samedi, 31 octobre 2009
Les surprises de l'Histoire
Par Vaclav Havel, ancien Président de la République Tchèque.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 31 octobre 2009.
A l'époque où je comptais parmi ceux qu'on appelait "dissidents", je recevais parfois des journalistes venant de l'Ouest. Leurs questions laissaient transparaître leur grand étonnement devant le fait que nous autres dissidents - infime pourcentage de la population - oeuvrions ouvertement en faveur d'un changement radical de la situation alors qu'à première vue, il était évident que jamais nous n'obtiendrions de retournement majeur.
Au contraire, il semblait que tous nos efforts ne pouvaient qu'aboutir à de nouvelles persécutions. Faute du moindre instrument de pouvoir pour appui, faute de la moindre marque visible de soutien de la part d'un secteur significatif de la société, nos aspirations paraissaient vaines. Où comptez-vous parvenir si vous n'êtes pas appuyé par la classe ouvrière, par l'intelligentsia ou encore par un mouvement d'insurrection, un parti politique légal ou une autre force sociale d'importance ? Telles étaient les questions des journalistes, et nous leur donnions des réponses toutes faites.
Ceux qui exprimaient ainsi leur étonnement partaient de l'idée qu'ils avaient compris tous les grands mécanismes de l'Histoire et savaient pertinemment ce qui allait ou pouvait advenir, ce qui avait une chance d'aboutir et ce qui n'en avait aucune, ce qui était raisonnable, réaliste et ce qui relevait de la folie pure. Lors de ces entretiens, j'ai souligné plus d'une fois que, dans un régime totalitaire, il était difficile d'entrevoir les entrailles de la société, dès lors que celle-ci se présentait de façon monolithique et prétendument loyale envers le régime.
Forgé en premier lieu par la peur, il se pouvait qu'un tel monolithe fût en réalité nettement plus fragile qu'en apparence. Personne n'aurait pu prédire si une boule de neige fortuite saurait, un jour, provoquer une avalanche. Cet état d'esprit n'était pas, bien évidemment, le seul ni même le principal moteur de notre comportement d'alors, mais tel était notre sentiment. La leçon que l'on peut en tirer est évidente : on ne devrait jamais présumer d'avoir saisi toutes les lois historiques et, par conséquent, d'être en mesure de prédire ce qui va se produire.
Il y a vingt ans, en Tchécoslovaquie, une boule de neige sous la forme de la répression féroce d'une manifestation d'étudiants s'est muée en avalanche. Et tout le système totalitaire en fut ébranlé, s'effondrant tel un château de cartes. Cela, il faut l'attribuer à bon nombre de facteurs, parmi lesquels la profonde crise interne dans laquelle était plongé le régime, les événements dans les pays voisins ou une conjoncture internationale favorable.
Quoi qu'il en soit, nous fûmes étonnés par la rapidité et la facilité de ce retournement. Face à lui, il s'est avéré que les dissidents étaient aussi perplexes que les journalistes et politologues de l'Ouest. A notre tour, nous nous montrions incapables de prendre la juste mesure de la situation, et, en définitive, de prévoir leurs conséquences éventuelles. Nous cherchions à nous comporter en hommes libres, à dire la vérité, à apporter un témoignage sur la situation dans notre pays. Nous n'aspirions pas au pouvoir.
Faute d'alternative, ce pouvoir nous l'avons accepté, avec embarras. Or, au même moment, il s'est produit une chose intéressante : bon nombre de ceux qui, pendant des années, avaient marché au pas sans mot dire, de même que bon nombre de ceux qui avaient jugé nos efforts gratuits, se sont mis à nous reprocher d'être mal préparés à jouer notre rôle dans l'Histoire. Aujourd'hui encore, d'aucuns montent en épingle tout ce que nous aurions dû faire et que nous n'avons pas fait, de même que tout ce que nous n'aurions pas dû faire, et que nous avons fait.
Arrivant après la bataille, ces généraux de la vingt-cinquième heure nous reprochaient ce que nous-mêmes tentions jadis de formuler aux observateurs sceptiques venus de l'extérieur, à savoir que nous n'anticipions pas tout ce qui pouvait arriver, que nous ne prévoyions pas les mouvements occultes de l'Histoire ni l'avenir avec suffisamment d'avance. Et que nous n'acceptions pas qu'il puisse survenir un événement que nous avions jusque-là cru improbable.
Oui, parmi les dissidents, il y avait des professeurs, des peintres, des écrivains, des chauffagistes, mais d'hommes politiques point. D'ailleurs, où serions-nous allés chercher une génération spontanée d'hommes politiques de rechange, sous un régime totalitaire ? La quantité de choses auxquelles il fallait s'attaquer ne laissait donc pas de nous étonner.
Pourtant, je crois que c'était une bonne chose que de ne pas être préparés à assumer l'Histoire, ou plutôt sa course accélérée. D'une manière générale, je me méfie de celui qui est trop bien préparé. Mais dans l'enthousiasme général devant une révolution opérée sans douleur et alors que chacun venait proposer une aide désintéressée, il semblait que la restauration d'un système politique démocratique et la désétatisation de l'économie pouvaient être menées tambour battant.
Néanmoins, tel ne fut pas le cas. Il s'est avéré qu'il était impossible, en quelques heures ou quelques jours, de penser, de préparer et de mettre en oeuvre toutes les réformes nécessaires. Combien de fois me suis-je alors énervé parce que tout tardait beaucoup trop longtemps et que rien n'allait de soi. Ce fut peut-être la plus grande surprise pour moi que de constater, et je n'étais vraisemblablement pas le seul, que l'on peut dans une certaine mesure influencer l'Histoire, mais nullement la brusquer.
Dès le début - et cela pour de bonnes raisons -, notre pays tout comme d'autres pays de l'ancien bloc soviétique a déployé tous ses efforts pour voir s'ouvrir devant lui les portes des institutions occidentales, notamment de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et de l'Union européenne. Et c'est ce qui s'est enfin produit. La procédure d'adhésion a pris beaucoup de temps et il a fallu surmonter bon nombre d'écueils. A présent nous sommes, je crois, bien ancrés dans cet espace qui est le nôtre, et auquel nous avions été arrachés par la force. Pourtant, je ne suis pas sûr que les "anciennes" démocraties occidentales ne regrettent pas de temps à autre d'avoir donné l'aval à cet élargissement. Et si la décision en avait été reportée à aujourd'hui, je ne suis pas convaincu qu'elles nous admettraient encore parmi elles.
Si tel était le cas, je n'en serais pas surpris. Mais en même temps, et on aura compris le sens de mon propos ici, la patience paie. Nous en avons fait l'expérience dans la dissidence, et aussi dans la pénible édification d'un Etat démocratique. Ce n'est pas en tirant sur l'herbe qu'on fait pousser le gazon.
C'est parfois exaspérant, mais il semble que chaque chose vienne en son temps. L'idée d'une Europe perpétuellement condamnée à la division est perverse. En ce sens qu'elle pourrait conduire, dans la région qui est la mienne, à une grave montée des nationalismes et de leurs zélateurs, ce qui se produit presque partout lorsque le terrain est instable. Et cela occasionnerait certainement bien davantage de tourments à l'Occident et, finalement, au monde entier que le tracas que nous lui causons aujourd'hui. D'autant que l'épidémie ne manquerait pas de se propager.
Faire preuve de patience, en ce sens, a incontestablement un sens. L'impatience peut conduire à l'orgueil et l'orgueil, mener à l'impatience. Par l'orgueil, j'entends la prétentieuse conviction que l'on est le seul à tout savoir, le seul à avoir compris l'Histoire, en conséquence de quoi on se trouve habilité à la prédire. Et lorsque le cours des choses ou du monde dépasse l'idée que l'on s'en fait, il ne nous reste qu'à intervenir. Par la force, s'il le faut. C'est le cas du communisme.
L'assurance de ses théoriciens et de ses architectes a fini par aboutir au goulag. Dès le départ, leur conviction était qu'ils avaient percé le mystère des lois de l'Histoire et qu'ils sauraient donc construire un monde plus juste. A quoi bon dès lors se perdre en explications ? A ceux qui savent s'y prendre d'édifier un monde meilleur tout de suite, dans l'intérêt de l'humanité et sans se préoccuper de ce que cette dernière peut penser. Etablir un dialogue n'est qu'une perte de temps et, après tout, on ne fait pas d'omelette sans casser les oeufs.
