professe dans ses idéaux.
«En écrivant, je me borne à rapprocher la réalité effective de la réalité fictive, et leur contact provoque en général une explosion.»
Cette exigence intellectuelle est d'abord une morale ; Revel ne transige pas avec le mensonge. Il le traque. Il le montre. Il l'attaque. Et s'il parle fort, c'est parce que, dit-il, «devant certaines surdités volontaires, il faut travailler à l'explosif». Je dois confesser, Mesdames et Messieurs de l'Académie, que j'ai été malmené, choqué, renversé par certaines de ces déflagrations.
Jean-François Revel avait pris pour cibles de Gaulle, Malraux, Claudel, Péguy, Aragon, d'autres moins illustres mais qui étaient et sont encore de mes amis.
Il opérait sans anesthésie, avec l'assurance, la main ferme de celui qui ne se soucie ni des puissants, ni des modes, ni des conventions ou du conformisme. Ses interventions contre des hommes que je révérais, qui m'avaient enthousiasmé, me laissaient pantelant. Mais, après le choc opératoire, j'étais contraint de reconnaître qu'il avait porté le fer là où il fallait, et crevé des abcèsque la complaisance, la prudence,l'aveuglement rassurant, l'admiration béate dissimulaient.
Revel obligeait à regarder, à mettre en cause ses certitudes, à rompre avec les idées reçues. Si l'on voulait contester son diagnostic, il fallait trouver des arguments qui ne pouvaient plus être d'autorité, mais fondés sur une analyse et des raisonnements aussi pertinents que les siens. (…)
Pour lui, la clarté, la rigueur, le refus des envolées prétendument poétiques, desobscurités ou des préciosités, prétentieusement qualifiées de «beau style», sont les conditions d'une pensée capablede comprendre et de faire comprendre.
Ce que Jean-François démasque chez les faux grands poètes, les historiensde l'art qui cachent leur ignorance sous les déclamations, les politiciensemphatiques, c'est le trucage, le mensonge dont la forme achevée est l'idéologie, cette imposture érigée en système. Voilà son adversaire principal !
«Qu'est-ce que l'idéologie ?», s'interroge-t-il ici même, lors de sa réception, Mesdames et Messieurs, dans votre Académie. "C'est une construction a priori, élaborée en amont et au mépris des faits et des droits, c'est le contraire à la fois de la science et de la philosophie, de la religion et de la morale."
«L'idéologie n'est pas la science pour laquelle elle a voulu se faire passer ; ni la morale dont elle a cru détenir les clés et pouvoir s'arroger le monopole tout en s'acharnant à en détruire la source et la condition : le libre arbitre individuel ; l'idéologie n'est pas la religion à laquelle on l'a souvent comparée.»
Et lui qui ne cède jamais à l'apitoiement ajoute : «Nous autres, pauvres hommes du XX e siècle, avons subi l'âge de fer des idéologies.» Il s'est dressé contre elles dès les années quarante.
Il a seize ans quand la nation est brisée par l'«étrange défaite» qui livre le pays aux nazis. Il vit à Marseille, alors située en «zone libre». Cet élève des jésuites, dont le père accepte et soutient le régime de Vichy, choisit la Résistance. D'abord à Lyon, où il prépare le concours d'entrée à l'École normale supérieure, puis à Paris après y avoir été reçu. Sa Résistance n'est pas un «drôlede jeu». Il risque chaque jour sa vie.
Années cruciales où se conjuguent en lui «la tension due à la charge de travail des examens et concours avec l'anxiété secrétée en permanence par la tragédie sanglante, par la hantise d'une mort pure et simple de notre civilisation».
La défendre, voilà le sens de son engagement. Il a choisi la vérité contrele mensonge. Il se bat pour «une certaine idée de la France». (…) Revel, qui a rejeté le nazisme, refusé la servitude volontaire, ne succombera pas à la fascination du communisme. (…) Le voici, aux côtés de Raymond Aron, d'Orwell, de David Rousset, de Koestler, de Simon Leys, de Boris Souvarine, à nouveau en résistance. Ses livres, ses éditoriaux sont les armes de ce combat. Ils mettent en garde contre La Tentation totalitaire, rappellent Comment les démocraties finissent (1983), condamnent le programme commun aux socialistes et aux communistes.
En 1981, Revel écrit La Grâce de l'État, premier essai, après l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, à critiquer les orientations du gouvernement. Celles que j'ai défendues.
