samedi, 21 novembre 2009

Olivier Todd : "Il faut garder Camus vivant. Il permet de réfléchir"

535b7d08-cf7b-11de-8694-eef099f7892b.jpgEntretien avec Olivier Todd,

écrivain, biographe.

 

Interview publiée dans le Monde,

le 21 novembre 2009.

 

 

Avant le cinquantenaire de la mort d'Albert Camus, en janvier 2010, on publie un "Dictionnaire", dirigé par Jean-Yves Guérin, dans la collection "Bouquins" (992 p., 30 euros) et "Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus", de José Lenzini (Actes Sud, 144 p., 16,50 euros). L'écrivain est devenu une sorte d'icône. Vous qui avez été son biographe, comment l'expliquez-vous ?

On le mythifie dans un rôle de belle âme. Ce qu'il fut, à son honneur. Pour moi et pour ce Dictionnaire, fouillé, pas hagiographique, fondé sur une idée essentielle, Camus fut d'abord un écrivain, un artiste, un artisan, beaucoup plus qu'un philosophe dans la série Platon, Kant, Sartre, Wittgenstein. Un temps, il a tenté d'exprimer une philosophie à la française, très littéraire. Il en est revenu. Très tôt, il a dit "Je ne suis pas existentialiste" et admis très tard qu'il n'était pas philosophe. Tant mieux.

Il ne laissera pas une trace dans la philosophie conçue comme un savoir totalisant. Sa conception de l'absurde ne tient pas la route. Pour lui, c'est presque une substance entre l'homme angoissé et le monde irrationnel - le monde n'est ni absurde ni noir ou rose : il est. L'absurde, n'est-ce pas d'abord la contingence ? Il fut un penseur politique agissant à coups d'intuitions en se fondant sur son expérience.

Né en Algérie et Algérois, il venait d'une famille de pieds-noirs modestes. Il savait, lui, ce qu'étaient le prolétariat et la pauvreté. Camus n'est pas un visionnaire face aux événements mondiaux mais il se révèle bon analyste sur le moment.

Ce qui a cours désormais est que Camus a toujours eu raison et que Sartre s'est toujours trompé.

Camus est mort en 1960. On ne sait pas comment il aurait réagi aux événements, le Vietnam par exemple, sur lequel Sartre s'est prononcé plutôt vite. Camus, comme beaucoup d'intellectuels français, n'entendait rien à l'économie. Ce fut un homme honnête politiquement, même quand il avait tort à propos de l'Algérie et raison face au communisme. Il faut connaître toute sa vie politique pour le comprendre.

Jeune, excellent journaliste à Alger républicain, avant la guerre, il dénonça la misère en Kabylie. Prodigieux reporter, plus attachant que l'éditorialiste qu'il sera à Combat ou à L'Express - point de vue très personnel, je le reconnais. Il a adhéré au Parti communiste algérien en 1934 et s'en est séparé parce qu'il ne défendait pas assez les nationalistes algériens. Son silence au sujet de son adhésion m'a laissé perplexe. Quand il nia, en 1945, avoir été communiste, il était en instance de départ pour les Etats-Unis. Alors, les Américains n'accordaient pas de visas aux membres du Parti communiste. Péché véniel pour un homme qui haïssait le mensonge.

Revenons à l'Algérie. Il fut le seul, dans la presse française, en 1945, à dénoncer dans Combat la répression colonialiste à Sétif et Guelma - pour L'Humanité, des "émeutes réactionnaires". Seul aussi à rédiger un papier fulgurant sur la bombe atomique. Pendant la guerre d'Algérie - il l'appela "guerre", pas "opération de police" -, Camus fut déchiré et solitaire. Il refusait l'idée d'indépendance algérienne. Le grand dérapage fut la fameuse et maladroite phrase, peu logique, à Stockholm, après sa nobélisation, en 1957 : "Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice." Le Monde la publia hors contexte. Beuve-Méry avait prédit : "A Stockholm, Camus ne dira que des conneries..."

Sur Sartre et Camus, il faut aussi revenir au contexte quant à la querelle des Temps modernes à propos de L'Homme révolté. C'est un monument anthologique de l'histoire littéraire, pas de l'histoire politique. A part une cinquantaine de pages sur le communisme et un Marx messianique, je n'aime pas ce livre, mélange de littérature, de politique, de philosophie, de Rimbaud, de Breton... Une partie de L'Homme révolté avait été publiée dans Les Temps modernes. Naïf, Camus s'attendait à une bonne critique. Il rencontre Sartre qui le prévient : il y aura des réserves. Abasourdi, Camus découvre un éreintement de Francis Jeanson.

Dans ses Mémoires, Simone de Beauvoir affirme que Sartre avait pourtant appelé à une certaine modération. Camus, blessé et assez hidalgo, commence son article réponse par "M. le Directeur", ce qui exaspère Sartre. Camus se défend plutôt bien mais la rupture est consommée. Simone de Beauvoir, en 1954, dans Les Mandarins, fait de Camus un personnage répugnant, collabo même.

Toute sa vie, Camus a été un homme du doute, incertain de son talent. Sartre, lui, croyait en son génie. Politiquement - aujourd'hui, c'est facile -, je suis plus proche de Camus. J'aimerais aussi qu'on se souvienne que Sartre, crypto-communiste, ne s'est pas toujours trompé. Par exemple, sur Israël et les Palestiniens, sur le Biafra. Il faut cesser de dire qu'il nous a trompés. On s'est trompé avec lui. J'ai de l'admiration pour Camus et je garde de l'affection pour Sartre. J'ai toujours aimé leurs livres.

J'avais 19 ans lorsque j'ai connu Sartre, en 1948. Il a eu la gentillesse de me voir assez souvent. J'ai rencontré l'oeuvre de Camus. Pas l'homme. J'ai été frappé par le côté direct et simple de Sartre. Je n'ai pas l'impression que Camus ait été simple. Trop déchiré. On insiste maintenant sur la nécro de Sartre, dans France-Observateur, à la mort de Camus, sur le "Nous étions brouillés... une autre façon de vivre ensemble." Beau sartrisme ! Les rapports Camus-Sartre ont été asymétriques. De copinage, de connivence, de fiestas. Pas d'amitié.

Ils eurent une attitude fort différente face à l'action. Camus appartint à la Résistance active. Sartre, non. Les rapports écrits, imprimés, de Sartre et de Camus finissent comme ils ont commencé. Ils s'ouvrent sur un article de Sartre en 1942 : "Explication de "L'Etranger"". L'agrégé accorde un 21/20 à Camus écrivain et un 7/20 à Camus philosophe - licencié.

C'est précisément ce que Sartre refait dans la querelle des Temps modernes. Avec Jeanson, il reproche à Camus d'être incapable de lire L'Etre et le Néant. Ses personnages sont "métaphysiques". Il y avait pourtant eu, dans Les Temps modernes, deux articles plus que laudatifs sur les héros de La Peste - livre que je n'aime guère.

Que préférez-vous dans l'oeuvre de Camus ?

