jeudi, 12 novembre 2009

Conseil européen: pourquoi je soutiens Vaira Vike-Freiberga.

327ec8ec-cf67-11de-8694-eef099f7892b.jpgPar Simone Veil,

de l'Académie française,

ancienne présidente du Parlement européen.

 

 

Tribune publiée dans Le Figaro, le 12 novembre 2009.

 

Je lis beaucoup d'hypothèses et de commentaires sur la nomination prochaine du futur président du Conseil européen et peu me semblent correspondre aux besoins actuels de l'Europe.

À la tête de la réunion des vingt-sept chefs d'État et de gouvernement, il nous faut une personnalité qui soit, à la fois, un symbole de ce que l'Europe a de meilleur et qui soit capable d'aider les responsables à mieux décider. L'Europe a besoin d'une volonté politique plus affirmée. Elle doit aussi s'incarner.

Parmi les noms cités, Mme Vaira Vike-Freiberga, qui, pendant deux mandats, a présidé avec éclat aux destinées de la Lettonie, est une femme remarquable qui cumule toutes les capacités requises (cf. http://unepresidentepourleurope.eu).

C'est une femme dont la hauteur de vues et les qualités morales et intellectuelles sont exceptionnelles. Polyglotte, universitaire réputée, pétrie de culture européenne, ouverte et accessible, elle a eu le courage d'affronter toutes les questions posées par le douloureux passé de son pays et de l'Europe pour en faire une force tournée vers l'avenir.

Le futur président du Conseil européen devra faire preuve d'un grand savoir-faire, préparer les travaux des chefs d'État, les animer et les conduire en veillant à ce que chacun puisse être entendu mais que tous puissent décider vite et bien. Mais il devra aussi être proche des citoyens, notamment les plus jeunes, et présenter une image attrayante, sympathique et respectable. Il en va du rôle de l'Union européenne et de sa place sur la scène internationale. Qui mieux qu'une femme d'expérience comme elle saura montrer le doigté nécessaire pour respecter les État membres, mais aussi les amener à s'accorder ? Ayant présidé le Parlement européen, je sais combien il est difficile de forger les consensus, de tenir compte d'avis souvent inspirés par l'histoire personnelle des grands acteurs de l'Europe, de concilier des positions apparemment inconciliables. Je connais aussi le poids des symboles.

Ses recherches sur le langage et ses écrits sur les traditions orales en font une scientifique reconnue. Son histoire personnelle, qui l'a conduite à vivre les horreurs du second conflit mondial, traversant l'Europe jusqu'à la Méditerranée, puis trouvant refuge au Canada avant de rentrer dans son pays à la chute du mur de Berlin, la qualifie tout spécialement pour incarner une réconciliation des peuples d'Europe. C'est une intellectuelle engagée, qui a l'expérience des affaires d'État, mais n'oublie jamais de prendre le recul nécessaire pour agir et parler au niveau qui convient.

L'Europe a besoin de souffle parce qu'elle reste la garantie de ne pas retomber dans les affres du passé et l'espoir de compter dans un monde qui se transforme. Elle doit avoir l'audace de choix qui ne soient pas seulement diplomatiques, mais qui représentent des gestes politiques forts. La nomination de Vaira Vike-Freiberga serait de ceux-là. Je souhaite que les chefs d'État et de gouvernement aient ce courage et cette ambition.

jeudi, 15 octobre 2009

Europe de la défense : les nouveaux défis.

eb8ac72a-b7c3-11de-a8ab-2fd8d928ab23.jpgPar Javier Solana,

Haut Représentant de l'UE pour la Politique étrangère et de sécurité commune.

 

Tribune publiée dans Le Figaro,

le 13 octobre 2009.

 

La Politique européenne de sécurité et de défense a dix ans. Quels doivent être les axes d'efforts des prochaines années ? À l'évidence, certaines des crises qui secouent le monde d'aujourd'hui vont continuer de nous mobiliser pour longtemps encore. Sans compter que de nouveaux conflits peuvent toujours surgir. L'enjeu est clair : pour les crises existantes ou celles qui menacent, disposer des instruments adéquats pour créer, sur le terrain, les conditions d'une solution.

Pour relever ce défi, deux nouveaux éléments viennent aider l'Union : les avancées promises par le traité de Lisbonne en matière d'action extérieure d'une part ; la nouvelle donne transatlantique d'autre part, depuis le retour de la France dans les structures militaires intégrées de l'Otan jusqu'à la confirmation par l'Administration Obama de la nécessité d'une Europe de la défense.

Dans ce nouveau cadre, je vois trois axes d'effort. Premièrement, parachever la mise en ordre des instruments existants. Rassembler les outils diplomatiques traditionnels de l'Union européenne et les placer sous l'autorité d'un seul et unique haut représentant qui contrôlera aussi les outils de gestion de crise de l'UE, sera le gage d'une plus grande efficacité. C'est tout l'enjeu de la mise en œuvre du traité de Lisbonne, lorsque celui-ci sera définitivement ratifié. L'opérationnalité du nouveau dispositif ne sera pas assurée en une nuit. Nous parlons de mettre sur pied ce qui doit devenir le premier réseau diplomatique mondial, épaulé par les ressources civiles et militaires de 27 États membres et fort d'un budget communautaire de près de 50 milliards d'euros d'ici à 2013.