Et j'ai été d'autant plus sensible au questionnement majeur de Revel quandil s'interroge sur l'attitude des intellectuelset des artistes face au totalitarisme. «Si le fascisme et le communisme, écrit-il, n'avaient séduit que des imbéciles et des canailles, il eût été plus simple de s'en débarrasser.»
«La connaissance n'est-elle pas inutile ?», se demande-t-il dans un essaide 1988, puisque la réalité du totalitarisme soviétique est connue depuis les années trente, qu'on a décrit la Grande Terreur , et que, cependant, le communisme continue d'attirer, de fasciner ceux dont la fonction est de connaître, d'analyser, de dire ? Or, le Grand Mensonge, malgré Soljenitsyne et les dissidents, est toujours efficace et menaçant.
«Les pacifistes sont à l'Ouest et les missiles à l'Est.» Cette phrase qui fait mouche a-t-elle été glissée par Revel à François Mitterrand ? Certains l'affirment. Jean-François Revel occupe ainsi, alors qu'il est directeur de L'Express de 1977 à 1981, puis éditorialiste au Point, un poste de combat en première ligne, constamment exposé.
Il ose se proclamer anticommuniste alors qu'il s'agit là de l'un de ces «gros mots» que la pudeur, la prudence, les complaisances et la complicité interdisent de prononcer. Revel va plus loin encore. Il dénonce avec éclat «l'identité d'essence des trois totalitarismes du XX e siècle : fascisme, nazisme, communisme», auxquels il ajoutera bientôt le maoïsme, ce nouvel opium des intellectuels. Ni Raymond Aron, ni François Furet, ni Simon Leys, engagés dans la même bataille, n'ont été attaqués avec autant de violence qu'il le fut.
«Et d'abord vous, Revel, vous êtes une canaille», lui lancera un secrétaire général du Parti communiste, ne suscitant qu'une réprobation timide des journalistes présents.
C'est que Revel brise les tabous, aucune prudence ne retient sa plume. Il est de ces hommes qui s'engagent. Il l'a montré sous l'Occupation, puis il a combattu le colonialisme, a critiqué le gaullisme triomphant.
Comment pourrait-il épargner le communisme, le maoïsme, ces utopies meurtrières ?
Il intervient toujours en intellectuel qui accumule les données de fait, mais aussi en polémiste impitoyable qui refuse toutes les connivences, et en politique déterminé qui ose dire que le secrétaire général du Parti communiste français a travaillé en Allemagne nazie ou que son parti est financé par l'Union soviétique.
Cela est contraire aux usages !Pourtant il le fait. Il choque la gauche, qui n'a pas rompu avec le communisme pour des raisons idéologiques et électorales. Il est le mal-pensant. Il trouble le jeu. Il conçoit même, en 1979, le «devoir d'ingérence» des démocraties dans les régimes dictatoriaux qui, en Afrique, se proclament socialistes.
Au terme d'une analyse rigoureuse, il rappelle les grandes famines provoquées par les régimes marxistes africains et, avant eux, par Staline et Mao, et il ose écrire que le «grand affameurdu XX e siècle, c'est le socialisme».
De tels propos le mettent au ban de la communauté intellectuelle qui régit les bonnes mœurs et préfère divaguer sur les bonheurs de la Révolution culturelle chinoise ! Jean-François Revel a donc franchi les portes de l'enfer.
Les dévots feront silence sur cet écrivain qu'on ne peut prendre en défautd'information, qui dénonce, preuvesà l'appui, les mensonges, et qui publie en même temps une Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994), son Histoire littéraire de la sensibilitégastronomique de l'Antiquité à nos jours (1979), puis qui, échappant à l'actualité politique, dialogue en philosophe avec son fils, moine bouddhiste.
Mais qui est-il donc, ce Jean-François Revel ? Un écrivain égal aux plus grands. Un écrivain français nourri par la sève rabelaisienne et voltairienne. Un lecteur de Saint-Simon et de Montesquieu,de Chateaubriand et de Tocqueville,de Taine, de Montaigne et de Proust.
Un humaniste engagé dans les combats contre les totalitarismes, qui a toujours défendu la liberté d'expression et affirmé que «le seul barrage au fanatismemeurtrier est de vivre dans une sociétépluraliste où le contrepoids institutionnel d'autres doctrines et d'autres pouvoirs nous empêche toujours d'aller jusqu'au bout des nôtres».
Car, au centre de la pensée de Revel,il y a l'idée qu'il faut défendre l'hommede son pire ennemi : l'homme.