La chute du rideau de fer et la fin de la division bipolaire du monde qui, jusqu'alors, semblait être l'une des causes principales de tous les maux, ont indubitablement constitué un événement historique d'importance majeure. Une forme de violence faite au monde a pris fin, le danger d'une troisième guerre mondiale s'est volatilisé. Dans un premier temps, d'aucuns pouvaient songer que l'Histoire elle-même avait pris fin et qu'en lieu et place on assisterait à l'avènement d'une belle ère arrachée à l'Histoire.
Cela aussi était la manifestation d'un manque de modestie face aux mystères de l'Histoire ou, tout simplement, un manque d'imagination. En effet, aucune fin de l'Histoire à l'horizon. Plusieurs grands dangers se sont certes éloignés, mais une multitude de menaces, en apparence de moindre importance, ont fait surface une fois le carcan bipolaire brisé. Mais quel danger peut-on tenir pour négligeable à l'ère de la mondialisation ? Jadis, c'est en Europe qu'étaient déclenchées les guerres mondiales, sur ce continent qui, pendant longtemps, fut le centre du monde civilisé. Sommes-nous certains qu'il en sera ainsi à jamais ?
Aujourd'hui, alors que n'importe quel dictateur peut se procurer une bombe atomique, n'est-il pas possible qu'un conflit régional finisse par ravager le monde entier ? Les terroristes n'ont-ils pas désormais maintes fois plus de possibilités à leur portée qu'ils n'en ont eues par le passé ? Cette première civilisation athée dans l'Histoire, qui ne se réclame pas de l'éternité, ne voit-elle pas advenir de nombreuses menaces graves surgies tout simplement d'un manque de perspicacité ? Ne naît-il pas des générations nouvelles de personnes obsédées, fanatiques et vouées à la haine auxquelles notre époque offre des possibilités de nuire infiniment plus étendues qu'auparavant ? Ne commettons-nous pas quotidiennement des centaines d'actes préjudiciables à la vie de notre planète, aux conséquences non seulement funestes, mais aussi irrémédiables ?
Il me semble que la chose la plus importante aujourd'hui - et mes expériences des dernières décennies ne cessent de m'en convaincre - serait d'adopter une attitude humble à l'égard du monde, de respecter ce qui nous dépasse, de tenir compte du fait qu'il existe des mystères que nous ne comprendrons jamais et de savoir qu'il faut assumer notre responsabilité sans la fonder sur la conviction que nous savons tout, en particulier comment tout va finir. Nous ne savons rien. Mais l'espoir, nul ne peut nous l'ôter. Du reste, une vie qui ne réserverait aucune surprise serait bien ennuyeuse.
Traduit du tchèque par Zuzana Tomanova avec Maxime Forest
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lundi, 12 octobre 2009
Gorbatchev : «On a évité une troisième guerre mondiale»
Interview de Mikhaïl Gorbatchev, dernier président de l'URSS.
Entretien publié dans Le Figaro, le 12 octobre 2009.
LE FIGARO. - Il y a vingt ans, vous étiez au pouvoir en Union soviétique au moment de la chute du mur de Berlin. L'aviez-vous vue venir ou vous a-t-elle pris par surprise ?
Mikhaïl GORBATCHEV. - Il aurait été difficile de me surprendre à cette époque-là. Ces événements étaient le résultat d'un long processus. Cela faisait longtemps que j'étais dans les cercles du pouvoir et je connaissais parfaitement la situation. Quand je suis devenu le leader de l'Union soviétique, l'une des pierres angulaires de ma vision du monde était de considérer l'Europe comme notre maison commune. J'avais d'ailleurs proposé, au cours d'une visite en France, que nous bâtissions cette maison commune. Et la question allemande faisait partie de cette vision. L'unification de l'Allemagne a été possible parce qu'elle a été précédée de grands changements en URSS, en Europe centrale et de l'Est, dans les relations avec les pays occidentaux et particulièrement avec les États-Unis, avec qui nous étions alors en très mauvais termes. Quand je suis arrivé à la tête de l'URSS, les responsables soviétiques et américains ne s'étaient pas rencontrés depuis six ans. Quelques années plus tard, nous avions changé cela. Et c'est l'ensemble de ces changements qui a entraîné la possibilité de la réunification. Lors d'une visite en RDA en 1989, à l'occasion du 40e anniversaire de la République est-allemande, j'ai été très impressionné par ce que j'ai vu. J'ai longuement parlé avec le président Erich Honecker et il m'a étonné. Je pensais qu'il ne comprenait pas ce qui se passait. Ou qu'il refusait d'accepter le processus qui était en cours et qui, de toute évidence, mettait la question de l'unité de l'Allemagne sur la table. Il y avait un grand défilé, les vingt-huit régions de la RDA étaient représentées. Les jeunes qui participaient à la manifestation criaient des slogans qui prouvaient que le pays était en effervescence et qu'il allait y avoir de grands changements très bientôt… Le premier ministre polonais, Mieczyslaw Rakowski, s'est approché de moi en me demandant si je comprenais l'allemand. J'ai répondu : suffisamment pour savoir ce que disent les pancartes et les slogans. Alors il m'a dit : c'est la fin. J'ai dit oui.
À vous entendre, c'est presque comme si vous aviez vous-même planifié tout cela ?
Non, je ne l'ai pas planifié. D'ailleurs, en juin 1989, à l'occasion d'une visite en RFA, après un entretien avec Helmut Kohl, un journaliste m'a demandé si nous avions évoqué la question allemande. J'ai répondu que oui. J'ai déclaré que la division de l'Allemagne était un héritage de l'histoire, de la Seconde Guerre mondiale. Mais que c'était à l'histoire de dire ce qu'il en adviendrait. Les journalistes n'étaient pas contents et ils ont insisté en me demandant quand aurait lieu la réunification. J'ai répondu que cette question serait probablement résolue au XXIe siècle et que ce serait l'histoire qui déciderait. Vous voyez, c'était ma position quelques mois avant la chute du Mur… Et puis il y a eu les changements en URSS, en Europe centrale et de l'Est, la « révolution de velours », les nouvelles relations avec les États-Unis, le désarmement. Tout cela a entraîné la spirale des événements, même si la RDA était encore une sorte d'île dans cette mer de changement.
Avez-vous eu la tentation de recourir à la force pour arrêter les mouvements à l'œuvre en Europe de l'Est ?
Vous savez, quand mon prédécesseur, Konstantin Tchernenko, est mort, en 1985, les leaders des pays du pacte de Varsovie sont venus aux funérailles à Moscou. Nous nous sommes réunis dans mon bureau. Je les ai remerciés et je leur ai dit : nous ne ferons rien qui puisse compliquer nos relations avec vous. Nous respecterons nos obligations, mais vous êtes responsables de votre politique, de votre pays, et nous sommes responsables de notre politique, de notre pays. En 1985, donc, je leur ai promis que nous n'interviendrions pas - et nous ne sommes jamais intervenus. Si nous l'avions fait, alors je ne serais probablement pas là aujourd'hui, avec vous… Cela, je peux vous l'assurer.
Que se serait-il passé, selon vous ?
On aurait pu avoir une Troisième Guerre mondiale… À l'époque, l'Europe était pleine d'armes nucléaires. Il y avait environ deux millions de troupes des deux côtés du rideau de fer… Imaginez simplement ce qui aurait pu arriver si nous avions utilisé la force…
Quelle était, à cette époque, votre vision de l'avenir de l'Union soviétique ?