Deuxième axe : renforcer la capacité de l'Union européenne à déployer des opérations de paix. C'est grâce aux progrès accomplis depuis dix ans que celle-ci, sous la présidence de la France, a déployé en 2008, en moins de trois semaines, l'opération qui a permis d'enrayer, dans le Caucase, la crise entre la Russie et la Géorgie. C'est également grâce au succès de ses opérations en Indonésie, après le tsunami, ou dans la région des Grands Lacs africains que l'Europe a acquis l'expérience et l'autorité nécessaires pour conduire des opérations plus ambitieuses encore. En clair, les Européens ont fait la démonstration de leur capacité à déployer des opérations civiles, de la lutte contre le crime organisé dans les Balkans à la formation de la police afghane, et des opérations militaires, pour prévenir de nouvelles catastrophes humanitaires au Tchad ou sécuriser des élections au Congo. Ce sont, au final, pas moins de 23 opérations sur quatre continents, soit près de soixante-dix mille hommes et femmes, que l'Europe a déployées depuis 2003. Avec à chaque fois le souci de porter secours à des populations en détresse ou à des citoyens européens dont la sécurité et les intérêts sont directement menacés. Tels sont les paramètres de l'Europe de la défense. La route est désormais tracée ; l'élan donné. Nul retour en arrière n'est envisageable. Preuve en est : si demain Israéliens et Palestiniens parviennent à un accord, l'Europe sera attendue par ses principaux partenaires, américains et russes, pour assumer toute sa part, sur le terrain, dans la mise en œuvre d'une paix historique. Mais engager des hommes et des femmes sur des théâtres lointains avec le matériel adéquat a un coût. Garantir l'efficacité de la dépense dans un environnement économique soumis aujourd'hui à des contraintes : c'est le dernier axe d'efforts.

En amont, la mutualisation des programmes européens de recherche et de développement de défense a encore plus de sens aujourd'hui qu'hier. Pour autant, la partie n'est pas gagnée. Des habitudes ont été créées, mais elles ne sont pas encore devenues des réflexes. Des expériences passées doivent être tirées toutes les leçons. Avec franchise. Les intérêts économiques et stratégiques des industries européennes en dépendent. En aval, ceci impose de développer davantage l'interopérabilité de nos moyens militaires et civils entre eux. Engager sous un même drapeau européen les soldats et les policiers de plus de vingt nationalités différentes n'est pas une mince affaire. Et ce sera plus complexe lorsque nous prendrons la décision de lancer des opérations européennes de protection civile, avec secouristes et pompiers des 27 États membres.

Enfin, il faut être capable de déployer une opération là où l'urgence humanitaire l'impose, mais là aussi où l'on est assuré de la plus-value de l'engagement européen. L'Union européenne, comme les Nations unies, l'Otan ou l'Union africaine ont leurs spécificités propres, des ressources autant que des contraintes particulières pour s'engager ou non dans telle ou telle région du monde.

L'efficacité de l'action dépendra de la complémentarité et du partage intelligents des responsabilités pour gérer et régler les crises de demain.L'Europe de la défense a fait ses preuves depuis 1999. Mais elle n'a pas épuisé toutes ses vertus. C'est une chance qu'il faut saisir.

jeudi, 03 septembre 2009

G20 : la lettre commune de Brown, Sarkozy et Merkel.

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A l'attention de M. Fredrik Reinfeldt, président du Conseil européen

 

M. le Président,

Les chefs d'Etat et de Gouvernement du G20 se réuniront à Pittsburgh les 24 et 25 septembre 2009. Un message fort et commun des Etats européens du G20 sera un préalable décisif pour assurer le succès de ce sommet. Il est essentiel que les chefs d'Etat et de Gouvernement, à l'occasion de ce sommet, continuent à mettre en œuvre les mesures de politiques économiques qu'ils ont décidées et qu'ils réaffirment leur volonté de développer un nouveau modèle de croissance soutenable et une meilleure organisation des marchés financiers, afin que la crise que nous avons vécue ne puisse pas se reproduire. Dans le cadre de la préparation du sommet du G20 de Pittsburgh, nous souhaitons attirer l'attention de nos partenaires de l'Union européenne sur les sujets suivants.

Alors que les indicateurs conjoncturels témoignent d'une stabilisation de l'économie, la crise n'est pas terminée et le marché du travail continuera de souffrir des conséquences de la faible utilisation des capacités de production dans les mois à venir. Ensemble, nous devons délivrer le message à Pittsburgh que nous sommes déterminés à mettre en œuvre résolument nos plans de relance. S'il n'y a pas d'alternative aujourd'hui aux mesures que nous avons prises pour lutter contre la crise, nous devons être attentifs à ne pas créer les conditions de nouveaux déséquilibres globaux dans le long terme. Nous devons donc travailler sur des stratégies de sortie qui seront mises en œuvre de manière coordonnée dès que la crise sera terminée.

L'un des enjeux clés du sommet de Pittsburgh sera de concevoir l'architecture d'un cadre de régulation internationale pour le secteur financier afin qu'il soit au service de l'investissement et de la croissance. L'atténuation des tensions financières a conduit certains établissements financiers à penser qu'ils pourraient renouer avec les mêmes principes d'action qui prévalaient avant la crise. Nous ne pouvons l'accepter.