Ce qui signifie : reconnaître que l'homme peut errer, mentir, se mentiret préférer le mensonge et l'illusionà la vérité, la cruauté à la bonté. Mais faire cet implacable constat ne conduit pas Revel au fatalisme.
Il fait le pari que l'homme est libre et que, dès lors, chacun de nous peut choisir entre la face noire et la face claire de son esprit. Et cela engage notre responsabilité. Lucidité, liberté, responsabilité,courage, refus du cynisme et dela passivité, bonté, tels sont les piliers dela pensée et du comportement de Revel. Jamais il ne se dérobe à leurs exigences ».
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mercredi, 09 janvier 2008
François Nourissier : "Je m'en vais en douceur."
Entretien publié dans Le Figaro,
le 09 janvier 2008.
LE FIGARO. Pourquoi quittez-vous l'académie Goncourt ?
François NOURISSIER. Je m'en vais en douceur. J'ai été élu à l'académie Goncourt en 1977, en ai été secrétaire général puis président. Tout ceci représente une activité considérable. Aujourd'hui, pour des raisons personnelles, liées à ma santé et à des épreuves récentes, le moment semble venu de m'en aller. Les discussions au sein de l'académie demandent une force que je n'ai plus.
Comment qualifieriez-vous votre action au sein de ce groupe ?
Quand j'ai été président de l'académie, j'ai constaté que l'assiduité à lire avait diminué. Je n'ai donc cessé d'insuffler deux principes à mes amis : le premier c'est «Lisez» et le second «Cohabitez». Je regrette en effet qu'il n'y ait pas eu davantage d'amitié entre nous, ou du moins de complicité, comme il y en avait jadis entre Lanoux, Roblès et Bazin, par exemple.
Qu'est-ce qui a changé pendant toutes ces années ? Une polarisation médiatique sur le verdict ?
Elle a toujours existé. Je suis bien placé pour le savoir. En 1968, Louis Aragon a démissionné du jury après avoir échoué à me faire attribuer le prix. Peut-être qu'à l'époque, la véhémence était interne. Maintenant elle s'étend jusque dans la presse. Cependant, il me semble que l'arrivée de Bernard Pivot correspond à une date charnière. C'est un juré exemplaire qui lit beaucoup, réfléchit avant de parler, dit ce qu'il pense. On m'a beaucoup opposé au moment de son élection qu'il n'était pas «écrivain», comme c'est l'usage pour être admis à l'académie, mais il a eu et conserve une influence sur la littérature contemporaine. C'est pour moi l'essentiel.
Quel est le juré Goncourt qui vous a le plus marqué ?
Je choisirai à dessein parmi les anciens en citant Hervé Bazin. Il ressemblait à un bourgeois du XVIe siècle, mâtiné de Louis XI. On cherchait les médailles sur le bonnet de feutre. Il était maniaque, étrange. Il réparait des meubles anciens, des tapisseries. C'était un homme des marges qui persistait à vivre dans la banlieue Est. Notre voisinage à l'académie Goncourt m'a passionné.
Et parmi les membres actuels ?
Je rends naturellement hommage à Edmonde Charles-Roux. Elle est mon amie depuis 1951, une amitié sans nuages si l'on excepte quelques légers différends politiques. Je l'admire pour son caractère. Arrivée à l'académie en 1983, elle a constamment bonifié l'institution. Depuis qu'elle la préside, elle se dépense beaucoup pour elle, voyage, la représente dans le monde.
Quel livre primé vous a donné le plus de satisfaction ?
Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl. C'est un écrivain rare, du vrai gibier de littérature. Dans son livre passent la guerre, la persécution mais aussi l'humour, la maladie. Je ne le connaissais pas. J'ai lu son livre et peu à peu rallié des membres du jury à mon choix avant de l'imposer. Ses adversaires qualifiaient ce livre de «petit objet parisien». Quand on songe que l'auteur est un juif de Marseille affecté par la polio, le qualificatif fait sourire. L'autre roman est La Maîtresse de Brecht, de Jacques-Pierre Amette (en 2003, NDLR), un choix pur qui a suscité des réactions d'une grande violence, je ne sais pourquoi.
Un souvenir de votre rôle de président ?
J'ai fait élire Jorge Semprun en 1996, avant de m'aviser que notre règlement ne permettait pas d'accueillir des membres étrangers. J'ai donc passé un été à œuvrer, à tirer les sonnettes, jusqu'aux ministres, pour ajuster nos statuts à cette situation : on peut tout faire avec une institution, à condition de le faire avec douceur.
