mercredi, 12 décembre 2007
Pierre Mazeaud, le gaulliste des présidents.
Article publié dans Le Monde,
le 27 novembre 2007.
Le dépositaire de la croix de Lorraine, désormais, c'est lui. De la pendule du Général aussi, une Dep datant du triomphe du Formica. Elle marque à jamais l'heure à laquelle Charles de Gaulle a quitté son bureau de la rue de Solférino pour l'Elysée, en juin 1958, après onze ans de traversée du désert. Tout est encore en place, jusqu'au sous-main. La maquette de l'avion mis à disposition par Churchill, la radio de marque Saba, la mappemonde offerte par Guichard, les grandes cartes Girard et Barrière. "Emouvant, non ?", demande Pierre Mazeaud, carré dans le fauteuil du grand homme.
Derrière le président de la Fondation Charles-de-Gaulle, la vue plonge sur le siège du Parti socialiste. Mazeaud assure avoir au PS, juste en face, plus de "copains" qu'à droite. Les "copains" confirment. "Etre gaulliste, c'est être de gauche et de droite à la fois, vous voyez ce que je veux dire, à la fois ! C'est être passionné et raisonnable, mais en même temps !", avait lancé de Gaulle à Alain Peyrefitte, qui avait scrupuleusement noté (C'était de Gaulle, Fayard, 1997).
Pour Pierre Mazeaud, la pendule ne s'est pas arrêtée. Il est même passé d'un président à l'autre avec une étonnante facilité. De Jacques à Nicolas, de Chirac à Sarkozy, en quelques mois. Avec l'ancien président, plus de visites dominicales. Disparue l'affection du vieux camarade. Il a rompu parce qu'il ne veut pas pardonner la nomination de Jean-Louis Debré, qui "ne connaît pas un mot de droit", à la présidence du Conseil constitutionnel. "Pierre, je suis malheureux", a dit Chirac. Lui, le bourru, n'a rien voulu entendre. Les intercesseurs de l'ancien président, il les a rembarrés, avant de déjeuner avec eux. Parfois, il lâche : "On va finir par l'aimer, Jacquot. Juste au moment où je ne l'aime plus - Ah saloperie... Ça me coûte du chagrin." Un jour, sans doute, il se laissera fléchir.
Au fond, ce n'est plus la question. Il continue à voir, de temps en temps, le président qui s'appelle maintenant Nicolas Sarkozy. Car "Nicolas, il a éliminé tout le monde". Depuis longtemps il savait qu'il gagnerait et l'avait dit à Chirac. "Amusez les rois par des songes, flattez-les, payez-les d'agréables mensonges (...), ils goberont l'appât, vous serez leur ami." La morale de la fable de La Fontaine est bien l'inverse de sa philosophie. Grognon professionnel, Mazeaud s'obstine à dire son fait au prince. "J'ai toujours dit ce que je pensais. Sinon on ne rend pas service. Pourquoi irais-je à l'Elysée dire "tu es le meilleur, c'est remarquable ce que tu fais" ? Tous ces cons qui approuvent quand il dit "deux et deux font cinq !"" Et de pester contre ceux qui se couchent. Il a glissé le conseil à François Fillon.
A 78 ans, il empile les missions, comme d'autres se mouchent : la commission Balladur sur les institutions, "Nicolas ne peut pas ne rien en retenir" ; puis la conciliation, avec son compère l'avocat Jean-Denis Bredin, dans le contentieux qui oppose depuis quatorze ans Bernard Tapie et le Crédit lyonnais. Si le président l'appelait, en janvier, pour une grande mission de remise à plat de la justice, il ne dirait pas non. Sarkozy lui a confié : "Tu es légitime." "Je ne suis pas un apparatchik, je suis indépendant", dit-il.