Le sujet des rémunérations dans le secteur financier est un enjeu important qui doit être discuté à Pittsburgh et qui constituera un résultat concret de notre engagement à construire un système financier plus stable. Nos concitoyens sont particulièrement choqués par le retour de pratiques condamnables, alors que l'argent des contribuables a été mobilisé au plus fort de la crise pour soutenir le secteur financier. Nous avons pris des engagements à Londres et le Conseil de Stabilité Financière a élaboré une série de principes. Sur ces bases, nous pensons que le G20 devrait s'accorder à Pittsburgh sur les conclusions supplémentaires suivantes :

- Nous devons améliorer la gouvernance : des comités de rémunérations impliquant le conseil d'administration et le personnel, y compris les contrôleurs des risques, doivent être mis en place afin de définir et de développer les politiques de rémunération :

- Nous devons accroître la transparence : des obligations appropriées de publication doivent être imposées aux banques ;

- Les politiques de rémunération doivent encourager la prise en compte des risques pour toutes les personnes impliquées dans la détermination des risques encourus par une institution financière : (i) la rémunération variable, y compris les bonus, doit être fixée à un niveau approprié par rapport à la rémunération fixe et doit dépendre de la performance de la banque, des lignes de métiers et des individus. (ii) Lorsque des stocks options ou des actions sont distribuées au titre de la rémunération, elles ne doivent pouvoir être exercées ou vendues qu'après une période déterminée. (iii) Les rémunérations variables doivent prendre en compte les développements négatifs. Ceci signifie que les bonus garantis doivent être évités. Le paiement d'une majeure partie des rémunérations variables significatives doit être étalé dans le temps sur une période appropriée et peut être annulé en cas d'évolution négative de la performance de la banque. (iv) Les dirigeants ne doivent pas être totalement immunisés sur les risques qu'ils encourent (par exemple par des franchises obligatoires). Pour les dirigeants des entreprises cotées, le conseil d'administration doit avoir les moyens de réduire la rémunération des dirigeants en cas de détérioration des performances de la banque.

Le G20 doit transformer ces principes en règles obligatoires pour les institutions financières qui disposent d'activités complexes et risquées de taille importante et s'assurer que des sanctions existent au niveau national pour les banques qui n'appliquent pas ces règles. Par exemple, les gouvernements pourraient ne pas accorder de mandats à des institutions financières dont il est reconnu qu'elles n'appliquent pas les règles agréées au niveau international.

Nous devrions également examiner les moyens de limiter le montant des rémunérations variables dans les banques soit en proportion des rémunérations totales, soit en fonction des revenus et/ou des profits de la banque.

En outre, les activités de spéculation qui représentent un risque pour la stabilité financière doivent également être découragées en augmentant les exigences de fonds propres sur ces activités, comme le recommande déjà le comité de Bâle. Les règles de Bâle 2 doivent être mises en œuvre pleinement pour assurer une égalité des conditions de concurrence dans tous les pays représentés au Comité de Bâle.

Le G20 doit traiter le problème de l'aléa moral créé par les institutions financières de nature systémique. Les ministres des finances devront examiner les moyens de renforcer les obligations de supervision pour ces institutions afin de refléter le niveau de risque systémique qu'elles font peser sur le secteur financier et comment ces institutions peuvent être démantelées si nécessaire sans perturber le secteur financier dans son ensemble.

En matière de juridictions non coopératives, en se fondant sur les avancées réelles constatées, nous devrions nous accorder sur une liste complète de contre-mesures qui pourraient être mises en œuvre à compter de mars 2010 pour les juridictions qui n'ont pas mis en œuvre de manière effective les normes internationales en matière d'échange d'informations fiscales.

Nous devons aussi à Pittsburgh jeter les bases d'une nouvelle coopération économique mondiale qui ne pourra s'exercer qu'avec le soutien d'organisations internationales fortes et légitimes. Nous devons donc arrêter la feuille de route de la nécessaire réforme de la gouvernance et de la représentation au FMI, qui doit être conclue en janvier 2011, et de la Banque mondiale, qui doit s'achever au printemps 2010.

Nous devrons passer en revue la mise en œuvre des engagements pris à Londres en matière de financement. En particulier, l'ensemble des nouvelles contributions bilatérales devra être intégré dans les nouveaux accords d'emprunts du FMI. Nous devons mener à bien le processus de revue du capital des banques multilatérales de développement. Pour soutenir les plus pauvres dans les pays en développement, tous les pays du G20 devraient adopter l'initiative « Tout sauf les Armes », afin d'adresser un signal déterminé d'action en faveur du développement.

Enfin, nous devons faire progresser notre travail sur une Charte pour une activité économique soutenable qui ancrera la soutenabilité comme un principe fondamental de l'économie mondiale et permettra à l'avenir de prévenir les crises telles que celle que nous avons vécue.

Tels sont les grands principes qui doivent guider nos travaux dans la perspective du sommet de Pittsburgh afin que nous soyons en mesure de proposer à nos concitoyens les fondations concrètes de la croissance future.

Nous adressons une copie de cette lettre aux membres du Conseil européen.

Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de notre haute considération.

Angela Merkel Gordon Brown Nicolas Sarkozy

jeudi, 04 juin 2009

Alain Juppé - Michel Rocard : l'UE face à la Turquie.

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Entretien publié dans Le Figaro,
le 03 juin 2009.
LE FIGARO. - La question de la Turquie ne cesse de planer sur les débats concernant l'Europe. Le président de la République a redit son hostilité à l'intégration de la Turquie à l'Union. Pourquoi ce sujet fait-il peur ?