Avez-vous un regret ?
Celui de ne pas avoir pu imposer Michel Houellebecq. Je me souviens que peu après le prix (décerné à Paule Constant, NDLR), nous avions été reçus à l'Élysée. Le président Chirac avait alors fait une sortie audacieuse : «Mais Nourissier, Houellebecq, c'est un écrivain de fourré, de buisson, vous ne pouvez pas le défendre.» J'avais riposté en lui expliquant que ce n'était pas son rôle de prendre ainsi parti. À la fin du repas, il s'est levé. Je suis ostensiblement resté assis et après que le président eut porté un toast à la santé de l'académie Goncourt, je me suis levé à mon tour et j'ai trinqué «à Michel Houellebecq qui doit être un peu seul ces jours-ci».
Les hommes politiques s'intéressent donc au Goncourt ?
Mitterrand est venu deux fois déjeuner avec nous à sa demande. Quand Valéry Giscard d'Estaing fut à notre table, il a beaucoup parlé, avec assurance, notamment de modalités de la conversation au XVIIIe siècle. Je me souviens aussi d'un été où Dominique de Villepin était alors premier ministre. Je déjeunais régulièrement le samedi à Matignon. Il faisait campagne pour un roman, avec tant d'assiduité, que j'ai été obligé de l'avertir gentiment : «Si tu me parles toutes les semaines de ce livre, je ne viendrai plus.»
Comment voyez-vous l'avenir de l'académie Goncourt ?
Elle a connu des troubles, des pugilats, s'est fait durement attaquer et depuis cent quatre ans vit dans des conditions insensées. Tous les ans on prédit sa mort et tous les ans, le roman qu'elle couronne fait la une des journaux. L'académie Goncourt a au moins une qualité : elle fait vivre la littérature.
Propos recueillis par Étienne de Montety.
09:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Culture, Académie française, langue française
jeudi, 15 novembre 2007
Qu’est-ce que "l’esprit de l'Académie française ?"
L’analyse d’Étienne de Montety, directeur du Figaro littéraire.
Publiée le 15 novembre 2007.
Ce jeudi 15 novembre a lieu une élection à l’Académie française. Elle intervient dans un contexte particulier – pour ne pas dire sans précédent – dans l’histoire de ce cénacle : sur quarante fauteuils, sept sont vacants. Et l’état de santé de certains membres laisse à penser, sans jouer les oiseaux de mauvais augure, que son visage se trouvera profondément modifié dans les années à venir. Au-delà du constat mathématique, il s’agit pour l’Académie de s’interroger sur sa vocation pour préparer demain.
Les uns la voient comme une sorte de vitrine de l’excellence française, où des échantillons de son intelligence se trouveraient en rayon. Comme au Musée de l’homme, on y trouverait un Prix Nobel de littérature, un universitaire membre du Collège de France, un ancien premier ministre, un cardinal romain, etc. Les tenants de cette ligne parlent beaucoup de francophonie et de féminisation : pas question que l’Académie puisse paraître en retard sur «la société». Ils ne craignent qu’une chose : que la «vieille dame» du quai de Conti fasse «province». Qu’elle se «démonétise».
D’autres aimeraient siéger dans une Académie qui privilégierait «les hommes de lettres», pour qui elle a été créée. À l’appui de leur choix, ils citent Racine et Corneille qui en furent, comme plus tard Morand, Senghor et Yourcenar. Ces dernières années, ils ont sollicité Julien Gracq et Patrick Modiano. En vain. Leurs aînés avaient aussi infructueusement essayé d’attirer Bernanos et Anouilh. Leur infortune fait d’ailleurs ricaner certains. L’Académie, disent-ils, a négligé ou «raté» Molière, Zola, Proust et Malraux. À l’inverse, s’esclaffent les mêmes, elle a élu Victor Cherbuliez ou Édouard Estaunié. Et alors ? rétorquent les autres. Est-ce sa vocation que de rassembler comme dans une écurie de luxe, tous les romanciers de son temps ? Ce souci-là n’est-il pas l’apanage de la société littéraire des Goncourt ?