C'était une vision qui nous a conduits à engager des changements démocratiques, à ouvrir le pays, à réformer notre union et notre économie, à rendre leur liberté de mouvement aux citoyens, à introduire la liberté d'expression et de religion. À cette époque, je n'avais aucune hésitation, je savais que c'était le chemin à suivre. Et j'ai cru que l'on pourrait ainsi préserver l'Union soviétique. Mais, après les élections libres de 1989, certains, au sein du Parti communiste, ont réagi férocement contre toutes ces réformes. Le parti était alors divisé : 84 % des députés en étaient membres, mais la nomenklatura avait perdu les élections. J'avais toutes les raisons de croire que la perestroïka était soutenue par la majorité. Il n'empêche que la nomenklatura a essayé à plusieurs reprises de me renverser, de me démettre lors des réunions du Soviet suprême. Les adversaires de la perestroïka n'ont pas été capables de s'opposer à nous légalement, politiquement. C'est pour cela qu'ils ont organisé un coup d'État en 1991. Nous avons sous-estimé le danger, nous aurions dû agir avec plus de fermeté pour empêcher cela. Je pense que les défenseurs de la perestroïka, y compris moi-même, nous avons été trop confiants. Nous croyions être sur la bonne voie. À cette époque, nous avions préparé un programme pour redresser la situation économique en URSS. Ce programme avait été soutenu par toutes les Républiques, même les Républiques baltes. Début août, nous avions aussi préparé un nouveau traité pour l'Union. En novembre 1991, nous voulions tenir un congrès pour réformer le parti. Nous pensions que, dans cette situation, il aurait été irresponsable pour quiconque d'organiser un coup d'État. Malheureusement, ils l'ont fait, et certains de ceux qui ont organisé le coup faisaient partie de mon entourage, de mon cercle rapproché.
Comment interprétez-vous aujourd'hui la nostalgie de l'empire et de l'Union soviétique qui se manifeste au sein du pouvoir et de la population russes ?
Je connais la situation. Je pense qu'il ne faut pas exagérer cette tendance. Dans un sondage réalisé en 2005 pour le 20e anniversaire de la perestroïka, 55 % des gens estimaient que les changements avaient été nécessaires, alors qu'ils étaient minoritaires dix ans plus tôt. Les deux tiers des Russes se disent favorables aux élections libres, à l'économie de marché et à la liberté de mouvements…
Oui, mais Staline est plus populaire aujourd'hui qu'hier…
Je ne le pense pas. Il est vrai que certains manifestent dans la rue avec des portraits de Staline. Cela prouve surtout que la Russie n'a pas totalement réussi son processus de changement. Mais cela, on le savait déjà. Quoi qu'il en soit, il n'y aura pas de retour vers le passé. On ne peut pas faire marche arrière. Cela n'arrivera pas.
Quel jugement portez-vous sur la politique du tandem Medvedev-Poutine ? Ces deux hommes mènent-ils la Russie sur la bonne voie ?
Le premier mandat de Vladimir Poutine était plutôt positif. Il a mis fin au processus de désintégration de la Russie, qui était extrêmement dangereux. Il a stabilisé la situation : ne serait-ce que pour cela, il aura sa place dans l'histoire. Mais je ne vois pas de véritable effort de modernisation, c'est le principal problème. Les conditions étaient favorables, grâce à l'augmentation du prix du pétrole… Mais je m'interroge sur la manière dont ont été utilisés ces millions de pétrodollars. Je crois qu'ils ont permis à leurs amis d'acheter les Champs-Élysées et le reste de la France… Je plaisante, mais je pense qu'une grande partie de cet argent a été gaspillée et qu'il n'a pas été utilisé pour moderniser le pays. Ils auraient dû agir beaucoup plus tôt pour améliorer la situation économique, moderniser la Russie et aussi la démocratiser. D'un côté, ils ont arrêté l'incendie ; de l'autre, ils ont commis des erreurs.
Le problème essentiel relève-t-il selon vous de la politique économique ou de la corruption ?
Ce qu'il faut au pays, c'est un nouveau système, un nouveau modèle de développement. Et, pour le bâtir, il faut venir à bout de la corruption. Pour l'instant, je vous l'accorde, ce n'est pas le cas. Mais qui vivra verra.
Pensez-vous que Medvedev et Poutine vont saisir la main tendue par Barack Obama ?
Ce n'est pas seulement Barack Obama qui est à l'origine de cette opportunité dans la relation russo-américaine. Mais c'est une personne sérieuse, qui comprend la situation de crise, qui milite en faveur de la dénucléarisation et qui a pris la mesure des problèmes environnementaux. C'est un bon interlocuteur pour nos dirigeants, parce que c'est aussi ce qu'ils souhaitent. J'ai un sentiment positif à l'égard du président américain. Et, oui, je crois que la Russie veut saisir cette chance. Mais on ne sait jamais…
Vous avez reçu le prix Nobel de la paix en 1990. Pensez-vous que celui qui vient d'être décerné à Barack Obama est mérité ou prématuré ?
Je lui ai écrit pour le féliciter. J'ai dit que c'était le bon choix car je me sens proche de sa vision du monde. Il lui faudra beaucoup de détermination, d'autorité internationale et de talent de communication pour la mettre en œuvre. Je lui souhaite de réussir.
Vous avez retiré les troupes russes d'Afghanistan. Vingt ans après, Barack Obama s'apprête à décider, ou non, l'envoi de renforts américains dans ce pays. Que lui conseilleriez-vous ?
Nous avons traversé une période identique à celle que connaît Obama en Afghanistan. Nous aussi, nous avons dû remettre à plat notre stratégie et nos politiques. Je pense que l'objectif ultime des Américains devrait être le retrait de leurs forces. Mais je n'ai pas de recommandation à lui faire. Sans doute aurait-il mieux valu ne pas s'y engager… Pendant que nous nous retirions d'Afghanistan, les Américains travaillaient avec les Pakistanais pour créer les talibans, alors qu'ils nous affirmaient vouloir un pays « libre et stable, en bons termes avec nos deux nations »… Aujourd'hui, ils en récoltent les fruits. D'un autre côté, j'admets qu'il est nécessaire d'agir contre les noyaux terroristes…
Vous êtes à la tête de Green Cross (« la croix verte »), une ONG vouée à la protection de l'environnement : êtes-vous confiant avant la réunion mondiale prévue en décembre à Copenhague sur le réchauffement climatique ?
Je veux croire que ce sera une étape majeure dans la bonne direction. De solides travaux préparatoires ont eu lieu. Les problèmes environnementaux nous étranglent : nous devons faire en sorte d'éviter une catastrophe, d'échapper au désastre. Il ne faut pas que la température moyenne de la planète augmente de plus de 2 % : même cet objectif sera très difficile à atteindre. Les États doivent maintenant prendre des mesures décisives.
09:12 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, histoire, diplomatie, urss, europe, ump, sarkozy, pc
mercredi, 15 avril 2009
Maurice Druon est mort: un baron s'est envolé.
C'est avec une très profonde émotion que j'apprends la disparition de Maurice Druon, décédé hier à quelques jours de ses 91 ans.
Du Chant des partisans, qu'il écrivit avec son oncle Joseph Kessel, à l'Académie française, où il avait été élu en 1966 au fauteuil de Georges Duhamel et dont il était Secrétaire perpétuel honoraire, Maurice Druon à toujours défendu avec courage les convictions qui l'animaient. De son engagement auprès des Forces Françaises Libres en 1940, au combat qu'il a mené jusqu'à son dernier jour pour la défense de la langue française et de la mémoire du Général de Gaulle, l'auteur des Rois Maudits incarnait une certaine idée de la France, de plus en plus diffuse.
A titre personnel, je pleure le grand écrivain, lauréat du Prix Goncourt en 1948 avec Les Grandes Familles, mais surtout l'homme courtois et amical avec lequel je prenais plaisir à refaire le monde autour d'une coupe de champagne ou d'un wisky. Beaucoup nous séparait, du talent à la gloire, mais une chose nous réunissait, notre fidèlité à l'Homme du 18 juin.
C'est donc l'un des derniers gardiens du temple gaulliste qui s'en va, emmenant avec lui sa part d'histoire, d'humanisme et d'espoir.
A son épouse Madeleine, à ses confrères de l'Académie française, j'adresse mes condoléances les plus sincères.
NCL
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samedi, 28 mars 2009
La charge de Jacques Chirac contre les négationnistes.
Article de Sophie de Ravinel,
publié dans Le Figaro,
le 28 mars 2009.
L'ancien président de la République prône l'enseignement de la Shoah dans les pays arabes.