L'Etranger. Noces, pour son côté lyrique pur sans grandiloquence. Et, avant tout, La Chute. J'interrogeais souvent Sartre sur les livres de Camus. Il préférait La Chute, "parce qu'il s'y est mis et caché tout entier".

Et l'oeuvre de Sartre ?

Lui aussi est, pour moi, d'abord un écrivain. Même s'il se prenait surtout pour un philosophe dévoilant le monde dans sa totalité. J'aime La Nausée et ses nouvelles. Surtout, L'Enfance d'un chef. Autrefois, je détestais Les Chemins de la liberté. A reconsidérer. Par-dessus tout, Les Mots, un diamant noir, contrepoint à La Chute. Dans Situations, il y a des choses extraordinaires sur l'engagement et un fatras politico-dialectique. Huis clos que j'ai vu sous l'Occupation.

Que pensez-vous des rapports de Camus et de Malraux ?

Très importants. Asymétriques aussi. Leur correspondance est fascinante. Camus est un petit jeune homme inconnu et ils s'écrivent d'égal à égal. C'est grâce à Pascal Pia et Malraux que L'Etranger fut publié. Malraux n'a jamais parlé de l'oeuvre de Camus, je crois. Quand Camus reçoit le Nobel, il dit : "C'est Malraux qui aurait dû l'avoir..."

Dans les rapports d'homme à homme de Camus se profile sans cesse l'ombre du père qu'il n'a pas connu : Jean Grenier, Malraux, Sartre, René Char - encore qu'avec ce dernier il y avait une amitié un peu solennelle, à en juger par les lettres échangées. Puisque je parle de documents, il faut dire qu'il y a encore beaucoup de choses inédites. Les correspondances avec certaines femmes importantes de la vie de Camus, dont Maria Casarès ou Mi, le dernier amour de Camus. Ces lettres-là ont été données à la Bibliothèques nationale.

Camus-Clamence, dans La Chute, reconnaît qu'il ne pouvait voir une jolie femme sans se retourner. Le voir comme une icône désincarnée n'est pas lui rendre hommage. Il faut le garder vivant dans sa complexité et ses contradictions.

Ces mois-ci, on s'apprête à rebarbouiller l'icône. Les prétoriens intellectuels récupérateurs de l'Elysée lancent la grande manoeuvre pour, figurez-vous, je vous le jure, le "panthéoniser" ! Camus n'est ni exemplaire ni édifiant. Il permet de réfléchir. Qu'on le lise au lieu de débiter des généralités sans comprendre son parcours. J'aime sa réponse dans une de ses toutes dernières interviews. On lui demandait : "M. Camus, appartenez-vous encore à la gauche ?" "Oui, malgré elle et malgré moi." D'actualité, non ?

 

Propos recueillis pas Josyane Savigneau.

dimanche, 08 février 2009

Le rêve de Djamila

9782221111284.jpgPermettez-moi de vous proposer une jolie lecture: Le rêve de Djamila de Fatiha Benatsou, publié aux éditions Robert Laffont.

Cette femme politique française, haut fonctionnaire de formation, a choisi de raconter, au travers des pages de ce livre, le destin de la petite Djamila, symbole de la détresse qu'ont vécu et que continuent encore à vivre de trop nombreuses femmes musulmanes. C'est en effet dans un univers contrasté, où se mellent à la fois une immense solidarité et la dureté de la vie, que grandit l'héroïne de ce roman, dont le caractère rebelle ne se satisfera jamais de son quotidien et de celui des autres femmes qui partagent sa condition, dans les bidonvilles du nord de Paris depuis le début des années 50.

Ce livre constitue une formidable leçon de vie, autant qu'un message d'espoir pour celles qui subissent aujourd'hui encore, sur notre territoire national, patrie des droits de l'homme et de la femme, la soumission à un mari, à un père ou à un frère. En effet, grâce à une personnalité à toute épreuve, ne se résolvant pas à la fatalité, notre héroïne va, par tous les moyens, tenter de réaliser le rêve de Djamila, en s'investissant totalement dans sa cause. Cette ténacité et cette force de travail seront payantes puisque des années plus tard, après avoir décrocher de prestigieux diplômes, elle accédera aux postes à responsabilité de l'Etat, des cabinets ministériels au Conseil économique et social, sans jamais oublier ses origines; d'où son engagement dans la vie associative et militante au service des femmes, des jeunes et des plus démunis.

A l'heure où certains, parmi les plus jeunes, doutent en l'avenir, cette lecture saura, j'en suis convaincu, leur redonner confiance et espoir en des jours qui ne peuvent être que meilleurs.


Nicolas CALLEGARI-LEFEVRE
Président de la Société des Amis de Jean d'Ormesson

mardi, 02 décembre 2008

Mauriac devant «le poste»

fe41ff44-bf91-11dd-bdc3-22cef07f568d.jpgLe regard de Philippe Labro.

Tribune publiée dans Le Figaro,
le 2 décembre 2008.


L'événement d'édition du moment, c'est la publication, chez Bartillat, d'un recueil de 652 pages, qui nous offre - oui, c'est un véritable cadeau - les 195 chroniques que François Mauriac écrivit entre 1959 et 1964 à propos de la télévision. Travail effectué avec fidélité, méticulosité, par Jean Touzot (auteur d'une belle préface) aidé par Merryl Moneghetti. Cela s'appelle On n'est jamais sûr de rien avec la télévision. Ce dont on reste sûr, en revanche, avec Mauriac, c'est de son fabuleux talent. Ce livre est une « merveille» - il adorait cette expression.

Je l'imagine assez bien, le célèbre romancier, l'académicien au regard aigu, à l'esprit vif et à la fois profond, à qui rien n'échappait de l'âme humaine, cet homme à la voix cassée, si peu radiophonique ou télégénique selon les normes mais qui, précisément, devenait envoûtante, ce dévoué gaulliste, cet ardent catholique, ce courageux éditorialiste, ce puits de culture, je l'imagine assez bien, assis, en robe de chambre et pantoufles, tous les soirs ou presque, dans un salon à Paris ou à Malagar, son épouse à ses côtés, scrutant ce que l'on appelait à l'époque «l'étrange lucarne». Mauriac devant «le poste» ! Un gros objet, imposant comme une armoire de campagne, un meuble nouveau dans lequel on ne rangeait ni draps ni argenterie mais dont les placards s'ouvraient sur le monde. Peut-être y avait-il quelque bouillon dans un bol, posé sur un guéridon, ou une tisane - ou un verre de bordeaux. Peut-être aussi le carnet de notes sur les genoux, avec un stylo. Car il travaillait beaucoup, Mauriac, devant «le poste», puisque c'est ainsi qu'on définissait ce qui avait commencé à pénétrer les foyers et autour duquel s'organisaient déjeuners et dîners de famille, avec voisins ou amis, car tout le monde n'en possédait pas encore un. Certains vendredis, pour «Cinq colonnes à la une», par exemple, ceux qui ne l'avaient pas s'invitaient chez ceux qui l'avaient. Les rues se vidaient, alors, et les cinémas ne faisaient plus recette.