Indépendant et légèrement tyrannique. La vénérable maison gaulliste roupillait un peu. Elle est aujourd'hui sens dessus dessous. Le général François Kessler, directeur de la Fondation, gémit souvent à bon droit : "Il va me fusiller au petit matin à balles rouillées." Mazeaud a des idées bien arrêtées pour "redonner de la vie" à la Fondation. Par exemple regrouper la myriade d'associations autour du gaullisme : "Tous les mecs meurent, dans cinq ans il n'y a plus personne." Il rêve d'une belle affiche : le 9 novembre 2008, jour anniversaire de la mort du Général, il voudrait réunir à Colombey Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et le fils de Konrad Adenauer. Et puis pourquoi ne pas lancer une grande souscription, au printemps, avec la Caisse des dépôts ? A Colombey, les visiteurs se font rares. Le mémorial est déficitaire.
Gaulliste il est resté, même si aujourd'hui, à la tête de l'Etat, l'héritage part en lambeaux : l'atlantisme, la politique arabe, l'attitude face à l'Iran, le discours de Dakar sur l'Afrique, le froid polaire avec Moscou, autant de coups de canif. Au moins avec la Chine, dernier en date des voyages présidentiels, il faut garder les saints principes. Toujours vert, le président de la Fondation a mené une expédition de jeunes quadras français, à Pékin, Chongqing, Shanghaï, en septembre. Un prêtre, des militaires, des hauts fonctionnaires, une dirigeante de l'industrie, tout secoués par la tornade Mazeaud.
Il rêvait d'Histoire. De partir sur les traces d'une rencontre qui n'a jamais eu lieu, entre de Gaulle et Mao - malgré la reconnaissance de la Chine populaire par la France, en 1964. Il y eut des émissaires pour préparer ce voyage, et de fort prestigieux. Comme André Malraux, dépêché à Pékin dans le rôle du vieux compagnon de la révolution. De cette épopée, il existe plusieurs versions. Celle de Malraux lui-même, romancée dans les Antimémoires, celle, ironique et distancée, d'Alain Peyrefitte et celle, minutieuse, de Jean Lacouture.
Mazeaud n'est pas Malraux, mais il fut reçu comme un roi. Ses interlocuteurs et son hôte, Cheng Tao, vice-président de l'Institut des affaires étrangères du peuple chinois, lui ont aimablement répété qu'il créait "une atmosphère favorable à la visite du président Sarkozy". Il est vrai que l'après-Chirac, président très investi, suscitait quelque inquiétude. "Il a eu un très bon niveau d'interlocuteurs. Tout aide", note l'ambassadeur de France, Hervé Ladsous. Mazeaud a mené chaque séminaire au pas de charge, commis quelque admirable gaffe - en exigeant le retrait d'une rue Pétain à Shanghaï, disparue depuis longtemps -, prononcé de beaux discours, visité en connaisseur une immense usine de motos, escaladé allégrement la muraille de Chine. Broutille pour cet alpiniste. Même s'il jure désormais qu'il ne grimpera plus.
La pendule ne s'arrête jamais. Pas même pour descendre dans sa maison de l'Aveyron, indispensable refuge. C'est en doublant Jean Marais ("Ah, Jeannot !"), pour une scène de montagne dans un film, en 1961, que Mazeaud est tombé amoureux de la région, et plus tard d'une petite maison. Son propriétaire vint le voir à Paris. "Monsieur le ministre, vous aimez ma maison ? Elle est à vous." Il a pris pour un fou cet homme qui s'était mis au garde-à-vous. "Je vous la donne, a insisté l'Aveyronnais. On a été parachutés avec le 1er corps franc en 1945 à Gérardmer, avec votre père. On a été blessés ensemble." Evidemment Mazeaud a tenu à payer quand même. Le Général n'eût sans doute pas désapprouvé.
Béatrice Gurrey
17:20 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : De Gaulle, Histoire, Mémoire, Politique, UMP, SARKOZY, PS
jeudi, 30 août 2007
"C'est bien, Messmer".
Par Maurice Druon, écrivain, ancien ministre, Secrétaire perpétuel honoraire de l'Académie française.
Discours prononcé lors de la rentrée solennelle des cinq académies,
sous la Coupole de l'Institut de France, le 26 octobre 2005.
Si nous avons choisi "le courage" comme thème commun aux communications des cinq Académies en cette solennelle séance de rentrée, c'est avec une intention bien précise, celle de rendre hommage à un homme qui, outre les services exceptionnels qu'il a rendus à notre institution, aura incarné cette vertu, dans les situations les plus diverses, et avec le plus d'éclat parmi nos contemporains.