«Le drame de la Shoah interdit l'oubli. Il impose la pudeur. Il fait exploser la colère au cœur de chaque homme de bonne volonté, lorsque la Shoah est contestée.» Silencieux depuis plusieurs mois, Jacques Chirac a choisi de s'exprimer sur un thème qui avait déjà marqué sa présidence. Vendredi, à l'Unesco, l'ancien chef de l'État a apporté un soutien appuyé au projet Aladin initié par la Fondation de la mémoire de la Shoah. Un projet destiné à lutter contre le négationnisme, en particulier dans les pays arabes.
Jacques Chirac a insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas de vouloir « aire porter aux pays musulmans une culpabilité qui n'est pas la leur». Il a cependant souligné l'importance de «faire connaître la Shoah, pour la faire sortir du silence que l'on a fabriqué autour d'elle, dans beaucoup de pays». Pour lui, les raisons de ce silence sont simples : «Évoquer la Shoah risquait de susciter dans ces pays un sentiment de sympathie pour les Juifs et l'existence d'Israël. Alors, a-t-il dit, on l'a cachée.»
L'ancien président s'est inquiété du fait que «les conflits incessants du Proche-Orient servent aujourd'hui de prétexte à une nouvelle haine d'Israël. Elle est en train de devenir une nouvelle haine des Juifs ; cette haine se répand», a-t-il observé. Elle peut être le débutd'un nouveau cauchemar. Chirac insiste : «Il n'y aura pas de paix au Proche-Orient tant qu'il n'y aura pas de reconnaissance et acceptation de l'État d'Israël.» Et ajoute : «Mais il n'y aura pas reconnaissance mutuelle réelle sans assentiment des peuples (…) sans une compréhension plus intime.»
Celui qui avait reconnu la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France, dans son discours du Vél'd'Hiv, en juillet 1995, estime que ce projet Aladin s'inscrit dans le cadre du combat qu'il mène à la tête de sa propre Fondation pour le dialogue entre les cultures. Ce projet, sur son site Internet, propose un contenu pédagogique en plusieurs langues, dont le turc, l'arabe ou le farsi, sur l'histoire de la Shoah et celle du judaïsme. Il est soutenu par plus de 200 personnalités arabo-musulmanes.
« Les falsifications de l'histoire »
Mais Jacques Chirac ne s'est pas seulement adressé à cette partie du monde, soulignant, dans son intervention, que «nul pays, nulle culture ne sont immunisées contre la tentation du génocide». Il a par ailleurs souligné, une nouvelle fois, que «nous ne devons jamais accepter comme démocratiques les partis qui propagent la haine». «L'accord trouvé entre libéraux, démocrates chrétiens, socialistes et communistes dans l'après-guerre pour rejeter les partis de la haine doit être considéré comme un acquis définitif de la démocratie européenne», a-t-il ajouté. Une allusion claire aux propos tenus par Jean-Marie Le Pen, mercredi, dans l'hémicycle du Parlement de Strasbourg. Le président du Front national avait réaffirmé qu'il considérait les chambres à gaz comme «un détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale».
Depuis son départ de l'Élysée, Jacques Chirac, en tête des personnalités politiques dans le baromètre Ifop/Paris Match, s'en tient à des interventions peu nombreuses et exclusivement consacrées aux grands enjeux mondiaux, comme son discours sur l'accès à l'eau au Proche-Orient.
De son côté, dans un message lu par la garde des Sceaux et maire du VIIe arrondissement de Paris, Rachida Dati, le président Sarkozy n'a pas évoqué Jean-Marie Le Pen mais fait allusion aux propos négationnistes tenus par l'évêque catholique intégriste Richard Williamson. Des déclarations qu'il a jugées «indignes, d'autant plus honteuses et condamnables, qu'elles émanent d'un homme de foi». Des déclarations qui rappellent aussi «l'urgence d'agir contre les falsifications de l'histoire».
«Toutes» les falsifications , a souligné Abdoulaye Wade, président du Sénégal et président de l'Organisation de la conférence islamique, pour qui le négationnisme ne doit pas occulter d'autres formes «d'oubli du passé ou de dénaturation des faits», relatifs, en particulier, à la colonisation.
12:07 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, gaullisme, chirac, ump, sarkozy, histoire
samedi, 28 février 2009
«On ne peut pas laisser Auschwitz disparaître»
Interview de Serge Klarsfeld,
vice-président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah .
Entretien publié dans Le Figaro,
le 28 février 2009.
Serge Klarsfeld soutient l'appel à l'aide européenne du gouvernement polonais pour entretenir le camp d'extermination. Le site tombe en ruines.
Si rien n'est fait, le camp d'Auschwitz-Birkenau va disparaître. C'est la raison pour laquelle le premier ministre polonais Donald Tusk, dont l'Etat finance l'entretien du site, a lancé un appel aux dons aux pays de l'Union européenne. «Si la Fondation récoltait 120 millions d'euros, elle pourrait affecter chaque année de 6 à 7 millions d'euros à la conservation du camp» a expliqué le ministre polonais des Affaires étrangères devant ses pairs de l'UE lundi. Pour lui, «c'est vraiment le moment de faire en sorte que le dernier camp d'extermination encore conservé soit maintenu pour les prochaines générations».
Lefigaro.fr : Le camp d'Auschwitz est-il très déterioré ?
Serge Klarsfeld : Ce sont surtout les baraques de Birkenau qui s'abiment. Construites en bois, elles n'étaient pas conçues pour durer soixante ans. Elles ont été entretenues de façon artisanale et respectueuse de l'authenticité des lieux, mais là, il faudrait les réhabiliter pour éviter qu'elles ne s'effondrent. D'autre part, les objets qui représentent les victimes, comme les valises ou les cheveux entassés dans une salle nécessitent une véritable protection pour ne pas disparaître.
Comment expliquez-vous cette détérioration ?
Par le temps qui passe, et par la hausse de la fréquentation également. Quand j'ai visité le camp pour la première fois, en 1965, j'étais seul sur les lieux. Aujourd'hui, c'est inconcevable. En 2008, 1,3 million de personnes s'y sont rendus. Le plus grand dilemme de cet endroit, c'est de préserver ce qui est authentique, tout en permettant aux gens de le voir et de le toucher.
En quoi est-ce important de préserver un tel lieu ?
Tout lieu où on a mis à mort beaucoup de gens a un caractère à la fois maudit et sacré. La préservation montre que l'on n'a pas oublié les victimes. Cela constitue également une preuve historique, dans la mesure où on trouve les ruines des chambres à gaz par exemple. C'est une étape de l'humanité dans son inhumanité.
Les négationnistes ne risquent-ils pas de s'emparer de cette restauration pour en mettre en doute la validité historique ?
Tout d'abord, il ne s'agit pas de reconstruction, mais bien de restauration. Et de toute manière, l'histoire du fonctionnement des chambres à gaz se trouve dans les plans et les documents, et non pas dans les ruines. Mais c'est important de pouvoir montrer où tous ces drames se sont déroulés.
Ne pensez-vous pas qu'il vaudrait mieux mettre de l'argent ailleurs que dans la restauration de ce lieu de mort ?
Faut-il arrêter de jouer des tragédies pour ne regarder que des comédies ? On n'a qu'à mettre Eschyle, Sophocle et Racine à la poubelle et ne jouer que «Bienvenue chez les Ch'tis» ! On ne peut pas faire des comédies sur tout ! Et l'histoire avance à coups de tragédies. Je suppose qu'à Srebrenica, on ne fait pas du camping sur la fosse commune non plus !
Comprenez-vous l'appel du gouvernement polonais à l'aide européenne ?
Il ne faut pas oublier que ce sont, entre autres, les policiers français, belges, hollandais et italiens qui ont rempli les trains [qui ont conduit les Juifs dans les camps de la mort] ! On ne peut pas faire porter à un seul pays le poids de la préservation d'un tel site. Je pense que l'Allemagne et la France seront sensibles à cela. Cette initiative doit être européenne car tous les pays ont un lien avec Auschwitz en Europe. Je n'ose pas envisager un refus. On ne peut pas laisser Auschwitz disparaitre.
Propos recueillis par Charlotte Menegaux pour Le Figaro.