Formules

À 20 heures, quand le général de Gaulle, président de la République, s'installait, lui aussi, devant l'appareil, c'était la messe. La télévision, même si elle n'était pas regardée aussi longtemps, et par autant d'individus qu'aujourd'hui, était en train de fabriquer de façon décisive un espace qui s'ancrerait à jamais dans l'imaginaire des Français. Sa multiplication, sa banalisation, sa commercialisation, bien sûr, mais aussi sa transformation, pour cause de nouveaux vecteurs d'images (Internet, DVD, i-Pods, etc.) en un appendice du multimédia, lui ont ôté sa sacralité. Et si elle exerce une plus grande influence, curieusement, elle a abandonné une partie de sa magie. Ce n'est plus «magique», la télé, c'est aussi courant que le portable.

Du temps de Mauriac, il n'y avait qu'une chaîne, puis il y en eut deux. Et le génial chroniqueur n'avait pas besoin de recourir à la télécommande, au zappeur. Il «tournait le bouton». (Sait-on, d'ailleurs, que le verbe «to zap» vient de la guerre du Vietnam, années 1970, du langage des pilotes d'hélicoptères américains qui inventèrent ce terme pour définir l'élimination de l'adversaire ? (Zapper, c'est tuer). Une seule chaîne, donc, avec ce téléspectateur d'exception, le meilleur journaliste de la «chose vue», dans la grande tradition de Victor Hugo. Je vous prie, que dis-je, je vous ordonne ! de le lire pour redécouvrir la diversité de pensée de Mauriac, son style qui frappe, la vision prophétique qu'il eut de la télévision («appelée à tout envahir, sinon à tout dévorer»). C'est un trésor de formules, de regards attendris ou cruels, d'humour. Quand il voit son propre visage au cours d'une émission à propos de Jean XXIII, il dit : «Chaque ride devenait signe, une sorte de “mane, thecel, pharès” inscrits sur le mur de la salle du festin et annonçant la fin du voyage.» Il décrit Françoise Sagan, dont il aime «ce désordre vague et charmant d'une femme un peu hagarde, qui a passé la nuit dans un train où il n'y avait pas de sleeping». Il surprend avec sa détestation de Citizen Kane, qu'on a coutume de considérer comme un chef-d'œuvre : «Œuvre comprimée, déformée, illisible, devenue tuante d'ennui !» Il est clairvoyant quand il trace les limites d'Yves Montand : «C'est presque trop au point, toutes les vis sont serrées. On rêve d'un petit défaut, d'une légère fêlure.» Impitoyable sur un grand comédien de l'époque, Pierre Brasseur : «Pour une fois ses dons éclatants nous éclatent dans les jambes.» Il a des bonheurs d'écriture : «La mélancolie laforguienne des casinos désertés de l'automne.» Ou bien : «La vieillesse pense tout haut : elle n'a plus à se gêner» et pour définir le naturel d'un acteur : «Le moindre mouvement de son épaule est vrai.» À propos de Simenon : «Le drame de la réussite absolue.»

Souvenirs

C'est surtout avec «Lecture pour tous» et «Cinq colonnes», que Mauriac trouve de quoi comprendre la marche du siècle autant que celle des idées. Il devient le meilleur spectateur du monde, le plus sanglant comme le plus sophistiqué. Fureur de l'actu, ferveur des livres, ces deux émissions le captivent. Pour avoir débuté sous l'égide d'hommes dont Mauriac dissèque les prestations avec la curiosité vorace du grand intellectuel qui a compris - bien avant les autres «penseurs» de sa génération - cet outil extraordinaire de savoir, rêve, culture, que pouvait être la télévision, ces écrits font surgir mes souvenirs de Roger Stéphane, Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, Pierre Lazareff, et autres amis et mentors disparus. Je mesure, grâce à cette lecture, ce dont, jeune journaliste emporté par la pulsion de faire, embarqué dans le vent fou des années 1960, je n'avais pas tout à fait conscience : la chance d'avoir eu de tels maîtres. Je me souviens de Desgraupes, avec sa trace ineffaçable d'accent du Sud-Ouest, sa voix grave, et comment il apparaissait dans les salles de montage, la nuit, rue Cognacq-Jay, et pointait du doigt ce qu'il avait, en une seconde, décelé comme la longueur qu'il fallait «sucrer». Avec Dumayet, il formait un couple irrésistible.

«Les papas»

On les appelait «les papas». Ils étaient des agrégés de philosophie et de lettres. Lunettes sur le front, pipe au bec, dupes de rien (oui, à l'époque, les producteurs de télévision venaient de l'université !) souriants et bosseurs, associés à un Lazareff qui leur apportait son intuition du grand public, son expérience et réussite dans la presse, ils furent les fondateurs, les références de tout ce qui, cinquante ans plus tard, constitue les bases de la «bonne télévision» : d'une part, le magazine d'actualité, son «décryptage», l'interview, le gros plan sur une personne, une page d'Histoire - d'autre part, le rendez-vous des lettres (que sublima Pivot, leur héritier, avec «Apostrophes» et «Bouillon de culture»). C'est tout le mérite de ce recueil, qu'il faut recommander à ceux qui débattent et décident, en ce moment même, de l'avenir de la télévision dite de «service public». Messieurs les députés et gouvernants, Monsieur le futur patron du futur holding, grâce à François Mauriac, replongez-vous dans les années pionnières de la «télé» et vous trouverez de quoi réfléchir à ce que, malgré bouleversements et révolutions de la modernité, le téléspectateur est en droit d'attendre : la qualité, et l'ambition. Mauriac disait : «Il faut faire accéder l'immense public à une vue juste et vraie du réel.» Et enfin : «Divertir les gens sans les abaisser et peut-être les élever.» Beau programme, en vérité…

dimanche, 16 novembre 2008

Société des Amis de Jean d'Ormesson.

20081114-jean-d-ormesson_0061.jpgChers Amis,

Il y a quelques semaines, j'ai créé, avec l'accord du maître, la Société des Amis de Jean d'Ormesson, Association loi de 1901, visant à réunir toutes celles et tous ceux qui apprécient l'oeuvre de Jean d'O.

Un blog a même été mis en ligne dans la foulée.

Je vous invite donc à le visiter à l'adresse suivante:

societedesamisdejeandormesson.hautetfort.com

Alors venez nombreux... Peut-être ces quelques pages vous donnerons-t-elles envie de nous réjoindre !

Nicolas CALLEGARI-LEFEVRE
Président de la Société des Amis de Jean d'Ormesson

dimanche, 05 octobre 2008

La Société des Amis de Jean d'Ormesson est née !

foire-du-livre-de-saint-louis_300.jpgJe viens de créer ce jour la Société des Amis de Jean d'ormesson, qui tend à réunir toutes celles et à tous ceux qui aiment Jean d'Omesson et son oeuvre.