Pierre Messmer (...) , vous avez dit un jour, avec un humour gaullien : "Je n'aime pas les coups d'encensoir. Cela fait mal à la tête." Mais vous ne pouvez empêcher qu'on reconnaisse et célèbre en vous le très grand Français que vous êtes. Le pays a besoin d'exemples, et les hommes qui en fournissent sont rares. Vous êtes l'un d'eux. Acceptez donc de subir ce rappel de ce que vous fîtes de noble et de grand.
Votre aventure commence le 17 juin 1940, quand le jeune lieutenant que vous êtes, docteur en droit déjà, diplômé de l'Ecole des langues orientales et élève administrateur des colonies, entend le dernier maréchal de France annoncer à la radio que nos armées doivent cesser le combat. Cela ne fait pas votre affaire, pas plus qu'à votre ami Jean Simon, lieutenant qui, comme vous, accomplit un stage d'observation aérienne dans une ville de l'Ouest.
Comment peut-on déposer les armes, alors que vous ne vous êtes pas encore battu ? Il y a là quelque chose d'insultant, d'humiliant. On vous a donc compté pour rien ? J'ai connu cette indignation-là. Pensant que la lutte va se poursuivre hors de la métropole, votre ami Simon et vous, sans rien demander à personne, parce que personne dans la débandade ne semble prêt à vous répondre, vous sautez sur une motocyclette, et vous foncez vers le sud, sur les routes de la débâcle.
Cette nuit-là, le général de Gaulle méditait les paroles qu'il prononcerait le lendemain à la radio de Londres. Vous n'êtes pas un engagé du 18 juin, mais du 17. Vous êtes, sur votre moto roulant dans la nuit, l'avant-garde du refus.
Vous arrivez à Marseille. Naturellement, aucune troupe n'embarque. Impossible de trouver un passage, même clandestin. Pour subsister, vous vous embauchez, Simon et vous, comme dockers.
Vous avez bientôt maille à partir avec le syndicat CGT, qui vous reproche de donner le mauvais exemple en travaillant à une trop forte cadence. Et puis, vous dénichez un cargo italien, saisi avant l'armistice par la marine française, qui est empli d'armements et d'avions en pièces détachées, et doit être dirigé sur Oran. Vous montez à bord, vous vous abouchez avec le commandant et organisez une mutinerie. Vous déroutez le bateau sur Gibraltar, vous gagnez Londres, et ainsi vous ferez cadeau au général de Gaulle, en vous engageant dans son embryon d'armée, du bâtiment et de son chargement, dont la vente assurera trois mois d'existence à la France libre.
Pour vous remercier, de Gaulle vous dira : "C'est bien, Messmer" et vous témoignera sa reconnaissance en vous offrant de choisir l'arme dans laquelle vous voudrez servir. Vous lui répondez : "La Légion étrangère." Pourquoi ce choix ? Vous me l'avez dit un jour : "Parce que je voulais faire la guerre avec des gens sérieux." Pour le sérieux, qu'on me passe l'expression, vous allez être servi.
La 13e demi-brigade de la Légion, qui revenait de Narvik, en Norvège, était, avec quelques bâtiments de la marine, l'une des très rares unités à avoir refusé d'être rapatriée dans une France vaincue, et à former le premier noyau des "Free French".
Dès lors, quel parcours ! Erythrée, Palestine, Syrie. Dès 1941, vous aviez, avec votre section, enlevé à la mitraillette et à la grenade trois positions ennemies, fait soixante-six prisonniers, reçu deux citations à l'ordre du corps d'armée, puis de l'armée, et aviez été fait compagnon de la Libération, un des tout premiers.