Alain JUPPÉ. - S'agissant de la Turquie, il y a le cœur et la raison. Du côté du cœur, je suis turcophile. J'aime ce pays où j'ai souvent voyagé. C'est un pays formidable, et ses habitants le sont aussi. Pourtant, la raison me fait dire que transformer la Turquie en 28e ou 29e État de l'Europe, c'est changer d'Europe. Et je n'y suis pas favorable. Je rappelle que c'est sous ma présidence que l'UMP a pris position contre l'adhésion de ce pays et pour un partenariat privilégié. Cette position n'obéit pas à des motifs religieux ou culturels. L'Europe est laïque, et toutes les religions y ont leur place, y compris l'islam, deuxième religion de France et troisième d'Europe. Mon refus n'est pas d'ordre civilisationnel non plus. La Turquie est-elle en Asie ou en Europe ? Ce que je sais, c'est qu'en 1453, Constantinople était la capitale de l'Empire romain d'Orient et que Sainte-Sophie était une basilique chrétienne. J'ai vu les plus beaux sites antiques sur la côte ionienne de Troie à Milet en passant par Pergame et Éphèse, et, en Cappadoce, j'ai vu aussi des monastères chrétiens du IV e au XI e siècle. On trouve en Turquie toutes les couches de civilisation des cinq mille ou six mille dernières années en Europe. Ma motivation est économique et politique, j'y viendrai au cours du débat…

Michel ROCARD. - D'accord pour dire que nous changeons d'Europe si la Turquie la rejoint. Mais l'Europe a déjà tellement changé ! L'Europe fédérale, telle que nous, démocrates-chrétiens et socialistes, la voulions, c'est-à-dire capable de parler d'une seule voix en matière diplomatique et militaire, est morte. Elle a été assassinée au moment du traité de Maastricht quand a été choisi le principe d'unanimité. Principe confirmé par les traités d'Amsterdam et de Nice et le projet de Constitution européenne que la France et les Pays-Bas ont rejeté. Telle est la conséquence de la politique britannique en Europe. Admise depuis 1972, l'Angleterre a toujours refusé l'émergence d'un bloc continental. Elle préfère que nous soyons divisés… ! L'Europe unie n'existe donc pas. On l'a vu en Yougoslavie, durant la guerre ; on continue de le vérifier dans nos relations avec la Chine. Nous sommes un ensemble de pays qui se sont donné des règles économiques parallèles et un club de nations qui gardent leur identité. Chacun conservant sa langue, sa diplomatie, sa vision du monde. Dans ce contexte, je ne vois pas au nom de quoi nous refuserions aux Turcs l'accès à une Europe qui serait le moyen de renforcer une paix régionale dont ce pays peut être l'artisan.

Une Europe des États ne peut donc pas être un acteur politique de poids sur la scène internationale ?

M. R. - Sa chance est beaucoup plus faible que si elle était fédérale. Le rêve des pères fondateurs était que l'Europe puisse se conduire comme les États-Unis, la Russie, la Chine grâce à une diplomatie unifiée. C'est impossible aujourd'hui. Pour que l'Europe agisse, il faut le temps d'obtenir l'unanimité au Conseil des ministres ! Il y a, c'est vrai, des exceptions : quand quelqu'un entraîne les autres sans respecter les procédures. C'est arrivé grâce au dynamisme de Sarkozy. L'Europe ne pèse aujourd'hui que quand la coalition de ses grandes nations tombe d'accord. Pourquoi ne pas associer la Turquie à cette configuration ? Nous y aurions intérêt sur un plan géopolitique.

A. J. - L'Europe fédérale est morte, mais comme cela n'a jamais été le projet de ma formation politique, je ne m'en plains pas. Contrairement à vous, je crois que l'Europe politique existe même s'il n'y a pas un président qui parle en son nom de manière constante. Il le fait pendant six mois dans le cadre d'une construction qui réussit à associer des États-nations qui ont leur culture et leur histoire. Malgré cela, des processus de décision donnent aux instances communautaires de vrais pouvoirs. Prenons l'exemple du G20 : ce n'est pas la France seule qui a pesé, c'est la France et l'Allemagne. À l'OMC, c'est de même l'Europe qui pèse avec un commissaire qui s'exprime en son nom. Et aujourd'hui, il peut y avoir des actions communes dans le domaine de la défense, comme en ce moment au large des côtes de Djibouti. Pour revenir à la Turquie, mon opposition est d'abord d'ordre économique. L'Europe n'est pas l'Aléna ni le Mercosur, c'est une zone de solidarité dans laquelle les plus avancés aident les plus faibles. Nous l'avons fait avec la Grèce, le Portugal et l'Irlande, et en ce moment pour la Pologne et les pays d'Europe centrale et orientale. Mais il y a une limite : nous n'avons pas la capacité d'absorber un pays comme la Turquie. Ensuite ma réticence est aussi politique. Si l'Europe n'a pas de frontière, elle n'est plus l'Europe. Et si on fait entrer la Turquie, au nom de quoi refuser l'Ukraine, la Moldavie, le Maroc ou Israël ? Ce serait une Europe américaine. Or je continue de penser que l'Europe peut être porteuse d'un projet de civilisation original.

M. R. - Si Les Turcs étaient prêts à accepter le partenariat privilégié que vous proposez, je comprendrais votre position, mais celui-ci me paraît compromis. Pour trois raisons. D'abord une question d'honneur. L'Europe a donné sa parole en 1963. Ensuite, il y a l'aide à apporter à la Turquie et enfin la question géostratégique. La première demande d'adhésion de la Turquie est de 1959. Nous avons mis quatre ans à répondre, mais en 1963 le texte stipulait que la Turquie avait vocation à être membre. La déclaration européenne était unanime et de Gaulle l'avait paraphée. Enfin, il y a l'histoire turque elle-même. Depuis Pékin aux murailles de Vienne, l'Empire turc a régné, et leur territoire actuel est pour les Turcs une forme d'humiliation. C'est un peuple fier, puissant militairement, la deuxième armée du Moyen-Orient. Or ce pays a joué son destin sur son tropisme européen. Ses derniers sultans se sont inspirés de l'Occident, et Kemal Atatürk a accentué ce processus. Des liens spéciaux existent avec nous depuis longtemps et on ne peut aller plus loin dans le partenariat avec ce pays membre de l'Otan ! Que faire de plus ? Pour les Turcs, ce refus est une gifle qui risque de renforcer le nationalisme

En quoi pourrait consister un partenariat plus important ?