L’Académie française obéit à des lois plus subtiles que de simples quotas où devraient être représentés romanciers, médecins, avocats, pour ne rien dire des membres féminins ou des personnalités «issues de l’immigration». Ceux qu’elle accueille depuis 1635, hommes ou femmes, français par naissance ou par choix, romanciers ou ecclésiastiques, valent mieux que ces critères mesquins. Pour recruter et se renouveler, les immortels se fient à leur instinct, nourri de tradition, afin de dénicher des candidats qui soient «dans l’esprit».
Ainsi l’Académie française se veut d’esprit indépendant vis-à-vis de l’air du temps – surtout quand celui-ci est soufflé par son protecteur, le président de la République. Après 1981, le président Mitterrand, qui s’honorait de l’amitié des écrivains, avait fait savoir qu’il verrait d’un bon œil l’élection de ses amis. Que fallait-il entendre par pareil qualificatif ? «Sagan et Trenet», répondait à l’époque la rumeur de la ville. La première ne se présenta jamais et le second, soutenu ouvertement par Jack Lang, obtint quatre pauvres voix, à la succession du duc de Lévis-Mirepoix.
Quai de Conti, il faut encore avoir l’esprit collégial. Être immortel demande d’être disponible, au service de l’institution : direction, représentation, travaux académiques, la tâche ne manque pas. Et les immortels regrettent parfois que certaines personnalités éminentes élues en leur sein, enseignant ou vivant à l’étranger, ne se joignent pas plus souvent à eux. Il n’y a là nul parisianisme mais, disent-ils, les séances du dictionnaire nécessitent la science et la collaboration de tous.
Enfin intervient quelque chose d’indéfinissable qu’on pourrait nommer l’esprit de bonne compagnie : un misanthrope ou un atrabilaire, même de grand talent, ne sera pas forcément élu. L’Académie n’est pas un tableau d’honneur, c’est un lieu de vie et de travail, obéissant notamment à des règles de courtoisie. C’est pourquoi le romancier Alain Robbe-Grillet, élu en 2004, n’a toujours pas été reçu. À ce jour, il refuse de se plier aux usages du discours de réception et de l’habit.
Sans être un club, le Quai de Conti s’honore d’ailleurs d’être le théâtre de rencontres où l’on voit l’homme de gauche et l’homme de droite deviser ensemble, celui qui croyait au ciel échanger avec celui qui n’y croyait pas. Le militantisme, les provocations et autres altercations ne sont pas les bienvenus. Recevant en 1987 le romancier et polémiste Jacques Laurent, Michel Déon lui disait : «L’Académie sera pour vous ce lieu géométrique où se rencontrent dans la compréhension et l’amitié des sentiments parfois très opposés.»
Ajoutons toutefois, en guise de conclusion, que pour endosser l’habit vert il n’est pas interdit d’avoir du génie. L’atteste la présence en leur temps d’un Voltaire, d’un Bergson, d’un Louis de Broglie, d’un Dumézil. Ou aujourd’hui d’un Claude Lévi-Strauss, qui fêtera – si Dieu lui prête vie – ses cent ans en novembre 2008. Ayant vaincu la malédiction de Fontenelle, qui veut qu’un académicien ne parvienne pas à cet âge, il pourra trinquer à la devise du lieu : «À l’immortalité».
08:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Politique, Blog, Roman, Culture, Académie française, langue française
mercredi, 14 novembre 2007
A la recherche de la beauté perdue...
Il y a quelques jours, alors que je "surfais sur la toile", comme il est de coutume de dire de nos jous, j'ai découvert un blog littéraire assez singulier intitulé Le quotidien d'un esthète. L'auteur, qui semble rédiger un roman par étapes, narre le quotidien d'Archibal, un personnage qui se situe entre Oscar Wilde (dont la photo nous accueille sur le blog) et Marcel Proust, dont la beauté semble être le seul but à poursuivre.
A l'heure actuelle, deux étapes romanesques, marquées par le sens du détail, sont consultables en ligne; souhaitons à cette aventure littéraire tout le succès que ses débuts prométeurs méritent.
NCL
Lien: lequotidiendunesthete.hautetfort.com
09:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Blog, Roman, Culture, Académie française, langue française
samedi, 22 septembre 2007
Jean d’Ormesson : "Le Littré est la bible des écrivains"
Propos recueillis par Paul-François PAOLI
pour Le Figaro.
LE FIGARO LITTÉRAIRE. – Jean d’Ormesson, quand le dictionnaire est-il entré dans votre vie ?