Au delà, l'objectif est de tenter de recréer l'esprit des salons littéraires du XVIIIe siècle autour de réunions thématiques se fondant sur l'actualité du moment, principalement littéraire.

Le blog est d'ores et déjà en ligne sur Internet: societedesamisdejeand'ormesson.hautetfort.com

Je vous attends très nombreux sur ce "carnet de bord" en ligne avant de nous réunir physiquement pour un premier "salon".

Avec mes bien cordiales amitiés,

Nicolas CALLEGARI-LEFEVRE
Président de la Société des Amis de Jean d'Ormesson

lundi, 15 septembre 2008

Une odyssée de la souffrance.

7455c738-82fc-11dd-bb07-96e6cd318088.jpgPar Jean d'Ormesson,
de l'Académie française.


Tribune publiée dans Le Figaro,
le 15 septembre 2008.


L'écrivain a lu le « Dictionnaire amoureux de la médecine» de Bernard Debré.

Bernard Debré est un Protée moderne. Fils de Michel Debré, premier ministre du général de Gaulle, frère jumeau de Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, petit-fils de Robert Debré, pionnier de l'École française de pédiatrie, il mène une double carrière de médecin et d'homme politique. Il a été ministre, il est député, il a été sur les rangs pour la Mairie de Paris et il le reconnaît lui-même avec humour et bonne grâce : il est un «grand patron», il est un mandarin. Un grand patron un peu spécial qui a passé une bonne partie de son temps en Afrique et en Asie. Chef du service d'urologie à l'hôpital Cochin, à Paris, il dirige le département d'urologie d'un hôpital de Shanghaï où il se rend régulièrement. Entre la buvette du Palais Bourbon et ses cabinets de praticien, ce diable d'homme est partout à la fois. On le croit en Chine ou ailleurs et il est déjà de retour dans son XVIe arrondissement. Calme. Souriant. Jamais débordé. Il est le contraire d'un touche-à-tout. Il s'occupe de tout à plein-temps. Toujours prêt à servir. Servir pourrait être sa devise : elle constituerait comme un lien entre ses activités politiques et sa carrière médicale.

La politique et la médecine ne suffisent pas à l'occuper. Auteur d'une bonne quinzaine de livres, voilà qu'il nous donne son Dictionnaire amoureux de la médecine. Sur l'homme et ses maladies, sur l'acharnement thérapeutique, sur le clonage, sur l'eugénisme, sur le sida, sur la peste, il jette le regard de l'historien, du praticien, du moraliste. D'Hippocrate et d'Avicenne à Pasteur, à Fleming et à son propre grand-père, en passant par le yin et le yang de la médecine chinoise, ce dictionnaire constitue un résumé succinct de l'histoire de la médecine. Avec Molière et le Knock de Jules Romains, la littérature n'en est pas absente. La politique non plus avec le secret médical de Pompidou maladie de Waldenström , puis de Mitterrand cancer de la prostate. La prostate dont François Mauriac disait que son nom était écrit en lettres de feu sur les murs de l'Académie est au cœur des préoccupations du professeur Bernard Debré, et donc de son Dictionnaire. «Il aurait été curieux, écrit-il, que dans ce dictionnaire, je n'aborde pas l'organe qui me fait vivre.»

Bernard Debré a surtout permis de survivre à toute une foule de patients dont les expériences et les souffrances rôdent à l'arrière-plan de cet ouvrage tout fait d'érudition, de compassion et d'humour. Les grands problèmes de notre époque qu'avaient déjà abordés des ouvrages antérieurs de notre auteur et notamment, il y a quelques années, La Grande Transgression sont passés en revue par ordre alphabétique. Le lecteur voit défiler les maladies et ceux qui les soignent, les épidémies et les pandémies qui tuent les hommes par millions, les découvertes, les échecs et les espérances.

Combien de maladies nous guettent ? Une dizaine de milliers, nous dit Bernard Debré. Au début des années 2000, les causes d'environ la moitié de ces pathologies nous étaient encore inconnues ou mal connues. Les médecins traitaient les symptômes, mais non les causes ce qui n'était déjà pas si mal. Mais depuis quelques années, les recherches engagées de longue date et le décryptage du génome humain ont bouleversé le paysage médical. C'est cette odyssée de la souffrance et de la lutte contre toutes les formes du mal que retrace ce Dictionnaire amoureux.

Sur la fertilité, sur l'impuissance, sur la sexualité, sur le progrès, on voudrait tout citer. Contentons-nous d'un passage de la prière médicale de Maïmonide, l'auteur du célèbre Guide des égarés, qui est comme une version juive du serment d'Hippocrate : «Dieu, emplis mon esprit d'amour pour l'art et pour toutes les créatures. Éloigne de moi la tentation. Que l'appât du gain et la recherche de la gloire ne m'influencent pas dans l'exercice de mon métier. Soutiens les forces de mon cœur, afin qu'il soit toujours prêt à servir le pauvre comme le riche, l'ami et l'ennemi, le juste et l'injuste… Fais que je ne vois que l'être humain dans celui qui souffre… Fais que je sois modéré en toutes choses, mais insatiable dans mon amour de la science. Éloigne de moi l'idée que je peux tout. Donne-moi la force, la volonté et l'occasion d'élargir de plus en plus mes connaissances afin que j'en fasse bénéficier ceux qui souffrent. Amen.»

«Dictionnaire amoureux de la médecine», Bernard Debré, Plon, 599 p., 24 €.

mardi, 05 août 2008

Soljenitsyne: un rebelle conservateur.

20070921_WWW000000706_10960_1.jpgPar Jean d'ORMESSON,
de l'Académie française.


Ennemi farouche de Staline, qui l'a persécuté, il n'était pas pour autant le partisan inconditionnel d'un Occident qu'il jugeait sévèrement.

Tribune publié dans Le Figaro,
le 5 août 2008.


Prix Nobel de littérature en 1970 entre Samuel Beckett, en 1969, et Pablo Neruda, en 1971 , Alexandre Soljenitsyne est beaucoup plus qu'un grand écrivain : il est un des héros majeurs de la conscience historique de notre temps. En 1945, au lendemain de la Seconde Guerre à laquelle il participe avec honneur, à l'époque où le triomphe de Staline ne connaît plus d'adversaire, il exprime son opposition au régime avec un courage qui frise l'inconscience. Il est aussitôt envoyé au goulag et il entame son existence de dissident, de persécuté et de prophète.

Sa vie sera comme l'abrégé de tous les drames de notre histoire. Un coup de chance dans ce roman noir : en 1962, Khrouchtchev autorise la publication dans Novy Mir d'Une journée d'Ivan Denissovitch. Les épreuves surtout ne cessent jamais de se multiplier pour lui avec une régularité hallucinante : emprisonnement, exil, cancer, surveillance constante, menaces de toutes sortes, dénonciations successives. On meurt autour de lui, on est assassiné, on se suicide. Aux attaques violentes venues du camp communiste, succédera bientôt la méfiance d'une partie du camp occidental.