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mercredi, 12 novembre 2008
Les mémoires contre la mémoire.
Par Alain-Gérard Slama.
Chronique pubilée dans Le Figaro,
le 12 novembre 2008.
Le rapport de la commission d'historiens présidée par André Kaspi, qui doit être remis en ce lendemain du 11 Novembre, s'inquiète de la prolifération des manifestations commémoratives dans notre pays. Ni bien entendu le 11 Novembre, ni le 14 Juillet, ni même le 8 Mai - dont la suppression avait été envisagée naguère par le président Giscard d'Estaing - ne sont remis en cause. Mais nombre de célébrations liées à la mémoire de groupes particuliers ont été ajoutées sous la présidence de Jacques Chirac. La liste est aussi longue que les formulations sont compliquées : Journée nationale à la mémoire des crimes racistes et antisémites de l'État français et d'hommage aux Justes, Journée nationale des mémoires de la traite de l'esclavage, Journée nationale d'hommage aux morts pour la France en Indochine et en Algérie, Journée nationale d'hommage aux harkis, etc.
Dans l'esprit de l'ancien président, qui a bâti une partie de sa carrière en s'appuyant sur les corps intermédiaires, des PME jusqu'aux agriculteurs en passant par les associations corporatives, il s'agissait sans doute de rendre justice à des revendications catégorielles considérées par lui comme comparables à toutes les autres. Il s'agissait aussi, pour ce militant de la cause de l'entente entre les civilisations, de donner des satisfactions symboliques à des minorités en mal de reconnaissance. Le malheur est que les minorités qui revendiquaient un droit de mémoire n'étaient pas des corporations comme les autres, et que le droit auquel elles aspiraient n'a pas eu pour résultat de les intégrer davantage à la nation, mais de les en dissocier.
En dépit des précautions prises par le rapport Kaspi pour ne gommer aucune célébration, sa velléité de les regrouper dans une journée collective, à l'américaine, ou de les limiter à des cérémonies locales a soulevé un tollé de la part des associations concernées. L'affaire est suffisamment sensible, elle touche assez profondément au cœur de la culture républicaine de notre pays, pour qu'on se garde à son sujet de toute ambiguïté. Il n'existe pas, hélas, en France de lois provisoires. Il est probable que l'abrogation des commémorations imprudemment accumulées depuis quelques années causerait encore plus de dangers que leur maintien ne comporte d'inconvénients. Du moins peut-on espérer que leur surenchère finira par s'épuiser et qu'elles finiront par tomber en désuétude.
Il faut donc inlassablement expliquer en quoi l'invasion des mémoires représente une nuisance pour l'équilibre de notre société, en se donnant pour objectif, au moins, de la contenir. Et pour cela rappeler d'abord que la poussée des revendications mémorielles, prise en charge par le Parlement depuis la loi Gayssot de 1998, est un phénomène récent.
Ces demandes ont beau exploiter la culpabilité coloniale, elles sont loin d'être directement reliées à cette histoire. Elles procèdent du renouveau des aspirations identitaires, à base ethnique et religieuse, qui a suivi, après 1989, la chute du dernier empire. Elles se sont engouffrées par la brèche de la mondialisation, dont le choc a affaibli les États et remis en question la légitimité du système représentatif, tout en suscitant chez les citoyens une demande sans précédent de protection et de sécurité.
Il faut insister en second lieu sur ce qui distingue les associations à base volontaire des groupes que réunit une communauté d'appartenance identitaire. Partout où les intérêts identitaires sont placés en première ligne, le donné l'emporte sur le projet, la nature sur la culture et l'émotion sur la raison (1). Pour citer un témoin extérieur à la scène française, l'historien Eric Hobsbawm, qui n'est pas suspect d'intégrisme républicain, est un de ceux qui ont le plus fortement mis en garde contre les préjugés induits par toutes les formes d'identification émotionnelle à une appartenance, qu'elle soit locale, ethnique ou religieuse. Non seulement l'individu s'enferme dans un déterminisme qui l'incline à renoncer à sa liberté, mais l'histoire écrite sous cette inspiration, noire pour les Noirs, queer pour les homosexuels ou féministe pour les femmes ne peut être équitable. Or, écrit Hobsbawm dans Franc-tireur, à mesure que de nouveaux régimes se désintègrent, que d'anciennes formes politiques disparaissent et que de nouveaux États se multiplient, «la fabrication d'une nouvelle histoire au service des nouveaux régimes, États, mouvements ethniques et groupes identitaires devient une industrie mondiale».
Il est particulièrement instructif de voir cet historien de gauche rejoindre les analyses du sociologue libéral Raymond Boudon pour faire de l'activisme des minorités les plus motivées un des facteurs d'intimidation les plus efficaces des majorités silencieuses, et de l'autocensure du «politiquement correct».
À l'origine, les libéraux français, marqués par la culture des aristocrates éclairés de l'Ancien Régime, n'ont pas toujours su nettement distinguer, dans les corps intermédiaires, ceux qui associaient les libres volontés des citoyens émancipés de ceux qui restaient englués, comme figés dans le carcan de la tradition. Le fait qu'ils aient au XXe siècle transmis une partie de cet aveuglement à leurs continuateurs républicains est une des ironies de l'histoire.
(1) Voir Dominique Moïsi, «La Géopolitique de l'émotion», Flammarion.
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samedi, 08 novembre 2008
Otto de Habsbourg, un siècle de mémoire vivante.
Portrait de l'Archiduc
Otto de Habsbourg,
suivi d'un entretien exclusif publié dans Le Figaro,
le 08 novembre 2008.
Par Jean Sévillia.
En 1918, la fin de la Première Guerre mondiale bouleversait la carte de l'Europe. A près de 96 ans, le fils aîné du dernier empereur d'Autriche revient sur son passé, tout en restant attentif à l'actualité.
Le petit garçon aux boucles blondes qui, juste avant la Grande Guerre, pose aux côtés de François- Joseph, c'est lui. Lui encore qui, deux ans plus tard, assiste à Budapest au couronnement de son père, le nouvel empereur d'Autriche, Charles Ier, comme roi de Hongrie, et de sa mère, l'impératrice et reine Zita. Ces scènes, Otto de Habsbourg les revoit comme si c'était hier. Le monde de sa jeunesse a été englouti, mais lui est toujours là.
Le 20 novembre prochain, il fêtera ses 96 ans. Quand il reçoit dans sa maison de Pöcking, en Bavière, acquise au temps où le territoire de l'Autriche et celui de la Hongrie lui étaient interdits, il évoque volontiers ses souvenirs. Mais ce n'est pas ce qui l'intéresse le plus. Quand je l'ai quitté, après une discussion de plusieurs heures et après que, avec son exquise courtoisie, il m'eut retenu à déjeuner, l'archiduc avait du travail : il rédigeait alors une série d'articles sur l'élection américaine. Comparer les mérites respectifs de Barack Obama et de John McCain le passionnait plus, au fond, que de refaire le film de sa vie. Il revenait d'ailleurs d'un voyage d'études en Suède, et préparait une conférence qu'il devait prononcer à Budapest...
L'Histoire a du sens pour Otto de Habsbourg, à l'évidence, mais d'autant plus qu'elle éclaire le présent. L'entendre expliquer la guerre d'Irak comme une conséquence du démantèlement de l'Empire ottoman ou exposer la stratégie de Poutine dans le Caucase comme la continuation de la politique des tsars, c'est prendre une leçon de géopolitique d'un homme dont la mémoire franchit les frontières et les siècles. Si l'intéressé attribue sa longévité à son hérédité maternelle (sa mère est morte à 97 ans), quel est le secret de sa vitalité intellectuelle ? Sans doute ce goût de servir qui lui a été inculqué dès l'enfance.
Son père, détrôné et exilé, étant mort prématurément à Madère, en 1922, l'archiduc Otto, élevé par sa mère dans l'espoir de régner un jour, devient chef de la maison de Habsbourg à sa majorité, en 1930. Quand Hitler menace l'Autriche, il engage toutes ses forces et celles de ses fidèles contre le nazisme *. En 1940, sa tête mise à prix par la Gestapo, il doit rejoindre l'Amérique. Auprès de Roosevelt - son frère Robert agissant de même, à Londres, auprès de Churchill -, il se bat pour que les Alliés, après la guerre, restaurent une Autriche indépendante. Il restera néanmoins banni de son pays, où il ne pourra revenir qu'en 1966. Pendant vingt ans, de 1979 à 1999, il siégera au Parlement de Strasbourg, y montrant une étonnante connaissance des dossiers.