A. J. - C'est vrai qu'en 1963 l'Europe a dit : nous allons vous accueillir. Nous étions en 1963, on était neuf et il y avait les deux blocs. Il faut respecter sa parole, mais ce ne serait pas la première fois dans l'histoire qu'on l'adapte aux circonstances. Vous avez raison de dire que la Turquie est un pays d'importance stratégique. Il joue un rôle de médiation positive dans une région du monde où la paix est fragile. Il faut donc tout faire pour éviter qu'il ne glisse dans le camp de l'intégrisme. Nous avons déjà avec lui un accord d'association économique ratifié quand j'étais ministre des Affaires étran­gères. Dans le cadre d'un partenariat privilégié, nous pouvons aller plus loin dans la coopération politique, universitaire, culturelle, de recherche. Il faut avoir le courage, à l'instar de Nicolas Sarkozy, de proposer autre chose. Pour l'instant, la Turquie s'y refuse ; pour des raisons de fierté compréhensibles. Ce n'est pas une raison pour ne pas assumer notre position. Entrer dans l'Union européenne relève d'abord de notre décision.

M. R. - En Turquie, les sondages donnent désormais une opinion défavorable à l'Union européenne. Je ne vois pas bien ce que peut apporter un nouveau partenariat à des Turcs qui ont le sentiment qu'on leur a craché au visage. On ne peut oublier non plus que les cinq républiques turcophones à la lisière de ce pays constituent une seconde Arabie saoudite du point de vue des réserves de pétrole. Or ces nations sont soumises à trois types d'influence : influence mafieuse de l'héritage communiste, influence isla­miste et influence turque. Si dans ces zones, auxquelles nous avons besoin d'accéder pour des raisons commerciales et stratégiques, l'influence turque devient europhobe, nous serons lésés. En plus, la Turquie a besoin de notre aide pour régler la question du génocide arménien, ou aussi pour régler l'affaire kurde. C'était la pression de l'adhésion à l'Europe qui permettait cela ! Nous courons le risque de voir la Turquie aller dans le sens d'un blocage des réformes et d'un durcissement de l'armée. Ou de les renvoyer dans les bras américains…

A. J. - Je comprends vos inquiétudes. Moi-même j'ai évolué sur la question. Vous auriez raison si notre refus devait précipiter la Turquie dans l'extrémisme. Mais je n'y crois pas. Nous dire que si nous n'accueillons pas la Turquie il va se produire le pire relève d'une forme de chantage. J'ai confiance dans la responsabilité des élites et du peuple turc. Ils n'ont pas envie de basculer dans l'europhobie. En outre, vous dites aussi : si on ne les intègre pas, on les rejette dans les bras américains ! Il faut choisir ! Regardez ce qui se passe avec l'Arménie. Le dialogue aura le dessus sur l'immobilisme. Et puis, l'interland turcophone que vous avez évoqué, faut-il aussi le faire entrer dans l'Union ?

Pour vous, Michel Rocard, l'intégration de la Turquie faciliterait nos relations avec le monde musulman ?

M. R. - L'adhésion turque familiariserait l'Europe à la présence de l'Islam, et le monde musulman serait, de son côté, moins tenté par l'europhobie. Mais je suis moins optimiste que vous. Il y a dans l'histoire des glissements de terrain qui peuvent être surprenants. Nous allons payer d'une hostilité croissante notre refus. La Turquie avait connu avant la crise financière une crois­sance de 5 à 6 % par an pendant sept à huit ans, notamment grâce à des investissements venus d'Europe qui s'étaient développés dans la perspective de l'union au marché commun. Le repli de la Turquie va ralentir sa croissance, ce qui va réactiver l'émigration vers l'extérieur. Alors que nous sortons d'une période où la Turquie cherchait à rapatrier chez elle les plus qualifiés de ses membres. C'est une situation dramatique dont je crains les conséquences belligènes…

A. J. - Vous nous avez dit que l'intégration économique était déjà réalisée. Une fois la crise surmontée, je suis persuadé que la coopération économique et les investissements européens reprendront dans un pays qui restera attractif et dynamique. La question est de savoir si on peut éviter le tout ou rien. S'il n'y a pas de choix entre les deux, alors effectivement, cela pose un problème. Mais je suis convaincu que la solution de partenariat privilégié, une fois la déception passée, pourra prospérer.

M. R. - Si l'Europe s'était faite conformément à mon rêve fédéraliste, je dirais non à la Turquie, comme je dirais non à l'Ukraine, mais comme on a cassé ce rêve et qu'il nous faut un extrême labeur pour tomber d'accord, il me semble que cette recherche ne doit pas nous interdire de partager nos règles du jeu. Ces règles - État de droit et démocratie -, le monde entier les demande. Que notre club s'élargisse en dehors des frontières géographiques de l'Europe, ici vers la Turquie, là vers l'Ukraine, j'y vois d'immenses avantages pour le monde de demain. Shimon Pérès me disait, voilà quelques années, que son rêve était de rejoindre l'Europe, Territoires palestiniens compris, parce que seule cette intégration pourrait mettre un terme à un conflit sans fin avec les Palestiniens.

A. J. - Après la Turquie, le Maroc, Israël, la Palestine… Si on allait dans ce sens, il faudrait alors refaire l'Europe avec ceux qui veulent une politique de sécurité commune, des actions de politique étrangère et une poli­tique économique soutenant une monnaie commune. Bref, revenir à la petite Europe. C'est encore évitable : l'Union telle qu'elle est, élargie aux Balkans, tient la route et se fait entendre sur la scène mondiale.