C'est comme capitaine que vous vous illustrez à Bir-Hakeim, cette bataille qui rend à la France son honneur militaire et dont le nom entre dans la légende. Trois mois après, c'est El-Alamein. La citation, qui vous est décernée par le général de Gaulle lui-même, est ainsi rédigée : "Magnifique officier de Légion. Calme dans les pires moments. Tête froide. Très courageux. Dans la nuit du 23 au 24 octobre 1942, a entraîné sa compagnie à l'assaut de la position solidement organisée de Naq Kala. Malgré des pertes sévères, a enlevé son objectif dans le minimum de temps, infligeant de lourdes pertes à l'ennemi. Contre-attaqué par des chars et des blindés ennemis, a décroché sur ordre et au dernier moment."
Parmi les diverses formes que revêt le courage, nous pouvons, grâce à vous, donner place au courage militaire. Vous avez une étrange manière d'en parler. "Mais non, m'avez-vous dit un jour, ce n'était pas du courage, c'était de l'orgueil. A la Légion, nous voulions être les meilleurs. Alors, pour être les meilleurs, il faut bien engager sa vie !"
Vous fûtes, après la Libye, chef d'état-major adjoint du général Koenig. A la Libération, vous étiez fait officier de la Légion d'honneur. Le mot qui vous désigne alors, quand on parle de vous, est celui d'"héroïsme sans faille" .
Le moins étonnant n'est pas que, dans tous les combats que vous avez livrés, vous n'ayez pas récolté la moindre écorchure. Autour de vous, on tombe, on s'écroule, on est blessé, on meurt. Et vous, impavide, rien. Vous aviez reçu, sur votre front, à la naissance, une goutte d'or, celle qui permet à l'homme promis à un grand destin de traverser toutes les épreuves. Vous alliez en connaître d'autres, en Asie où, membre du corps expéditionnaire d'Extrême-Orient, après avoir rendu d'exceptionnels services aux Indes, vous êtes parachuté, en août 1945, sur l'Indochine. Fait prisonnier par les Viets, vous subissez l'internement.
L'exploit n'est pas d'avoir survécu, c'est de vous être évadé et d'avoir réussi à traverser une région particulièrement hostile, de surcroît presque entièrement inondée. Tête froide, oui, mais résistance physique hors pair, et volonté acharnée.
Démobilisé, vous acceptez de repartir pour l'Indochine comme directeur de cabinet du haut-commissaire, puis vous revenez à votre carrière initiale, celle d'administrateur de la France d'outre-mer. Voici venu le temps du courage civil, mais dans des fonctions qui réclament souvent les vertus militaires, car il y faut le sens du commandement et la capacité de décision, sans pouvoir attendre d'être couvert par des instructions qui viennent trop tard ou ne viennent jamais.
Gouverneur de la Mauritanie, puis de la Côte d'Ivoire, haut-commissaire au Cameroun, haut-commissaire de l'Afrique-Equatoriale, enfin haut-commissaire, autant dire vice-roi, de l'Afrique-Occidentale française, vous saurez avec habileté appliquer la nécessaire politique de décolonisation du général de Gaulle et présider à l'entrée dans l'indépendance de ces vastes et plus anciennes parties de notre empire. Il y a quelque chose de commun entre vous et l'amiral Mountbatten aux Indes. Vous saurez amener le drapeau avec autant de dignité que vous aurez mis d'ardeur à le défendre.
Parmi toutes les lames de l'éventail du courage, vous en aviez une encore à déployer : celle du courage politique. Ce n'est pas sa forme la plus courante. J'oserais même dire que c'est la plus rare. Combien d'hommes ai-je connus qui firent preuve de courage physique et se montrèrent timorés ou passifs dans l'action politique !
Ce n'est pas sans raison que de Gaulle vous appelle au ministère des armées. Vous serez celui qui, dans notre histoire, restera le plus longtemps dans cette fonction, depuis Louvois.
La période n'était pas facile. Vous eûtes à gérer deux affaires gravissimes : la guerre d'Algérie et la mise en place de la stratégie nucléaire. Pour la première, qui était liquidation du passé, vous n'aviez pas le commandement des opérations, mais vous aviez à maintenir les armées en état de faire face à la situation.
Nul besoin d'épiloguer : nous avons tous en mémoire cette période dramatique où non seulement Algériens et Français se combattaient, mais où des Français s'opposaient à d'autres Français, par des conceptions antagonistes de leur devoir. Vous avez vécu des heures à tous égards douloureuses.