Jean D’ORMESSON. – Très tôt. Quand j’étais enfant, je lisais tout ce qui me tombait sous les mains. Les livres, mais aussi les affiches, les ordonnances, les bandes dessinées, depuis les Pieds nickelés jusqu’à Bibi Fricotin en passant par Bécassine et, bien sûr, les dictionnaires. J’ai commencé par le Larousse universel du XIXe siècle qui était si amusant pour les histoires qu’on y apprenait. Pensez qu’à l’entrée concernant Bonaparte, il y avait : « Né le 15 août à Ajaccio, mort le 18 brumaire 1799. » C’était unemanière de dénoncer le personnage. Et il y avait un autre article consacré à Napoléon Ier où était déclinée sa carrière impériale. Un dictionnaire exprime toujours les choix et les valeurs de ceux qui le conçoivent. Concernant Alfred de Musset, on trouvait quelque chose comme « artiste qui a perdu tous ses moyens, s’est adonné à l’alcool et est entré ivre à l’Académie française » ! Plus tard, j’ai connu le Littré et celui-cim’a tout de suite enchanté : si le Larousse était très riche en anecdotes, le Littré est, lui, voué au culte des mots. Vous comprenez pourquoi nous ne nous sommes plus jamais quittés. On nous demande souvent quels livres emporter sur une île déserte ? Certains répondent Les Mémoires d’outre-tombe, La Recherche du temps perdu, ou tout Shakespeare. Moi, j’emporterais d’abord le Littré. J’y apprends toujours quelque chose et, de surcroît, c’est un extraordinaire recueil de citations littéraires. Toute l’histoire de la littérature est dans le Littré.
À l’époque où il a conçu son dictionnaire, Émile Littré n’avait pas que des amis…
Bien sûr. Il ne faut pas oublier qu’il a conçu son dictionnaire pour concurrencer celui de l’Académie française. Et depuis les encyclopédistes, on sait bien qu’un dictionnaire n’est jamais neutre, il est forcément connoté. Par exemple, Larousse était très républicain et le moins qu’on puisse dire est qu’Émile Littré n’était pas en odeur de sainteté auprès de l’Église catholique, à cause de son esprit positiviste. Quand il s’est présenté à l’Académie française, Mgr Dupanloup aurait même dit : « S’il entre, je sors… »
Pour certains, un dictionnaire est par principe rébarbatif ou poussiéreux. N’est-ce pas aussi ce que l’on dit parfois du Littré ?
C’est évidemment faux. Un bon dictionnaire se lit comme un roman. Sauf qu’ici, les personnages principaux, ce sont les mots. Car les mots sont des êtres vivants : ils ont une histoire et une généalogie. Ils changent, évoluent et parfois meurent quand on ne les utilise plus. C’est tout cela que nous raconte le Littré qui est par excellence le dictionnaire des écrivains. Pour moi, le Littré est le juge définitif. Créer un mot qui est reconnu par le Littré est la consécration des consécrations. Imaginez le nombre de mots qu’a créés un Céline et qui se trouvent aujourd’hui dans ce dictionnaire !
Chaque jeudi, vous travaillez à l’élaboration du dictionnaire de l’Académie française. Est-ce que cela a un sens d’établir une hiérarchie entre les dictionnaires ?
Je ne crois pas, car chaque dictionnaire est lié à son époque et est voué à une vocation qui lui est spécifique. Le dictionnaire que nous faisons à l’Académie est lié à l’usage des mots, alors que la vocation du Littré est purement littéraire. Quant au Robert, qui a eu pour ambition d’être le Littré de son temps, il est d’abord et avant tout un dictionnaire historique. Non, vraiment, on ne peut pas établir de hiérarchie formelle. Mais je crois que s’il en existait une, l’oeuvre accomplie par Émile Littré serait considérée comme incomparable.
10:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Culture, Académie française, langue française
jeudi, 30 août 2007
"Napoléon a été débordé par le pouvoir".
L'ancien premier ministre Dominique de Villepin et le directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz, confrontent leurs points de vue sur l'épopée impériale. Entretien publié dans Le Figaro, le 29 août 2007.
LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Raymond Aron disait : « Les Français s'obstinent à traiter en héros Louis XIV et Napoléon auxquels manquèrent par-dessus tout sagesse et mesure. » Au fond, par son esprit de conquête, Napoléon n'est-il pas un anachronisme dans une Europe où triomphe déjà, depuis Montesquieu, l'« esprit de commerce » ?