Aujourd'hui, à un âge que peu atteignent, Otto de Habsbourg ne se renferme pas sur son passé : il s'efforce sans cesse de déchiffrer l'avenir. Comment s'empêcher de rêver au grand homme d'Etat qu'il aurait été ?
« Travailler pour les autres »
Le Figaro Magazine - Quels sont vos souvenirs de l'empereur François-Joseph ?
Otto de Habsbourg - Mon arrière-grand-oncle avait quelque chose de Dieu le père. Je devais avoir 2 ans quand a été prise la photo où je suis appuyé contre ses genoux. On m'avait fait venir au palais impérial, à Vienne, pour la prise de vue. A l'époque, pour éclairer, les photographes déposaient une poudre sur un plateau et y mettaient le feu avant le cliché. Je revois la scène. Je me rappelle aussi l'enterrement de l'empereur, par une froide journée de novembre 1916. Je me souviens de cette longue cérémonie sombre, de la descente dans la crypte des Capucins, au milieu des tombeaux de la famille. J'avais 4 ans, mais j'avais perçu l'émotion générale. Il faut se représenter que François-Joseph régnait depuis 1848. En Autriche-Hongrie, l'immense majorité des citoyens étaient nés sous son règne, avaient vécu sous son règne, et beaucoup étaient déjà morts sous son règne. Il était donc plus qu'une personne normale : à lui seul, il était une institution.
Votre père, petit-neveu de François-Joseph, lui a succédé sous le nom de Charles Ier en Autriche et de Charles IV en Hongrie. Les rois de Hongrie étaient couronnés. Vous vous rappelez le couronnement de votre père, à Budapest, le 30 décembre 1916...
La cérémonie m'a sans doute plus marqué que les obsèques de François-Joseph. Ce couronnement était un sacre, dans toute sa dimension religieuse. Le monarque ceignait la couronne de saint Etienne, roi de Hongrie en l'an mille, celle-là même qui, aujourd'hui, se trouve au centre du Parlement de Budapest. J'ai suivi cette cérémonie fastueuse, et je m'en souviens jusqu'aux petits détails. Les assistants portaient le costume national magyar, mais il était coloré pour les catholiques et noir pour les protestants. Après le couronnement proprement dit, dans l'église Mathias, le roi montait à cheval et s'élançait sur la couronne du sacre : un monticule dressé avec de la terre venue de toutes les régions de Hongrie. Lorsque je suis retourné pour la première fois à Budapest, il y a une vingtaine d'années, j'ai visité les lieux en compagnie d'historiens. Alors que ceux-ci me montraient l'endroit où avait été édifiée la colline du sacre en vue du couronnement de mon père, je leur ai répondu qu'ils se trompaient, en désignant un autre endroit. Quelques heures plus tard, ayant vérifié dans les archives, ils sont parvenus à la conclusion que c'est moi qui avais raison.
Qu'est-ce qui vous a marqué au cours du règne de vos parents, de 1916 à 1918 ?
Mon père était presque toujours absent, parce qu'il voyageait dans tout l'empire et se rendait très fréquemment sur le front. C'est pour cela que, dès son accession au trône, il a été si actif pour la paix : alors que les autres chefs d'Etat restaient dans leurs bureaux à donner des ordres, lui, ayant vu de près la souffrance des combattants, connaissait les horreurs de la guerre. Ma mère, l'impératrice Zita, s'occupait des hôpitaux, des blessés, des malades. Ce n'est qu'avec la chute de la monarchie que j'ai pu vivre quotidiennement avec mes parents.
Votre père est mort en exil, à Madère, en 1922...
Après sa dernière tentative de restauration en Hongrie, les Anglais l'avaient relégué sur cette île. Nous avions tout perdu. Notre consolation a été l'attitude de la population, qui a été envers nous d'une humanité admirable. De petits paysans nous apportaient de la nourriture : c'était touchant. A la fin de sa maladie, qui n'a pu être soignée parce que nous n'avions pas d'argent, mon père a voulu que j'assiste à sa mort. Ma mère a été d'un immense courage. Aujourd'hui, certains voudraient que l'on transfère à Vienne la dépouille de mon père, qui a été inhumé à Madère. Je n'y consentirai jamais car cela irait à l'encontre du vœu de la population locale, qui souhaite d'autant moins s'en séparer que Jean-Paul II, en 2004, a béatifié l'empereur Charles.
Quelles ont été les conséquences de l'effondrement de la Double Monarchie ?
Benes, le président tchèque, a dit un jour qu'il préférait voir Hitler à Vienne que les Habsbourg : on a vu le résultat. Et après le nazisme, il y a eu le communisme. L'Europe centrale a ainsi subi cinquante ans de totalitarisme.
Après la guerre, vous vous êtes engagé en faveur de la construction européenne...
Je m'occupais d'abord des questions danubiennes, dans la continuité des idées de mon père. Mais je me suis aperçu que c'était un espace insuffisant pour une politique à l'échelle du monde. L'Europe, c'est une réponse commune à l'ambition des nations du Vieux Continent.
Quels sont les plus grands hommes d'Etat que vous avez connus ?
Le général de Gaulle mérite d'être cité en premier. On a dit de lui une chose très vraie : qu'il était l'homme d'avant-hier et d'après-demain. Solidement établi sur le fond de l'Histoire, il allait néanmoins de l'avant. Konrad Adenauer, le Rhénan, était un penseur de la même veine, doté d'une vision internationale.
Même quand le rideau de fer partageait le continent, vous êtes resté en contact avec les peuples d'Europe centrale...
Alors que, au début des années 60, j'ai eu les pires ennuis pour rentrer en Autriche, un pays libre, j'ai pu revenir en Hongrie, dans les années 80, quand le système communiste régnait encore. Mais tout allait déjà dans le bon sens. Je suis resté en très bons termes avec Imre Pozsgay, qui était alors un des responsables du Parti communiste hongrois. Il a fait beaucoup pour ouvrir son pays. Au fond, il était plus hongrois que communiste.
Quel est le grand atout de l'Europe ?
Sa culture. Elle est si profondément ancrée qu'elle peut permettre des rebonds qu'on ne soupçonne pas. Un retour du religieux est aussi possible : regardez le succès du récent voyage de Benoît XVI en France. J'ai une grande confiance dans votre pays. Ma mère était une Bourbon, le français fait partie, avec l'allemand et le hongrois, de mes trois langues maternelles, j'ai vécu quelques années à Paris, et je suis membre de l'Institut : en France, je me sens un peu chez moi.
La crise financière actuelle vous inquiète- t-elle ?
Plaie d'argent n'est jamais mortelle. Les plaies politiques, si.
A près de 96 ans, vous voyagez toujours, vous êtes consulté...
Oui, surtout dans les nouveaux pays européens. Mais vous savez, c'est assez normal : ma famille est dans la politique depuis sept cents ans. En quelque sorte, j'ai cela dans les gènes.
Qu'est-ce que l'expérience vous a appris ?
Qu'on a toujours avantage à travailler pour les autres. Cela prolonge votre vie énormément, en vous donnant des buts. Moi, j'ai toujours des buts.
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lundi, 13 octobre 2008
De Gaulle, la laïcité et l'action politique.
Par Philippe de Saint-Robert.
Tribune publiée dans Le Figaro,
le 11 octobre 2008.
À l'occasion de l'inauguration du Mémorial Charles-de-Gaulle aujourd'hui à Colombey-les-Deux-Églises, Philippe de Saint-Robert se livre à une analyse de la pensée politique du Général, notamment sur la laïcité.