La deuxième grande affaire fut de doter la France de l'arme atomique, pour la mettre en état d'affronter l'avenir. Les difficultés techniques n'étaient pas les seules à surmonter. Que d'oppositions au projet ! La gauche parlementaire, antigaulliste par principe, ne comprenait pas qu'il s'agissait de maintenir la France au rang des grandes puissances. Les écologistes se comportaient en aveugles bêlants. Les savants pacifistes, les plus dommageables peut-être, refusaient de mettre leur savoir au service du pays. Enfin, l'opinion internationale, conditionnée par les Anglo-Saxons, se montrait hostile à notre entreprise.
De Gaulle tint bon, et vous aussi, en l'occasion. Vous avez payé, une fois de plus, de votre personne. Ayant quelques doutes sur le fonctionnement du Commissariat à l'énergie atomique, vous avez décidé d'aller assister à l'un des premiers essais d'explosion souterraine, au Sahara. Vos doutes furent dramatiquement justifiés. Car, au lieu que l'explosion restât contenue dans le sous-sol, une immense flamme rouge jaillit, une lance de feu qui se dirigea vers votre poste d'observation, suivie d'un énorme nuage noir radioactif qui vous enveloppa. Quand on vous retira votre combinaison de protection, on fut incapable de mesurer l'irradiation que vous aviez subie. C'est miracle que vous n'ayez connu aucune séquelle. L'accident fut bien enfoui, lui, et jusqu'à ce jour, dans le "secret- défense".
Il vous restait une dernière épreuve à traverser, celle d'être premier ministre. Je dis bien épreuve. Car si cette fonction, par l'ambiguïté de sa définition constitutionnelle, est l'une des plus malaisées qui soit, elle réclamait, dans le temps où vous l'avez occupée, une réelle abnégation. (...)
L'Académie française a toujours réservé quelques-uns de ses sièges à de grands militaires et de grands hommes d'Etat. (...) Chacun chez nous incarne l'une des formes de l'art littéraire, l'une des tendances intellectuelles, philosophiques, scientifiques, politiques de l'époque, l'une des principales activités ou disciplines de l'esprit. C'est comme une grande façade, où doivent apparaître aux fenêtres de grandes figures du pays.
Il était juste et il était nécessaire que vous y figuriez, afin d'y être l'image d'une disposition de l'âme sans laquelle toute autre vertu serait inopérante : le courage.
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vendredi, 24 août 2007
Le dernier article d'Henri Amouroux: Les Alliés percent les codes secrets nazis.
Par Henri AMOUROUX,
Membre de l'Institut.
Article publié dans Le Figaro,
le 23 août 2007.
Dès 1939, les services de renseignements polonais, français et anglais décryptent les messages émis par les machines à coder allemandes Enigma. Un atout décisif dans la conduite de la guerre.
Pour Christian Destremau, auteur de Ce que savaient les Alliés, livre qui se lit presque comme un roman (presque, car il est riche en documents « d'époque », plus ou moins longuement cités), ce sont beaucoup moins les résistants de tous pays qui ont aidé les Alliés à découvrir les secrets des défenses allemandes que les décrypteurs britanniques.
Installés à Bletchley Park, au nord de Londres, ils captaient et décryptaient les milliers de messages émis par ces machines Enigma qui auraient pu assurer la victoire à l'Allemagne si leur mystère n'avait été, dès le printemps 1939, percé par les services secrets polonais en liaison avec le commandant Bertrand des services secrets français et l'Intelligence Service.
Enigma ? De quoi s'agissait-il ? Imaginant ses lecteurs tous bien informés, Christian Destremau n'a pas conté en introduction l'histoire de cette machine à chiffrer (identique dans sa présentation à une machine à écrire banale) créée pour le commerce, en Allemagne, en 1922.
C'est à partir de 1925 que le service allemand du chiffre s'intéresse à elle et en développe prodigieusement les capacités ; à partir de 1930 que les services secrets polonais, britanniques, français, (aidés par Schmidt, informateur allemand admirablement placé, qui sera arrêté par la Gestapo et fusillé en 1943) entreprirent de résoudre une énigme que les Allemands pensaient impénétrable et le pensaient si fortement que, jusqu'en 1945, ils ne changèrent rien à Enigma, ni à ses méthodes d'utilisation.