Dominique de VILLEPIN. - Ce sera l'analyse, parfois cruelle, des libéraux comme Benjamin Constant. Il est vrai que le choix anglais, en ce début de XIXe siècle, est un choix plus prometteur que celui de la France. Mais, à la décharge de Napoléon, il faut revenir sur les circonstances particulières qui l'ont conduit au pouvoir en Brumaire. Nous sommes au sortir d'une révolution meurtrière que nul ne parvient à maîtriser. Depuis 1789, le pouvoir est en fusion. La France a connu la monarchie constitutionnelle, la Convention, puis le Directoire. Les Français sont épuisés, le pays est à bout de rêve. La force et le talent de Napoléon, c'est d'arriver à terminer la révolution et ranimer ce pouvoir tombé dans le ruisseau. Napoléon dote dans le même temps la France d'un État efficace, notamment grâce à la centralisation, il crée un Code civil, il impose ses « masses de granit », etc. Taine dira qu'il a « fait la France moderne ». Tout cela est à mettre au crédit de Napoléon. Mais cet homme charismatique, selon la conception de Max Weber, va être peu à peu débordé par le pouvoir qui est d'autant plus fragile qu'il grandit. Ce sont les deux faces de Napoléon que j'essaye d'évoquer dans mon livre. Son génie de la réconciliation, à travers le Concordat, le retour des émigrés, la paix d'Amiens (1802), etc., a pour revers une ivresse du pouvoir, ce « soleil noir de la puissance » qui fait que la chute est inscrite dans les gênes de l'aventure.
Napoléon était-il condamné à échouer ?
Thierry LENTZ. - L'histoire le montre, mais, si on examine les faits de près, on s'aperçoit que Napoléon a mal négocié quelques tournants essentiels et probablement surestimé la capacité réelle de la France à dominer seule l'Europe. En économie, en finances, en diplomatie et en géopolitique, il cède en quelque sorte aux illusions de l'hyperpuissance. Ce qui le perd, c'est la déconnexion entre sa vision personnelle et la réalité politique du pays et de l'Europe. Jean-Claude Casanova dit parfois que Napoléon a résolu les problèmes du XVIIIe siècle pendant que les Anglais résolvaient les problèmes du XXIe siècle. C'est très juste.
D. V. - Beaucoup de choses s'expliquent par la précarité du pouvoir qui, dès l'origine, entraîne Napoléon dans une fuite en avant. Cette fragilité est frappante dès le coup d'État du 18 Brumaire et les deux conspirations de 1800 et de 1804 (qui conduit à l'exécution du duc d'Enghien). Cet homme de pouvoir reste un homme fragile. Il a peur. Ces lacunes de légitimité le conduisent à deux surenchères : la première, c'est le choix de l'hérédité avec le sacre de 1804 et, la seconde, le choix de la conquête institué par le Blocus continental (1806) où Napoléon essaye de « conquérir la mer par la puissance de la terre », comme il dit. À défaut de pouvoir mener la guerre directement en Angleterre, il tente de l'isoler du continent. Il devient agresseur alors que la France, à Marengo, à Austerlitz ou à Iéna, avait été l'agressée. Le pouvoir change de nature. Napoléon s'est coupé de la Révolution en 1804 et il s'est coupé de l'Europe en 1806. Un malentendu fondamental s'instaure à ce moment entre cet homme et la société française qui aspire plus que jamais à la paix.
Cette politique de conquête se justifierait par la légitimité fragile de Napoléon ?
T. L. - La légitimité n'est pas une question théorique pour Napoléon. Mais c'est un sujet qui l'a hanté parce qu'il est arrivé à un moment de l'histoire où on ne sait plus où est la légitimité. Dominique de Villepin a parfaitement raison d'insister sur l'ambiguïté du 18 Brumaire. La légitimité matérielle de Bonaparte tient alors au fait qu'il l'a emporté sur Sieyès. Mais il suffirait qu'un autre homme providentiel arrive pour que l'aventure s'achève. C'est pourquoi Napoléon se voudra à la fois national, monarchique, nouveau Charlemagne et représentant de la nation, etc. Au carrefour des légitimités, il choisit tous les chemins à la fois. Et finalement, il ne sera jamais sûr de conserver le pouvoir. Certes, Napoléon perd pied après 1807 ; il perd même le sens de la mesure. Mais, avant cette date, l'environnement international ne lui est pas favorable. Les vieilles ambitions diplomatiques, le combat séculaire entre la France et l'Angleterre, cette « deuxième guerre de Cent Ans », comme disait Gaxotte, reviennent au premier plan. Jusqu'en 1807, Napoléon n'est pas encore l'élément central du jeu, parce que, après tout, s'il avait été à ce point l'ennemi de l'Europe, celle-ci n'aurait pas attendu 1813 pour mettre en place une coalition générale contre lui. Jusqu'en 1807-1808, Napoléon est encore utile à beaucoup en Europe parce qu'il permet une bonne distribution des cartes. Et probablement son erreur, c'est qu'à ces moments charnières il ne sait pas saisir sa chance.