Bientôt, dès le début des années 1960, et plus encore à partir de 1970, la célébrité lui tombe dessus. La légende s'empare de l'écrivain rebelle. Des histoires incroyables se mettent à circuler. Au goulag, sans crayon ni papier, il se répétait chaque matin, pour ne pas les oublier, les mots qui s'organisaient dans sa tête. Et puis, il lui fut impossible d'aller plus loin : la récitation intérieure des phrases apprises par cœur lui prenait toute sa journée. Plus tard, en Russie, dans une liberté très précaire, en proie aux pires persécutions, il dissimule sous terre, dans des jardins amis, les minces feuilles de papier couvertes de son écriture. Et il les fait passer hors de Russie pour qu'elles puissent être publiées.

La rédaction de la plupart de ses œuvres, et notamment de La Roue rouge ou de L'Archipel du Goulag, s'étend sur plusieurs années. En épigraphe d'un de ses ouvrages, il note : «Écrit de 1955 à 1958. Défiguré en 1964. Réécrit en 1968.» Le Premier ­Cercle et Le Pavillon des cancéreux paraissent en Occident. Lui-même part pour la Suisse, puis pour les États-Unis. Il s'installe dans le Vermont. Peut-être moins que d'autres, il s'impose comme une des grandes voix de son siècle. Comme Hugo, il domine son temps de sa stature de géant.

Hugo prophétisait l'avenir. Plus proche sans doute de Dante et d'un Enfer qu'il aurait parcouru dans la réalité, Soljenitsyne révèle un passé et un présent enfouis sous le mensonge. Il est le premier à transformer de l'intérieur l'image que la propagande soviétique imposait, non seulement en Russie mais en ­Occident, d'une URSS triomphale.

Sa critique du système ne suit pas la ligne de l'universalisme humaniste. L'Occident qui l'accueille en se méfiant de lui découvre un slavophile orthodoxe et conservateur. Dans une célèbre émission d'Apostrophes, autour de Bernard Pivot, Jean Daniel le conjure de clarifier son attitude à l'égard du colonialisme. Le colonialisme n'est pas son affaire et il le prouvera en s'opposant à la guerre de Tchétchénie. Soljenitsyne n'est pas un partisan des Lumières du XVIIIe européen : il est l'héritier de Dostoïevski.

Persécuté par les siens, attaqué en Occident, il suit son chemin solitaire de patriote russe qui dénonce l'horreur du système soviétique et la dégénérescence d'un Occident où il a trouvé refuge. Il est l'image même du rebelle conservateur, ennemi du communisme et dédaigneux du modernisme. L'ironie, la dérision, la facilité, l'élégance ne sont pas son affaire, il est le Russe traditionnel qui tonne contre son temps.

Soljenitsyne n'est pas un homme de lettres. Il est la conscience d'un monde en perdition. Quand le communisme s'écroule, il met sa confiance en Poutine, qui lui décernera un prestigieux prix d'État. Mais il prend bientôt ses distances avec l'autocrate tout-puissant qui est l'ennemi des Tchétchènes. Dans une époque qui affiche un consensus humaniste, il n'est l'ami de personne. C'est Jéhovah lançant du haut des cieux ses imprécations solennelles.

Il était l'ennemi le plus farouche de Staline, qui l'a persécuté. Il n'est pas pour autant le partisan d'un Occident qu'il juge dégénéré. Il est de la race des martyrs, des rebelles à vie, des géants de l'histoire. C'était un homme mal commode, hostile à tout compromis, et un écrivain de génie qui, pour avoir connu tant de douleurs, réduit à une espèce d'insignifiance tous les talents de son époque.

jeudi, 05 juin 2008

Jeans-Louis DEBRE rend hommage aux "Oubliés de la République."

ALeqM5hHS1z-dRGIeC4DVlHoFZqfTPbG0g.jpgEntretien publié dans Le Nouvel Observateur,
le 5 juin 2008.


Le Nouvel Observateur. - Vous publiez un livre (1)sur «les Oubliés de la République» en plein débat sur la réforme des institutions souhaitée par Nicolas Sarkozy. Y a-t-il un lien ?
Jean-Louis Debré. - J'ai voulu rendre hommage à des personnages oubliés qui par leur action et leur force de conviction ont donné à notre pays son visage actuel. Tous ceux dont j'ai dressé le portrait ont, chacun à sa manière, apporté leur pierre à l'organisation de notre système politique et économique. Ils ont façonné notre régime institutionnel. Le passé éclaire bien souvent le présent.

N. O. - L'apport institutionnel de ces «oubliés» vous semble important au moment où l'on célèbre le 50e anniversaire de la Constitution de 1958 ?
J.-L. Debré. - La plus grande réussite de la Ve République est d'avoir fait oublier les dysfonctionnements de la IIIe et de la IVe République. Il faut toujours avoir notre histoire parlementaire présente à l'esprit car les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets. Si on relit ce que disait André Tardieu, qui fut quatre fois président du Conseil, ou tous ceux qui ont réfléchi au fonctionnement des institutions, comme Jules-Louis Breton, député socialiste de 1898 à 1921 qui a voulu lutter contre l'absentéisme, on se rend compte, par exemple, que le problème de la présence des députés en séance n'est pas nouveau. Il est essentiel de connaître le passé pour construire l'avenir. André Tardieu, comme d'autres, a aussi dénoncé la tendance des parlementaires à vouloir gouverner à la place des ministres.

N. O. - Comme c'est le cas aujourd'hui, où l'on parle de «coproduction législative» ?
J.-L. Debré. - Vous comprendrez aisément que je ne veuille en aucun cas commenter les réformes en cours. Mais on oublie trop souvent les expériences passées. Lorsque Joseph Caillaux, alors ministre des Finances dans le cabinet de Georges Clemenceau, a voulu faire passer son projet de loi sur l'instauration d'un impôt sur le revenu, il lui a fallu sept ans pour le faire voter. Et il a fallu quatorze ans au député républicain Léopold Goirand pour faire voter sa proposition de loi donnant à la femme mariée la libre disposition de son salaire. Pourquoi ? Parce que le gouvernement n'avait pas la maîtrise de l'ordre du jour du Parlement.

N. O. - C est justement l'une des mesures qui figurent dans la réforme de la Constitution présentée par le gouvernement...
J.-L. Debré. - Cela pourrait arriver de nouveau dans le futur. Lorsque le gouvernement n'a pas la maîtrise de l'ordre du jour, les réformes peuvent être bloquées.

N. O. - Sous la IVe République, un ministre qui démissionnait retrouvait son siège de parlementaire sans avoir à provoquer d'élection partielle, comme c'est le cas aujourd'hui. Or la réforme voulue par le président de la République annule cette disposition. Que vous inspire l'expérience du passé sur cette question ?
J.-L. Debré. - Cela avait entraîné une grande instabilité gouvernementale. Trois ministres ont démissionné du gouvernement Queuille, huit dans le gouvernement Bidault, trois, dont François Mitterrand, dans le gouvernement Laniel, sept dans celui de Mendès-France. On voit bien que cette règle accroît non seulement l'instabilité gouvernementale mais met à mal la solidarité ministérielle nécessaire pour gouverner. Les ministres qui sentent qu'un vent mauvais se lève démissionnent du gouvernement d'autant plus facilement qu'ils sont assurés de retrouver automatiquement leur siège au Parlement.