C'est une déception pour vous, Michel Rocard, que les États-nations subsistent en Europe ?

M. R. - Oui, car les États-nations, c'est la guerre, François Mitterrand l'avait dit au Bundestag où il avait été approuvé.

A. J. - Mitterrand avait condamné le nationalisme, pas l'État-nation. Il faut distinguer «le patriotisme, qui est l'amour de soi, du nationalisme, qui est la haine de l'autre», disait Jaurès… ou de Gaulle. Je suis pour les États-nations, c'est la différence entre le rêve américain et le rêve européen. L'Amérique est un État fédéral constitué à partir d'éléments qui n'étaient pas des nations. L'Europe s'est constituée à partir des identités nationales. Nous avons démontré que l'on pouvait concilier l'existence de l'Europe et de l'État-nation. Il nous faut continuer sur cette voie.

Alain Juppé, que répondez-vous à ceux qui affirment que c'est sur la pression de l'opinion «populiste» que vous avez évolué ?

A. J. - Tenir compte de l'opinion de 65 % de la population, est-ce du populisme ou de la démocratie ? Mais ce n'est pas cela qui m'a décidé. J'ai réfléchi et évolué. Le fait que je sois d'accord avec 65 % des Français me rassure plutôt.

M. R. - Il faut évidemment respecter l'opinion publique, mais on n'a pas fait le travail d'explication nécessaire. Toute l'élite turque est européanisée et largement francophone. Ceux-là ne veulent pas entendre parler de partenariat spécial. Et nous allons les décevoir terriblement. C'est ce que je regrette…

vendredi, 10 avril 2009

«L'Europe politique doit se hisser au niveau des États-Unis et de la Chine»

B%20Le%20Maire.jpgEntretien avec Bruno Lemaire,
Secrétaire d'Etat aux Affaires européennes.


Interview publiée dans Le Figaro,
le 08 avril 2009.


LE FIGARO. - Quel bilan pour l'Europe faites-vous du G20 et du sommet de l'Otan ?

Bruno LE MAIRE. - Un bilan positif, à la fois pour l'Europe et pour le couple franco-allemand, qui a joué un rôle décisif. Au G20, la détermination et l'engagement du président de la République comme l'unité de la France et de l'Allemagne ont fait la différence. Quant au sommet de l'Otan, il s'est tenu sur les deux rives du Rhin. C'est un beau symbole d'unité entre les pays de l'Alliance.

Ce moment privilégié de la relation franco-allemande peut-il se prolonger ?

La preuve est faite qu'un accord entre Paris et Berlin est indispensable pour que l'Europe pèse face aux États-Unis et à la Chine. À l'avenir, maintenons au plus haut niveau cet élan : la chancelière et le président de la République y sont déterminés. Il faut aussi un travail technique quotidien. Deux groupes de travail franco-allemands, l'un sur l'automobile, l'autre sur l'énergie, ont été mis en place. Enfin, entre la France et l'Allemagne, il est important que nous définissions ensemble où nous voulons aller dans un monde qui change très rapidement.

La préparation du G20 a permis de progresser dans la coordination économique entre la France et l'Allemagne. Y a-t-il là matière à de nouvelles avancées ?

Sur la régulation financière, l'encadrement des fonds spéculatifs, la liste des paradis fiscaux, la question des rémunérations, nous avions les mêmes positions. Mais nous pouvons aller plus loin. Je rappelle que le dernier Conseil des ministres franco-allemand a ouvert la voie à une coordination des politiques économiques entre la France et l'Allemagne.

Concrètement, comment se met en place cette coopération économique ?

Si nous prenons une décision de politique économique importante en France, nous en informerons l'Allemagne et nous l'étudierons ensemble. De la même manière, l'Allemagne agira en concertation étroite avec la France. Cela doit servir d'impulsion à la constitution d'une politique économique et d'une politique industrielle européennes dans les dix années à venir. Le travail qui est fait par la France et l'Allemagne doit être fait au service des vingt-sept États membres de l'Union européenne.

Les Allemands ont-ils levé leurs objections à une gouvernance économique européenne ?

Évitons les querelles de mots. Ce qui compte, c'est la réalité. Et la réalité, c'est la coordination de nos politiques économiques.

Dans l'industrie automobile, n'a-t-on pas vu chaque pays défendre ses intérêts ?

La coopération dans l'industrie automobile européenne est absolument indispensable si nous voulons rivaliser avec l'industrie asiatique. Il faut mettre en commun nos moyens pour financer un moteur compétitif pour l'avenir, que ce soit un moteur hybride ou un moteur électrique. Désormais, nous aurons autour de la table les responsables politiques allemands et français, notamment Luc Chatel, avec les dirigeants des grands constructeurs automobiles des deux pays, PSA, Renault, Daimler, Volkswagen et BMW. C'est sans précédent.

Les choix allemands dans le nucléaire ne sont-ils pas le signe d'une tentation de rechercher des alliances à la carte ?

Nous pouvons avoir sur certains sujets des positions divergentes. Mais l'intérêt des deux pays, pour les exportations allemandes comme pour la compétitivité française, est d'aller vers davantage de coopération. Coopérer, c'est financer ensemble les investissements technologiques nécessaires pour être plus compétitifs demain. Le dialogue et la coopération doivent être les maîtres mots en Europe des dix années à venir.

Vous préconisez un changement radical de la politique de concurrence de la Commission !