De leur côté, les Anglais firent tout - jusqu'à laisser se dérouler « normalement » des offensives, ou, comme à Coventry, des bombardements, dont ils connaissaient le jour, l'heure, les objectifs, pour que les Allemands ne soupçonnent pas qu'ils interceptaient et décryptaient les ordres donnés à la Lutwaffe, comme à la Kriegsmarine ou à la Heer. La façon dont les déchiffreurs de Bletchley Park avaient découvert les projets allemands, qu'ils soient militaires, politiques, ou diplomatiques, devait donc rester « ultra-secret ». Ce fut longtemps le cas. Mais depuis plusieurs années, on savait le rôle joué par Enigma dans le déroulement des opérations.
Le livre de Christian Destremau, qui a bénéficié d'une partie des 75 000 télégrammes allemands récemment déclassifiés (plus de 600 000 furent interceptés au cours de la guerre) s'attache à expliquer huit moments de l'histoire des années 1940-1945. S'aidant de nombre de documents diplomatiques - émanant notamment des ambassadeurs japonais -, Destremau écrit des pages pleines d'intérêt aussi bien sur les bombardements anglo-américains des villes allemandes et sur le moral de la population que sur Pearl Harbor (Roosevelt était-il « informé », comme la légende le dit ? Il répond non !) ou encore sur les tentatives d'attentats et les attentats contre Hitler.
Un chapitre consacré à Vichy sous le titre « Double jeu à Vichy et l'empire français » conclut, à l'aide essentiellement d'interceptions de documents allemands et japonais, à l'absence totale non seulement de « double jeu », mais aussi de volonté de double jeu, ce qui paraît fort catégorique sous la plume d'un homme dont le père écrivit un excellent et renseigné Weygand, dans lequel on apprend beaucoup sur le « premier Vichy ».
Le chapitre sans doute le plus attendu de Ce que savaient les Alliés porte un titre honnête et décevant : « Une lucarne sur la solution finale ». Il est d'ailleurs le plus court (35 pages) du livre et s'intéresse essentiellement au sort des Juifs italiens après la chute de Mussolini en septembre 1943. Presque rien sur la France, sur les rafles de juillet et de septembre 1942. Il faut se reporter à un chapitre précédent pour lire (p. 112-113) le cynique message par lequel Pierre Laval, le président du Conseil, explique aux ambassadeurs de France les « raisons » des rafles de septembre 1942 en zone non occupée.
Au petit nombre de documents sur les déportations et les massacres de masse décryptés par les services britanniques, Destremau donne deux explications. Pour l'Allemagne, la « solution finale » était une affaire intérieure qui se traitait par courrier et non par radio. Pour les services britanniques et américains, comme pour Churchill et Roosevelt, « il était quasiment impossible de comprendre (par ce qu'ils savaient) la réalité. Il n'y eut pas de conspiration du silence et de la désinformation ». Destremau ajoute que les moyens d'interception et de décryptage anglais étant essentiellement consacrés à l'interception et au déchiffrage des messages émanant du commandement et des unités allemandes, « les messages SS transitant à l'intérieur du Reich » étaient négligés. L'explication est valable. Elle sera certainement discutée par les tenants du « silence volontaire » des Alliés.
Quoi qu'il en soit, le livre de Destremau, brièvement analysé, représente un considérable travail et mérite de rester dans les bibliothèques de tous ceux qui s'intéressent aux problèmes les moins connus, (ou aux secrets les mieux préservés) de la Seconde Guerre mondiale.
Ce que savaient les Alliés de Christian Destremau Perrin, 417 p., 22,50 euros.
10:55 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Histoire, Institut, 2e Guerre Mondiale, UMP, Occupation
mardi, 27 mars 2007
Cycles des conférences Vincent Wright au Conseil d'Etat.