N. O. - Il est question dans la réforme actuelle de laisser les parlementaires discuter du texte amendé en commission et non plus du projet de loi gouvernemental. Vos «oubliés» avaient-ils une opinion sur ce système-là ?
J.-L. Debré. - En étudiant ce qui s'est passé sous les Républiques précédentes, on perçoit bien que cette disposition a eu pour conséquence de faire perdre beaucoup de leur cohérence aux réformes envisagées. Lorsque, en 1906, Clemenceau voulut faire accepter la loi sur les retraites ouvrières et paysannes, il se heurta à la toute-puissance de la commission compétente du Sénat, qui retarda de quatre ans l'adoption définitive de la loi et la dénatura en très grande partie. C'était pourtant une réforme audacieuse et essentielle.

N. O. - Finalement à vous entendre, la réforme actuelle n'est pas très originale ?
J.-L. Debré. - Au regard de l'histoire, non. Mais je ne voudrais pas qu'au nom d'une modernisation peut-être nécessaire on aboutisse à un retour aux errements que nous avons connus autrefois, et qu'au prétexte d'aller vers une VIe République on en revienne aux pratiques de la IIIe ou de la IVe. On peut vouloir moderniser, mais il faut avoir en tête la phrase de Bossuet : «Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes : il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils».

(1)«Les Oubliés de la République», Fayard, 315 p., 20 euros.

Propos recueillis par Carole Barjon
pour Le Nouvel Observateur.

jeudi, 31 janvier 2008

L'hommage de Max Gallo à Jean-François Revel.

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Extrait du discours prononcé par Max GALLO, reçu aujourd'hui sous la Coupole, en hommage à son prédécesseur, l'écrivain humaniste engagé dans les combats contre les totalitarismes.

"Le grand malheur du XXe siècle, écrit Jean-François Revel, ce sera d'avoir été celui où l'idéal de la liberté aura été mis au service de la tyrannie, l'idéal de l'égalité au service des privilèges, toutes les forces sociales comprises à l'origine sousle vocable de gauche embrigadées au service de l'appauvrissement et de l'asservissement. Cette immense imposture a falsifié tout le siècle, en partie par la faute de quelques-uns de ses plus grands intellectuels." Ainsi, c'est avec Jean-François Revel que j'ai depuis quarante ans dialogué.

Il n'imposait pas son point de vue, mais il était comme ces joueurs d'échecs, les grands maîtres, devant qui l'onse sent désarmé, que l'on veut imiter,de qui l'on veut apprendre et qu'onne peut contester qu'en quittant le jeu, trop exigeant, et en reprenant les parties de belote si rassurantes.

Mais, peu à peu, d'hésitations en errements, de livre en livre,de chroniques en éditoriaux, j'ai abandonné les jeux de cartes. (…)J'ai écrit comme si Jean-François Revel avait été penché sur mon épaule, compréhensif et impitoyable,approbateur ou déçu, voire accablé,mais toujours amical et affectueux.

Il l'a été pour moi, et pour tous ceux qui restaient enfoncés ou retombaient dans leurs erreurs. Ainsi son ami Louis Althusser. Mais il n'a jamais dérogé à cette règle qu'il avait faite sienne : «J'ai de l'amitié pour Platon, mais plus encore pour la Vérité.»

J'ai donc partagé le jugement qu'il porte sur le XXe siècle qui, dit-il, «a surpassé tous les autres dans l'art et la technique d'enfermer les hommes et de les exterminer». (…)

«L'Histoire est un théorèmeindémontrable», écrit Revel dans Le Voleur dans la maison vide.

«Elle est l'enfant de notre seule pensée et de notre besoin d'interrogation, d'explication, de synthèse.

«Comment pourrions-nous éprouverce besoin si l'Histoire, qu'elle soit collective ou individuelle, ne pouvait pas à toutinstant devenir autre qu'elle n'est ?L'Histoire ne fixe aucun rendez-vous, elle ne pose que des lapins. Seul l'homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seulil a le pouvoir de s'y rendre.»

Revel place donc l'homme au centre du jeu, c'est-à-dire face à ses responsabilités individuelles.

C'est pour les fuir qu'on prétendque des mécanismes incontrôlables, économiques, sociaux ou politiquesont le pouvoir de déterminer notre destin.

Nous sommes libres. Nous sommes comptables de notre vie. Notre volonté est le ressort du monde.

Instruit par Jean-François Revel,la seule loi de l'Histoire que je reconnaisse aujourd'hui est celle de la surprise, qui renvoie à notre indestructible liberté. (…)

Jean-François Revel était, comme il aimait à le rappeler, «l'homme de toutes les marges», et, de ce fait, indépendant ; au cœur des affrontements intellectuels et politiques de la Cité, il chargeait ses adversaires avec la furia francese d'un polémiste incomparable. (…)

Lucide, sincère, il n'hésite pas à reconnaître dans la préface à une réédition de Pour l'Italie, en 1976 que, dans l'âpreté des joutes, il a cédé à la colère et usé de toutes les armes. (…)

Mais Revel ne peut se taire. C'est ce qu'on appelle le courage, spontané et instinctif.

«Je suis envahi, écrit Revel, impressionné (au sens d'une pellicule photographique) par la manifestation de cette évidence, fréquente sinon constante : l'humanité agit dans la réalité selon une norme qui est le contraire de celle qu'elle affiche et professe dans ses idéaux.

«En écrivant, je me borne à rapprocher la réalité effective de la réalité fictive, et leur contact provoque en général une ex­plosion.»

Cette exigence intellectuelle est d'abord une morale ; Revel ne transige pas avec le mensonge. Il le traque. Il le montre. Il l'attaque. Et s'il parle fort, c'est parce que, dit-il, «devant certaines surdités vo­lontaires, il faut travailler à l'explosif». Je dois confesser, Mesdames et Messieurs de l'Académie, que j'ai été malmené, choqué, renversé par certaines de ces déflagrations.

Jean-François Revel avait pris pour cibles de Gaulle, Malraux, Claudel, Péguy, Aragon, d'autres moins illustres mais qui étaient et sont encore de mes amis.

Il opérait sans anesthésie, avec l'assurance, la main ferme de celui qui ne se soucie ni des puissants, ni des modes, ni des conventions ou du conformisme. Ses interventions contre des hommes que je révérais, qui m'avaient enthousiasmé, me laissaient pantelant. Mais, après le choc opératoire, j'étais contraint de reconnaître qu'il avait porté le fer là où il fallait, et crevé des abcèsque la complaisance, la prudence,l'aveuglement rassurant, l'admiration béate dissimulaient.