On ne parviendra pas, quoi qu'on en ait, à dissiper la grande ombre que le général de Gaulle continue de porter sur nous et certaines de nos querelles. Son rapport avec le catholicisme, avec l'Église, ne faisait pas plus débat que son rapport avec la France, bien qu'il fût plus discret. Malraux confiait à André Brincourt qu'aux yeux du Général, les valeurs suprêmes étaient, dans la pensée comme dans l'action qui la fait entrer dans l'histoire, la nation, le catholicisme, et une sorte de stoïcisme qui gardait ses passions de tout fanatisme ; il acceptait les valeurs autres que les siennes, mais non l'absence de valeurs (d'où son moment de désarroi en Mai 68).
En 1959, le Général confie au journaliste américain David Schoenbrun : «Pour moi, l'histoire de France commence avec Clovis, choisi comme roi de France par la tribu des Francs, qui donnèrent leur nom à la France, premier roi à être baptisé chrétien. Mon pays est un pays chrétien et je commence à compter l'histoire de France à partir de l'accession d'un roi chrétien qui porte le nom des Francs .»
Mais l'allégeance religieuse se double d'une sévérité marquée pour les errances de l'épiscopat, notamment au temps de Vichy. Il s'en était inquiété en pleine guerre au point d'écrire secrètement de Londres, le 27 mai 1942, à Mgr Salièges, connu pour son hostilité au régime de Vichy et aux lois antijuives : «Je crois très sincèrement que l'attitude - fût-elle d'apparence - prise publiquement par une partie de l'épiscopat français à l'égard de la politique et des hommes dits “de Vichy” risque d'avoir des conséquences graves en ce qui concerne la situation du clergé et peut-être de la religion en France après la Libération. »
Lorsqu'il se rendra à Notre-Dame en août 1944 pour y célébrer le Magnificat de la Libération, il fera prier le cardinal Suhard, qui avait cru devoir présider les obsèques de Philippe Henriot, de rester chez lui. Les rancunes, de part et d'autre, furent tenaces.
À peine revenu aux affaires, le Général adresse, le 21 juin 1958, ce télégramme à Pie XII : «Très Saint-Père, la mission vient de m'être donnée de diriger à nouveau la France en une période grave de son destin. Au moment où j'assume cette lourde responsabilité, ma pensée respectueuse se porte vers Votre Sainteté. En toute piété, j'appelle son soutien spirituel s ur mon action en lui demandant de bénir la France.»
Au cardinal Grente - peut-être parce qu'il était homme de lettres et académicien -, le Général avait écrit le 17 septembre précédent, en réponse à une sollicitation concernant les rapports de l'Église et de l'État : «À moins que l'État ne soit ecclésiastique, je ne vois pas - non plus, j'en suis sûr, que Votre Éminence - qu'il puisse être autre chose que laïc. Toute la question est de savoir comment, dans quel esprit, il sera cela. Pour qu'il le soit comme il le faut, je crois bon, en toute conscience, qu'il reçoive le baptême de l'Église de France.» On voit que la notion de «laïcité positive» s'inscrit dans la tradition même du fondateur de la Ve République.
À la mort de Jean XXIII, le Général recommence son jeu d'influence. L'élection de Paul VI le comble à nouveau. En visite à Rome, le 31 mai 1967, il lui déclare : «Comment la France pourrait-elle méconnaître une histoire qui a fait d'elle la fille aînée de l'Église ?» Tout ce à quoi je me suis jusqu'à présent référé pourrait faire penser à une instrumentalisation de l'Église au profit d'une «certaine idée de la France».
Même si les biographes ont été aussi discrets que le Général lui-même sur ses relations avec la foi de son enfance, la religion de son pays et l'Église en général, Michel Brisacier, dans son livre trop méconnu, La Foi du Général, a rassemblé suffisamment de témoignages pour en attester. En août 1940, il se dépeint ainsi à Londres : «Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en l'avenir de ma patrie.»
Les milieux catholiques - à commencer par Mauriac - n'ont, il est vrai, cessé de s'interroger quant au lien réel que le Général établissait entre sa foi et son action. Il était certes, de ce point de vue, plus proche de Richelieu que des démocrates-chrétiens, mais quoi ? C'est bien à tort qu'on l'a dit insensible.
De Gaulle eut toujours un lien particulier avec le domaine spirituel, qui chez lui s'inscrivait dans la tradition catholique de la France. Il eut à souffrir dans sa jeunesse de l'hostilité déclarée de la IIIe République à l'égard de l'Église (au point de devoir terminer ses études en Belgique). Son christianisme lui a seul permis de mêler une humilité cachée avec cette idée de la grandeur qui le dépassait tout en l'identifiant à la France.
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vendredi, 10 octobre 2008
Extraits : «Liberté pour l'Histoire»
Extraits publiés dans Le Figaro,
le 8 octobre 2008.
«Gare à une criminalisation générale du passé»
Pierre Nora est historien et membre de l'Académie française.
Devoir de mémoire et démagogie
Quoi de plus normal que de rendre justice à la souffrance humaine ? Quoi de plus innocent qu'une sanction législative symbolique qui vient donner à un crime collectif la qualification qu'il mérite moralement ? Quoi de plus juste que d'assurer aux victimes la protection de la loi assortie d'éventuelles réparations et de sanctions contre les contrevenants ? C'est ce qui donne leur apparence de justification, pour l'opinion comme pour les députés qui les votent, à l'arsenal de lois d'un type nouveau dont la France s'est dotée depuis une quinzaine d'années, concernant toutes des crimes collectifs incontestables, et toutes destinées à offrir aux catégories qui les réclament les garanties qu'a offertes aux juifs, en 1990, la loi Gayssot. Il faut cependant prendre la mesure, claire et nette, de la logique qui inspire ces mesures ponctuelles, du mouvement auquel elles répondent et du point où elles aboutissent. Car derrière les nobles intentions qui les inspirent - et qui ne cachent, le plus souvent, que la démagogie électoraliste et la lâcheté politique -, la philosophie d'ensemble, spontanément accordée à l'esprit de l'époque, tend à une criminalisation générale du passé dont il faut bien voir ce qu'elle implique, et où elle mène.
Cette prise de conscience est d'autant plus urgente que si, après toutes les protections des historiens, toutes les assurances des responsables politiques, toutes les mises en garde du président de la République - «Ce n'est pas à la loi d'écrire l'histoire» -, toutes les commissions ministérielles et parlementaires destinées à orienter et à encadrer l'expression du «devoir de mémoire», il se trouvait à nouveau à l'Assemblée nationale des majorités pour décider par la loi une vérité historique, la voie serait ouverte à une généralisation du crime contre l'humanité et à son extension à toutes les victimes de l'histoire nationale et même internationale, puisque, par exemple, dans l'extermination des Arméniens en 1915, la France n'est pour rien. Et, par voie de conséquence, aux sanctions pénales qu'implique leur mise en question.
Crime contre l'humanité et dérives
Le crime contre l'humanité avait été conçu pour des faits contemporains, qui dépassaient l'entendement et dont l'horreur et l'ampleur ne relevaient d'aucune catégorie juridique. Il qualifiait le présent immédiat, il ne concernait pas le souvenir, ni la mémoire ni le passé. Quant à la loi Gayssot, elle avait été conçue, dans les circonstances très précises du négationnisme faurissonien, non pas contre les historiens, mais contre les militants de la contre-vérité historique.
Avec l'extension de la loi Gayssot et la généralisation de la notion de crime contre l'humanité, on est dans une double dérive : la rétroactivité sans limites et la victimisation généralisée du passé.
La rétroactivité et l'imprescriptibilité que prévoyaient les jugements de Nuremberg, puis la loi de 1964, comme la loi Gayssot qui s'y réfère, étaient limitées à la période des crimes nazis. On ne remontait en arrière que de cinq ou six ans. En quelques années, on est passé d'une rétroactivité de six ans à une rétroactivité de six siècles.