Dans la compétition avec les pays émergents, le temps où la concurrence était à elle seule l'alpha et l'oméga de toute politique européenne est révolu. Il faut maintenant aussi une vraie politique industrielle, encourageant le regroupement autour de grands groupes industriels européens. C'est tout l'enjeu pour demain. Les industriels en France mais aussi en Allemagne et en Italie tirent la sonnette d'alarme. Et ils ont raison. L'industrie européenne de demain se construit maintenant. Sinon, je crains qu'elle ne s'affaiblisse durablement.

Venons-en aux questions institutionnelles. Comment répondre à la crise ouverte par la démission du premier ministre tchèque, Mirek Topolanek ?

Nous attendons de la présidence tchèque qu'elle exerce son mandat dans les meilleures conditions jusqu'à son terme. En outre, la République tchèque a pris l'engagement de ratifier le traité de Lisbonne dans les meilleurs délais. Cet engagement doit être tenu. J'insiste sur un point essentiel : il n'y aura pas de nouveau débat institutionnel. Aucun État ne s'engagera dans de nouvelles discussions institutionnelles. Si le traité de Lisbonne n'est pas ratifié, nous en resterons au traité de Nice, mais il faudra en tirer les conséquences, notamment sur la taille de la Commission et sur l'élargissement.

Comment imaginer la suite de la construction européenne alors que nous sommes toujours en pleine crise institutionnelle ?

N'oublions pas que l'Union européenne est une construction récente. Pour assurer son avenir, il faut faire preuve de volonté et d'imagination. Nous faisons face à un tel bouleversement dans le monde que la question est simple : voulons-nous que le monde se réduise à un face-à-face entre les États-Unis et la Chine ? Avec, entre ces deux géants, un continent prospère et ouvert, mais sans identité, sans puissance politique, incapable de défendre ses valeurs et ses intérêts dans le monde ? Ou voulons-nous, au contraire, une Europe politique qui se hisse au niveau des États-Unis et de la Chine, et qui affirme ses valeurs et sa vision, une Europe à l'avant-garde pour le monde de demain ? Dans les deux cas, nous ne construirons pas la même planète. Qui défendra le développement durable, sinon l'Europe, comme cela a été le cas pendant la présidence française ? Qui défendra le règlement des conflits par le droit, sinon notre continent ? Le président de la République et le premier ministre sont déterminés à construire cette Europe politique.

Comment faire pour en arriver là ?

L'Europe doit s'affirmer économiquement, militairement et culturellement.Économiquement, on ne peut avoir une monnaie commune sans politique économique européenne.

La première étape est d'avoir une vraie politique industrielle. Je propose que nous soyons les champions en matière d'innovation. Il faut réviser la stratégie de Lisbonne et l'assortir de critères obligatoires pour l'innovation, des critères aussi ambitieux que pour les finances publiques.

Deuxième proposition : construire de grands champions industriels européens dans les domaines de compétences privilégiés de l'Europe. Aujourd'hui, nous dispersons nos moyens. Nous devons les concentrer sur quelques secteurs d'excellence pour l'Europe : les transports à grande vitesse, le spatial, les infrastructures, l'énergie solaire, les moteurs du futur pour l'automobile.

Troisième proposition : sachons mieux défendre nos intérêts stratégiques en affirmant très clairement le principe de réciprocité, comme l'a dit le président de la République. Aux États-Unis, des clauses juridiques interdisent toute prise de participation majoritaire dans un groupe stratégique américain. Pourquoi la Commission ne disposerait-elle pas du même pouvoir d'examen et de veto sur toute prise de participation étrangère dans des actifs stratégiques européens ?

Sur le plan militaire... Renforçons la défense européenne. Le retour de la France dans le commandement intégré de l'Otan clarifie notre position. Il doit donc nous permettre de marquer de nouveaux progrès en matière de défense européenne, dans le prolongement de ce qui a été accompli sous présidence française, qu'il s'agisse des capacités militaires des opérations ou de l'Europe de l'armement. Ainsi, nous allons bientôt établir le « commandement européen de transport aérien stratégique ». L'objectif d'un « état-major » de planification pour les opérations européennes doit être maintenu. Je note que la nouvelle Administration américaine est désormais favorable à une défense européenne forte.

Et sur le plan culturel...

Le pari doit être fait sur l'éducation et les jeunes. Tous les programmes de mobilité des jeunes comme Erasmus doivent être revus pour faire en sorte que la moitié d'une classe d'âge puisse en bénéficier et pas seulement quelques milliers.

Faut-il arrêter l'élargissement ? L'élargissement est un succès historique qui nous a permis de retrouver l'unité européenne. Nous devons intégrer les Balkans, en commençant par la Croatie, sous réserve que le traité de Lisbonne entre en vigueur. Mais nous ne pouvons pas poursuivre l'élargissement comme si l'Europe était un espace indéterminé, sans capacité d'affirmation politique. Il n'y a pas deux projets possibles à la fois. L'Europe politique n'est pas compatible avec la poursuite d'un élargissement sans fin.

La campagne pour les élections européennes sera-t-elle l'occasion d'un débat et de propositions pour améliorer le fonctionnement de l'Union ?

Bien sûr. Le problème de l'Europe est un problème de responsabilité. Les citoyens ne savent pas qui est responsable de quoi. Pour y remédier, nous devons nous entendre sur l'équilibre institutionnel. Faut-il mettre la Commission de côté et miser exclusivement sur le travail intergouvernemental ? Je ne le crois pas. À l'inverse, donner tout le pouvoir à la Commission n'est pas acceptable non plus parce que ce serait priver les citoyens de leur propre souveraineté. La solution tient donc dans un équilibre entre une Commission forte, un Parlement fort et un Conseil fort où les responsabilités de chacun sont clairement identifiées. Pour cela, je souhaite que la Commission présente, au moment de son investiture, une feuille de route sur chacun des sujets qu'elle aura à traiter : l'industrie, l'environnement, la politique extérieure... Elle fixera ainsi des objectifs, proposera un calendrier et mettra en oeuvre les moyens de contrôle. Une Commission forte et responsable, qui, au-delà des traditionnelles auditions parlementaires, présenterait une déclaration de politique générale au Parlement européen et au Conseil européen, voilà un moyen de changer l'Europe.