Revel obligeait à regarder, à mettre en cause ses certitudes, à rompre avec les idées reçues. Si l'on voulait contester son diagnostic, il fallait trouver des arguments qui ne pouvaient plus être d'autorité, mais fondés sur une analyse et des raisonnements aussi pertinents que les siens. (…)

Pour lui, la clarté, la rigueur, le refus des envolées prétendument poétiques, desobscurités ou des préciosités, prétentieusement qualifiées de «beau style», sont les conditions d'une pensée capablede comprendre et de faire comprendre.

Ce que Jean-François démasque chez les faux grands poètes, les historiensde l'art qui cachent leur ignorance sous les déclamations, les politiciensemphatiques, c'est le trucage, le mensonge dont la forme achevée est l'idéologie, cette imposture érigée en système. Voilà son adversaire principal !

«Qu'est-ce que l'idéologie ?», s'interroge-t-il ici même, lors de sa réception, Mesdames et Messieurs, dans votre Académie. "C'est une construction a priori, élaborée en amont et au mépris des faits et des droits, c'est le contraire à la fois de la science et de la philosophie, de la religion et de la morale."

«L'idéologie n'est pas la science pour laquelle elle a voulu se faire passer ; ni la morale dont elle a cru détenir les clés et pouvoir s'arroger le monopole tout en s'acharnant à en détruire la source et la condition : le libre arbitre individuel ; l'idéologie n'est pas la religion à laquelle on l'a souvent comparée.»

Et lui qui ne cède jamais à l'apitoiement ajoute : «Nous autres, pauvres hommes du XX e siècle, avons subi l'âge de fer des idéologies.» Il s'est dressé contre elles dès les années quarante.

Il a seize ans quand la nation est brisée par l'«étrange défaite» qui livre le pays aux nazis. Il vit à Marseille, alors située en «zone libre». Cet élève des jésuites, dont le père accepte et soutient le régime de Vichy, choisit la Résistance. D'abord à Lyon, où il prépare le concours d'entrée à l'École normale supérieure, puis à Paris après y avoir été reçu. Sa Résistance n'est pas un «drôlede jeu». Il risque chaque jour sa vie.

Années cruciales où se conjuguent en lui «la tension due à la charge de travail des examens et concours avec l'anxiété secrétée en permanence par la tragédie sanglante, par la hantise d'une mort pure et simple de notre civilisation».

La défendre, voilà le sens de son engagement. Il a choisi la vérité contrele mensonge. Il se bat pour «une certaine idée de la France». (…) Revel, qui a rejeté le nazisme, refusé la servitude volontaire, ne succombera pas à la fascination du communisme. (…) Le voici, aux côtés de Raymond Aron, d'Orwell, de David Rousset, de Koestler, de Simon Leys, de Boris Souvarine, à nouveau en résistance. Ses livres, ses éditoriaux sont les armes de ce combat. Ils mettent en garde contre La Tentation totalitaire, rappellent Comment les démocraties finissent (1983), condamnent le programme commun aux socialistes et aux communistes.

En 1981, Revel écrit La Grâce de l'État, premier essai, après l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, à critiquer les orientations du gouvernement. Celles que j'ai défendues.

Et j'ai été d'autant plus sensible au questionnement majeur de Revel quandil s'interroge sur l'attitude des intellectuelset des artistes face au totalitarisme. «Si le fascisme et le communisme, écrit-il, n'avaient séduit que des imbéciles et des canailles, il eût été plus simple de s'en débarrasser.»

«La connaissance n'est-elle pas inutile ?», se demande-t-il dans un essaide 1988, puisque la réalité du totalitarisme soviétique est connue depuis les années trente, qu'on a décrit la Grande Terreur , et que, cependant, le communisme continue d'attirer, de fasciner ceux dont la fonction est de connaître, d'analyser, de dire ? Or, le Grand Mensonge, malgré Soljenitsyne et les dissidents, est toujours efficace et menaçant.

«Les pacifistes sont à l'Ouest et les missiles à l'Est.» Cette phrase qui fait mouche a-t-elle été glissée par Revel à François Mitterrand ? Certains l'affirment. Jean-François Revel occupe ainsi, alors qu'il est directeur de L'Express de 1977 à 1981, puis éditorialiste au Point, un poste de combat en première ligne, constamment exposé.

Il ose se proclamer anticommuniste alors qu'il s'agit là de l'un de ces «gros mots» que la pudeur, la prudence, les complaisances et la complicité interdisent de prononcer. Revel va plus loin encore. Il dénonce avec éclat «l'identité d'essence des trois totalitarismes du XX e siècle : fascisme, na­zisme, communisme», auxquels il ajoutera bientôt le maoïsme, ce nouvel opium des intellectuels. Ni Raymond Aron, ni François Furet, ni Simon Leys, engagés dans la même ba­taille, n'ont été attaqués avec autant de violence qu'il le fut.

«Et d'abord vous, Revel, vous êtes une canaille», lui lancera un secrétaire général du Parti communiste, ne suscitant qu'une réprobation timide des journalistes présents.

C'est que Revel brise les tabous, aucune prudence ne retient sa plume. Il est de ces hommes qui s'engagent. Il l'a montré sous l'Occupation, puis il a combattu le colonialisme, a critiqué le gaullisme triomphant.

Comment pourrait-il épargner le communisme, le maoïsme, ces utopies meurtrières ?

Il intervient toujours en intellectuel qui accumule les données de fait, mais aussi en polémiste impitoyable qui refuse toutes les connivences, et en politique déterminé qui ose dire que le secrétaire général du Parti communiste français a travaillé en Allemagne nazie ou que son parti est financé par l'Union soviétique.

Cela est contraire aux usages !Pourtant il le fait. Il choque la gauche, qui n'a pas rompu avec le communisme pour des raisons idéologiques et électorales. Il est le mal-pensant. Il trouble le jeu. Il conçoit même, en 1979, le «devoir d'ingérence» des démocraties dans les régimes dictatoriaux qui, en Afrique, se proclament socialistes.

Au terme d'une analyse rigoureuse, il rappelle les grandes famines provoquées par les régimes marxistes africains et, avant eux, par Staline et Mao, et il ose écrire que le «grand affameurdu XX e siècle, c'est le socialisme».

De tels propos le mettent au ban de la communauté intellectuelle qui régit les bonnes mœurs et préfère divaguer sur les bonheurs de la Révolution culturelle chinoise ! Jean-François Revel a donc franchi les portes de l'enfer.

Les dévots feront silence sur cet écrivain qu'on ne peut prendre en défautd'information, qui dénonce, preuvesà l'appui, les mensonges, et qui publie en même temps une Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant (1994), son Histoire littéraire de la sensibilitégastronomique de l'Antiquité à nos jours (1979), puis qui, échappant à l'actualité politique, dialogue en philosophe avec son fils, moine bouddhiste.

Mais qui est-il donc, ce Jean-François Revel ? Un écrivain égal aux plus grands. Un écrivain français nourri par la sève rabelaisienne et voltairienne. Un lecteur de Saint-Simon et de Montesquieu,de Chateaubriand et de Tocqueville,de Taine, de Montaigne et de Proust.