Il n'y a aucune raison pour que les descendants des victimes de toute l'histoire de la France ne réclament et n'obtiennent pas ce que les fils et filles des descendants d'esclaves ont obtenu. Le «génocide» vendéen attend sa reconnaissance officielle, les Russes blancs ne manquent pas d'arguments contre les massacres communistes en Ukraine, pas plus que les Polonais réfugiés contre les massacres de Katyn. Suivraient, avec un argumentaire imparable, les descendants des protestants de la Saint-Barthélemy, les aristocrates guillotinés, les Albigeois exterminés. Et pourquoi, dans la foulée, la France ne se donnerait-elle pas, au nom de ses principes les plus fondamentaux, une compétence mémorielle à dimension planétaire, incriminant les Espagnols et les Américains pour leur action exterminatrice contre les Indiens, au Nord et au Sud ? Et les Chinois au Tibet ? Il y aurait déjà, paraît-il, une vingtaine de propositions de loi sur le bureau des Assemblées. Et pourquoi ne pas remonter jusqu'aux croisades ? C'est, en effet, aux yeux des musulmans, la scène primitive de la criminalité occidentale dont la France est effectivement la première des parties prenantes.
Malaise français
Tous les pays ont été amenés, par les bouleversements du siècle dernier, à avoir avec leur passé des comptes à régler. Aucun n'est aussi mal à l'aise que le nôtre avec son histoire, ce qui est à la fois un des symptômes les plus évidents et une des causes les plus profondes de l'actuel mal-être français. […]. Ce qu'il y a de spécifique dans la réaction française au déferlement mondial de la mémoire et qui lui donne sa virulence, c'est sans doute le contraste entre la puissance de l'image immaculée que la France a appris à se donner d'elle-même, et la confrontation pénible, tardive, contrariée, avec les réalités historiques qui contredisent cette image, la brisent, et paraissent elles-mêmes plus noires qu'elles n'étaient. […] Mais remplacer des mensonges d'État par des vérités d'État, remplacer une vérité officielle par une vérité légale ne fait aujourd'hui rien gagner.
«L'histoire sous le coup de la loi»
Françoise Chandernagor est romancière, et membre de l'Académie Goncourt.
Faut-il vraiment juger le passé par la loi ?
Ces lois, qui violent le droit, violent aussi parfois l'histoire. Prenons la loi du 21 mai 2001, qui, selon son titre général, porte «sur l'esclavage et la traite négrière». A priori, le juriste s'étonne qu'il soit nécessaire de légiférer à nouveau sur ce sujet puisque la traite était déjà punie pénalement par des accords internationaux directement applicables en droit français depuis 1926 et déjà qualifiée dans notre Code pénal (article 212.1) de crime contre l'humanité. Mais c'est qu'il s'agissait alors de crimes présents ou futurs. En 2001, on innove : il s'agit de juger le passé. Faut-il vraiment juger le passé par la loi, lui appliquer des notions morales et juridiques d'aujourd'hui ? Et si le Parlement pense qu'il le faut, s'il juge utile et nécessaire de légiférer, comme ici, sur le XVe siècle, d'où viennent, dans le corps du texte, certains distinguos que le titre de la loi ne laissait aucunement prévoir ? Malgré un titre très général, il apparaît, dès l'article 1, que seules la traite transatlantique et la traite qui, dans l'océan Indien, amena des Africains à l'île Maurice et à La Réunion sont considérées comme des crimes contre l'humanité. Ne sont donc concernés, et condamnés, ni la traite et l'esclavage arabes, ni la traite interafricaine, pourtant très importants - et plus étalés dans le temps, puisque certains ont duré en toute légalité «intérieure», sinon internationale, jusque dans les années 1980 (au Niger et au Mali, par exemple), et même jusqu'en 2007 (la Mauritanie vient seulement d'adopter une loi qui réprime la détention d'esclaves).
Ce crime universel qu'est l'esclavage est curieusement réduit par la loi Taubira à l'esclavage imposé par les Européens et au commerce triangulaire. Rien que de normal, objectera-t-on, puisqu'il s'agit là du crime dans lequel des Français eurent leur part de responsabilité. L'argument serait recevable si, par ailleurs, la plus grande confusion ne régnait à propos des dates. La France n'entre officiellement dans la traite qu'à la fin du XVIIe siècle, mais la période visée par la loi comprend les XVe, XVIe et XVIIe siècles. Donc, le crime aujourd'hui reconnu par la France commence avant que des Français l'aient commis. De même qu'elle avait déjà reconnu, à la place des Turcs, le génocide arménien, la France reconnaît ici, par la loi, les péchés des Anglais, des Hollandais, des Portugais… En parlant du XVe siècle dans son ensemble, elle reconnaît même la traite «transatlantique» avant que l'Amérique ait été découverte !
Les juges embarrassés
Devant cette offensive législative tous azimuts, les juges les plus avisés sont embarrassés. Embarrassés d'abord par la médiocrité juridique des textes qu'ils devront appliquer, mais aussi, lorsqu'il leur faudra juger des universitaires reconnus, par leur propre ignorance de l'histoire. Il convient de rappeler, en effet, que le cursus obligatoire des facultés de droit ne comporte aucun enseignement d'histoire générale et que l'enseignement donné à l'École nationale de la magistrature n'en comporte pas non plus. La plupart des juges n'en savent donc pas davantage sur les siècles passés qu'un bachelier d'aujourd'hui - ce qui n'est pas considérable.
Les magistrats sont embarrassés aussi par l'impossibilité de maîtriser l'action publique. Si l'on porte plainte aujourd'hui auprès du procureur contre son voisin, c'est le procureur qui apprécie l'opportunité des poursuites. Il n'en va pas de même pour les lois «historiennes» : la mise en marche de l'action publique appartient aux associations. Si elles portent plainte, le procureur peut seulement vérifier qu'elles ont l'ancienneté requise - cinq ans -, mais il est tenu d'engager les poursuites. Un historien peut donc se trouver automatiquement traduit en justice, même si la plainte ne repose sur rien de sérieux. Et si, pour finir, le tribunal, dans son jugement, déboute le plaignant, l'«accusé» aura été dans l'intervalle discrédité dans les médias - «complicité de crime contre l'humanité», ce n'est pas rien ! - et barré dans sa carrière universitaire.
L'histoire aux historiens !
La France est le seul pays démocratique à avoir imposé aux citoyens un tel corpus de lois «historiennes». Et, par la voix de certains élus, elle se vante de vouloir continuer. Le 12 octobre 2006, un député a déclaré à la tribune : «On ne laisse pas la médecine aux médecins, pourquoi laisserait-on l'histoire aux historiens ?» Vice du raisonnement, bien sûr : on ne laisse pas la médecine aux médecins en ce sens que les pouvoirs publics définissent, et c'est heureux, les conditions d'exercice de la médecine. Mais nous n'avons encore jamais vu le Parlement substituer son diagnostic et ses prescriptions à ceux des médecins : on ne fait pas la queue devant le Palais-Bourbon pour se faire guérir des écrouelles ! Or, sur le passé, que font actuellement les parlementaires ? Ils substituent leur diagnostic à celui des historiens. Ce faisant, ils placent les chercheurs sous la tutelle des juges. Car qui peut dire avec certitude - surtout quand il s'agit d'époques ou de pays de plus en plus éloignés - où commencent et où finissent la contestation, la banalisation qu'interdisent nos nouvelles lois ?
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samedi, 04 octobre 2008
50e anniversaire de la Constitution de la Ve République.
J'ai assité durant toute la journée au colloque consacré au 50e anniversaire de la Constitution du 4 octobre 1958, organisé à l'Institut de France, par l'Académie des sciences morales et politiques, la Fondation Charles de Gaulle et l'association des docteurs en droit.
Cette manifestation endeuillée par la disparition brutale du ministre Jean FOYER, a été l'occasion de revenir sur la genèse de cette constitution, ses caractéristiques et son exercice jusqu'à nos jours, et notamment jusqu'à la réforme du 23 juillet 2008.
Parmi les intervenants, un grand nombre de personnalités dont Pierre MAZEAUD, Président de la Fondation Charles de Gaulle, ancien Président du Conseil constitutionnel; François TERRE, Président de l'Académie des sciences morales et politiques; André CHANDERNAGOR, ancien ministre, Président honoraire de la Cour des comptes; l'Ambassadeur de France Alain PLANTEY, Membre de l'Institut; Antoine DUPONT-FAUVILLE, Secrétaire général de la Fondation Charles de Gaulle, Inspecteur des finances honoraire; Jean GICQUEL, Professeur de droit constitutionnel et son collègue Michel VERPEAUX.
NCL
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