J'ai assisté hier à une conférence organisée par le Comité d'histoire du Conseil d'Etat et de la juridiction administrative, sur le thème "Léon Noël, du Conseil d'Etat au Consiel constitutionnel", par M. Yves BEAUVOIS, docteur en histoire. Cette conférence passionnante, qui s'est tenue dans la salle de l'Assemblée générale du Conseil d'Etat, a été l'occasion de revenir sur les vies d'un grand serviteur de l'Etat au travers des différents régimes qui se sont succédés au cours du XXe siècle.
NCL
08:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Histoire, Institutions, Politique
lundi, 06 novembre 2006
Portrait du Général de Gaulle publié par M. Jacques CHIRAC, Président de la République, à l'occasion des 60 ans de "Time Magazine"
Le Général de Gaulle, c'est d'abord une certaine idée de la France.
C'est l'homme qui de Londres, le 18 juin 1940, appela les Français à refuser le honteux armistice avec l'Allemagne nazie. C'est l'homme qui dit non à la Collaboration. C'est l'homme qui sauva l'honneur de la France, qui permit en 1945 à notre pays, avec les États-Unis, avec les Alliés, de figurer dans le camp des vainqueurs. Car de Gaulle avait compris que cette guerre était une guerre mondiale, un choc frontal entre les démocraties et le totalitarisme nazi. Il avait compris que, tôt ou tard, l'entrée en guerre des États-Unis serait déterminante et ferait basculer la victoire dans le camp de la liberté.
Bien peu d'hommes ont su, aussi bien que lui, incarner les valeurs éternelles de la France : c'est pour cela qu'une grande majorité de Français, aujourd'hui encore, voit en lui un symbole et un exemple.
Mais de Gaulle, c'était aussi un bâtisseur. A la Libération, il rétablit la République, assura la concorde civile, remit en marche l'industrie et les forces vives du pays. Il fit entrer la France dans la modernité en accordant enfin le droit de vote aux femmes. Il donna une nouvelle vigueur à notre idéal de solidarité en mettant en place la Sécurité sociale qui fait partie de notre identité. Il aurait voulu refonder sur de nouvelles bases nos institutions : la classe politique d'alors n'y était pas prête.
Et puis, bien peu d'hommes ont eu deux fois rendez-vous avec l'histoire : c'est cela aussi qui fait du Général un personnage hors du commun. En 1958, après douze ans de désordre institutionnel, dans les convulsions de la guerre d'Algérie, c'est lui qui sauva à nouveau la République. Il mit fin à la guerre et mena à bien la décolonisation en créant un lien nouveau, qui dure encore, avec les pays de l'ancien Empire. Il donna au pays sa Constitution actuelle, à la fois stable et souple, qui fonde la légitimité du Président de la République sur le suffrage universel. Il créa les conditions de l'industrialisation des années 1960, qui fit à nouveau de notre pays une grande nation économique.
Enfin, de Gaulle rendit à la France son rang dans le monde. D'abord en dotant notre pays d'une force de dissuasion qui garde toute son actualité, et sans laquelle l'indépendance de notre pays ne serait qu'un mot. Et puis, lui qui l'avait tant combattue, il choisit la réconciliation avec l'Allemagne et jeta les bases de la construction européenne. Il créa les conditions d'une nouvelle politique internationale pour la France et fit entendre sa voix dans le monde, par les valeurs universelles qu'elle porte, les solidarités qu'elle cultive sur les cinq continents.
C'est, je crois, dans la fidélité à cette conception du rôle de la France que j'ai construit la réponse de notre pays à la mondialisation : la recherche d'une gouvernance mondiale qui soit fondée sur des valeurs et non pas sur les seuls intérêts économiques ; l'importance des peuples, indépendants et souverains, qui doivent être respectés ; le refus de l'usage unilatéral de la force dans un monde qui doit être régi par le droit et la solidarité ; la diversité conçue comme une richesse ; le refus du choc des civilisations et la nécessité du dialogue des cultures.
Voilà pourquoi, dans les turbulences contemporaines, la vision, l'ambition et le message du Général de Gaulle restent, à mes yeux, une fierté pour la France et une irremplaçable inspiration.
Jacques CHIRAC
Source: Présidence de la République.
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