D. V. - C'est tout à fait juste. L'Europe ne comprend pas immédiatement la menace que représente Napoléon. De même, Napoléon croit rassurer l'Europe par le sacre. Il y a donc un malentendu au départ. Je crois que, en matière de légitimité, il faut saluer l'extraordinaire ambition de Napoléon. Il entend réconcilier l'Ancien Régime et la Révolution. C'est ce qui explique sa boulimie réformatrice. Il superpose les légitimités, celle du chef de guerre, par laquelle il s'impose, mais aussi la légitimité politique. Avec le sacre de 1804, il cumule le globe du Saint Empire romain germanique, la couronne de lauriers de César, le saint chrême des Bourbons, Charlemagne, le serment constitutionnel, etc. Il a aussi la volonté d'y ajouter la souveraineté populaire, à travers le plébiscite en 1804. Mais, cette légitimité politique s'use très vite. Finalement, c'est par la conquête qu'il va essayer de restaurer sa légitimité d'origine. « La conquête m'a fait ce que je suis, dit-il. La conquête seule peut me maintenir. » Mais le pouvoir est alors suspendu à la victoire. D'où cette fuite en avant et cette métamorphose de l'homme à partir du Blocus. À ce tournant majeur du règne correspond d'ailleurs la mutation physique et morale de l'Empereur. Ses traits s'alourdissent, il devient impatient et odieux, une espèce de dépression s'empare de lui. Il s'enferme, il s'isole dans sa cour.
Vous insistez sur l'esprit de cour. Mais rien n'obligeait Napoléon à créer une cour ?
D. V. - Non, mais l'esprit de cour, avec ses calculs, ses complots et ses bassesses, existe bien avant la création de la cour impériale. Dès le départ, Napoléon a essayé de maîtriser les ambitions de tous les acteurs de son temps, ceux qui ont gagné leurs galons sur le champ de bataille comme ceux qui rentrent d'émigration. Il croit pouvoir tenir en haleine par les vanités. Mais les vanités, une fois satisfaites, se lassent du risque. L'esprit de conservation tue alors l'esprit de conquête. L'exemple de l'armée est éloquent. En 1814, Napoléon a l'armée avec lui, mais il n'a plus les maréchaux... Je pense que s'il y a une leçon à tirer de l'expérience, c'est que la cour est intimement liée au pouvoir. Elle se métamorphose selon les régimes. L'esprit de cour est encore plus dangereux depuis la révolution car il est plus souterrain. Tocqueville disait que « les républiques démocratiques mettent l'esprit de cour à la portée du plus grand nombre et le font pénétrer dans toutes les classes ». Il faut, quand on a conscience de ce danger, tenter d'enrayer cet esprit, notamment par le volontarisme politique. Or, Thierry Lentz a fort bien posé une question : est-ce que Napoléon, homme du « tout politique », ne tue pas, de ce fait même, la politique ? C'est un risque majeur car Napoléon opère une fusion pouvoir-société autour de sa personne. Mais c'est dangereux car cela tue l'alternative politique, cela réduit la politique à une unanimité factice, lourde de tensions futures. L'entreprise napoléonienne est aussi vouée à l'échec parce qu'elle n'a pas réussi à établir des rapports harmonieux entre le pouvoir et la société. L'Empire est en effet un « désert intellectuel ». Presse servile, censure, absence d'esprit civique. Napoléon a encouragé le Français à se replier « sur son repos ou son succès », comme disait Constant. C'est déjà le triomphe de M. Homais.
T. L. - Le régime n'est pas aussi atone que les écrivains de la Restauration l'ont décrit. Compte tenu des circonstances de départ - cette nécessité de remettre de l'ordre, comme l'a souligné Dominique de Villepin -, on












































