Un humaniste engagé dans les combats contre les totalitarismes, qui a toujours défendu la liberté d'expression et affirmé que «le seul barrage au fanatismemeurtrier est de vivre dans une sociétépluraliste où le contrepoids institutionnel d'autres doctrines et d'autres pouvoirs nous empêche toujours d'aller jusqu'au bout des nôtres».

Car, au centre de la pensée de Revel,il y a l'idée qu'il faut défendre l'hommede son pire ennemi : l'homme.

Ce qui signifie : reconnaître que l'homme peut errer, mentir, se mentiret préférer le mensonge et l'illusionà la vérité, la cruauté à la bonté. Mais faire cet implacable constat ne conduit pas Revel au fatalisme.

Il fait le pari que l'homme est libre et que, dès lors, chacun de nous peut choisir entre la face noire et la face claire de son esprit. Et cela engage notre responsabilité. Lucidité, liberté, responsabilité,courage, refus du cynisme et dela passivité, bonté, tels sont les piliers dela pensée et du comportement de Revel. Jamais il ne se dérobe à leurs exigences ».

mercredi, 09 janvier 2008

François Nourissier : "Je m'en vais en douceur."

3834cd5a24d6e638b370632b21c8fcdb.jpgEntretien publié dans Le Figaro,
le 09 janvier 2008.


LE FIGARO. Pourquoi quittez-vous l'académie Goncourt ?

François NOURISSIER. Je m'en vais en douceur. J'ai été élu à l'académie Goncourt en 1977, en ai été secrétaire général puis président. Tout ceci représente une activité considérable. Aujourd'hui, pour des raisons personnelles, liées à ma santé et à des épreuves récentes, le moment semble venu de m'en aller. Les discussions au sein de l'académie demandent une force que je n'ai plus.

Comment qualifieriez-vous votre action au sein de ce groupe ?

Quand j'ai été président de l'académie, j'ai constaté que l'assiduité à lire avait diminué. Je n'ai donc cessé d'insuffler deux principes à mes amis : le premier c'est «Lisez» et le second «Cohabitez». Je regrette en effet qu'il n'y ait pas eu davantage d'amitié entre nous, ou du moins de complicité, comme il y en avait jadis entre Lanoux, Roblès et Bazin, par exemple.

Qu'est-ce qui a changé pendant toutes ces années ? Une polarisation médiatique sur le verdict ?

Elle a toujours existé. Je suis bien placé pour le savoir. En 1968, Louis Aragon a démissionné du jury après avoir échoué à me faire attribuer le prix. Peut-être qu'à l'époque, la véhémence était interne. Maintenant elle s'étend jusque dans la presse. Cependant, il me semble que l'arrivée de Bernard Pivot correspond à une date charnière. C'est un juré exemplaire qui lit beaucoup, réfléchit avant de parler, dit ce qu'il pense. On m'a beaucoup opposé au moment de son élection qu'il n'était pas «écrivain», comme c'est l'usage pour être admis à l'académie, mais il a eu et conserve une influence sur la littérature contemporaine. C'est pour moi l'essentiel.

Quel est le juré Goncourt qui vous a le plus marqué ?

Je choisirai à dessein parmi les anciens en citant Hervé Bazin. Il ressemblait à un bourgeois du XVIe siècle, mâtiné de Louis XI. On cherchait les médailles sur le bonnet de feutre. Il était maniaque, étrange. Il réparait des meubles anciens, des tapisseries. C'était un homme des marges qui persistait à vivre dans la banlieue Est. Notre voisinage à l'académie Goncourt m'a passionné.

Et parmi les membres actuels ?

Je rends naturellement hommage à Edmonde Charles-Roux. Elle est mon amie depuis 1951, une amitié sans nuages si l'on excepte quelques légers différends politiques. Je l'admire pour son caractère. Arrivée à l'académie en 1983, elle a constamment bonifié l'institution. Depuis qu'elle la préside, elle se dépense beaucoup pour elle, voyage, la représente dans le monde.

Quel livre primé vous a donné le plus de satisfaction ?

Ingrid Caven de Jean-Jacques Schuhl. C'est un écrivain rare, du vrai gibier de littérature. Dans son livre passent la guerre, la persécution mais aussi l'humour, la maladie. Je ne le connaissais pas. J'ai lu son livre et peu à peu rallié des membres du jury à mon choix avant de l'imposer. Ses adversaires qualifiaient ce livre de «petit objet parisien». Quand on songe que l'auteur est un juif de Marseille affecté par la polio, le qualificatif fait sourire. L'autre roman est La Maîtresse de Brecht, de Jacques-Pierre Amette (en 2003, NDLR), un choix pur qui a suscité des réactions d'une grande violence, je ne sais pourquoi.

Un souvenir de votre rôle de président ?

J'ai fait élire Jorge Semprun en 1996, avant de m'aviser que notre règlement ne permettait pas d'accueillir des membres étrangers. J'ai donc passé un été à œuvrer, à tirer les sonnettes, jusqu'aux ministres, pour ajuster nos statuts à cette situation : on peut tout faire avec une institution, à condition de le faire avec douceur.

Avez-vous un regret ?

Celui de ne pas avoir pu imposer Michel Houellebecq. Je me souviens que peu après le prix (décerné à Paule Constant, NDLR), nous avions été reçus à l'Élysée. Le président Chirac avait alors fait une sortie audacieuse : «Mais Nourissier, Houellebecq, c'est un écrivain de fourré, de buisson, vous ne pouvez pas le défendre.» J'avais riposté en lui expliquant que ce n'était pas son rôle de prendre ainsi parti. À la fin du repas, il s'est levé. Je suis ostensiblement resté assis et après que le président eut porté un toast à la santé de l'académie Goncourt, je me suis levé à mon tour et j'ai trinqué «à Michel Houellebecq qui doit être un peu seul ces jours-ci».

Les hommes politiques s'intéressent donc au Goncourt ?

Mitterrand est venu deux fois déjeuner avec nous à sa demande. Quand Valéry Giscard d'Estaing fut à notre table, il a beaucoup parlé, avec assurance, notamment de modalités de la conversation au XVIIIe siècle. Je me souviens aussi d'un été où Dominique de Villepin était alors premier ministre. Je déjeunais régulièrement le samedi à Matignon. Il faisait campagne pour un roman, avec tant d'assiduité, que j'ai été obligé de l'avertir gentiment : «Si tu me parles toutes les semaines de ce livre, je ne viendrai plus.»

Comment voyez-vous l'avenir de l'académie Goncourt ?

Elle a connu des troubles, des pugilats, s'est fait durement attaquer et depuis cent quatre ans vit dans des conditions insensées. Tous les ans on prédit sa mort et tous les ans, le roman qu'elle couronne fait la une des journaux. L'académie Goncourt a au moins une qualité : elle fait vivre la littérature.

Propos recueillis par Étienne de Montety.

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