Quelles sont vos relations avec Dominique de Villepin ?

La parole d'un ancien premier ministre est légitime dans le débat public. Chacun sait l'amitié et l'admiration que je lui porte. Elles ne m'interdisent pas d'avoir parfois des divergences avec lui. C'est le cas sur l'Otan : je considère que le retour de la France dans le commandement intégré est une bonne chose.

Propos recueillis par Pirre Rousselin.

mardi, 03 mars 2009

«L'Europe a toujours progressé en temps de crise»

52a67bf8-070b-11de-a5a9-2b53dc430502.jpgInterview publiée dans Le Figaro,
le 03 mars 2009.


L'essayiste Alain Minc publie mardi, chez Grasset, «Dix jours qui ébranleront le monde». Au lendemain du Conseil européen, il débat avec l'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors(*) des grands sujets qui animent le Vieux Continent.


Le Figaro Alain Minc, dans votre livre, vous évoquez les défis qui attendent l'Europe. Notamment la faiblesse démographique, la crise du savoir et le danger de balkanisation. Ne pêchez-vous pas par excès de pessimisme ?

Alain Minc - Les événements fictifs que je décris dans mon livre sont plausibles. L'indépendance de l'Écosse : il y a des chances que l'on voie des choses plus imprévues. Le fait, en matière de savoir et de recherche, qu'un jour les prix Nobel soient tous attribués à des Asiatiques : on peut imaginer plus provocant. Quant à la faiblesse démographique de l'Europe, elle est flagrante, à l'exception de la France. Notre pays a deux atouts : il épargne et fait des enfants, ce qui constitue un avantage considérable. Je ne suis pas si pessimiste : ce que nous vivons nous incite à plus de solidarité entre Européens. Que serait l'Europe sans la monnaie unique ? Qu'auraient été les plans d'adaptation de chacune de nos économies sans elle ? Pour autant, nous vivons dans une Europe bizarre. De Gaulle connaît une victoire posthume : l'Europe est unie, non à travers une instance communautaire, mais à travers le colloque spontané de ses dirigeants. Il y a une convergence européenne, mais j'aurais préféré un système institutionnel pour l'assurer.


Jacques Delors - Alain Minc met en évidence la montée de la Chine, de l'Inde et de la Russie et il souligne l'érosion de la rente américaine de domination. Il rappelle aussi le fait que l'Europe est un «objet politique non identifié », formule que j'avais utilisée il y a quinze ans. De fait, je suis un peu malade quand je vois chaque chef de gouvernement européen aller devant Medvedev et Poutine faire la danse du ventre à propos de l'énergie. D'où l'importance de créer une communauté européenne de l'énergie. Si on attend que les vingt-sept membres soient d'accord pour injecter du dynamisme, on n'y arrivera pas. Nous n'aurions jamais fait l'euro dans ces conditions-là. L'Europe apparaît gênée aux entournures, bien qu'elle soit la première puissance commerciale du monde. Ce que l'on recherche aujourd'hui, c'est une Europe des intérêts communs plutôt qu'une Europe commune. Il faut des institutions qui pensent tous les jours à l'Europe. C'est une question de Meccano institutionnel.

Alain Minc évoque le renversement du rapport de force démographique entre l'Allemagne et la France. Quelles conséquences faut-il en tirer ?
J. D. - L'Union européenne représente actuellement 6 % de la population mondiale, en 2050 elle en représentera 3 %. Alors qu'elle comptait 15 % de la population mondiale il y a un demi-siècle. Dans ce cadre, la démographie la plus dynamique est celle de la France. Il y a aussi un réveil en Grande-Bretagne, en Suède, en Norvège et ailleurs. En revanche, l'Allemagne reste faible, ainsi que l'Italie et l'Espagne. Une démographie dynamique est un facteur de confiance. Mais cela ne suffira pas à changer les rapports de force entre les deux pays : cela accroîtra le quota de voix dont disposera la France dans les votes au niveau du Conseil des ministres, ce qui est loin d'être négligeable. Il faut comprendre qu'on est passé de l'Allemagne de Bonn à celle de Berlin. On n'a pas assez compris que ce pays était dans une position clé entre les membres de l'est et ceux de l'ouest de l'Europe. Le changement démographique pèsera si nous, Français, savons gérer les problèmes intergénérationnels, les retraites, l'accès au travail des jeunes et améliorer notre compétitivité.

A. M. - En 2023, la France retrouvera pour la première fois, depuis 1870, un ascendant démographique sur l'Allemagne. S'y ajoutera l'avantage d'une population nettement plus jeune, donc avec un fardeau moins lourd à porter. De là une dynamique meilleure de notre côté. J'ajoute que l'Europe vit avec un énorme problème : celui du rapport de l'Allemagne à l'énergie nucléaire. Il ne peut y avoir d'Europe de l'énergie que le jour où ce pays revient à l'énergie nucléaire. Le Royaume-Uni vient d'y revenir, l'Italie aussi, l'Espagne va le faire. Plus généralement, l'Europe illustre par trop le mot que de Gaulle avait utilisé : «L'Europe est le levier d'Archimède de la France.» Cela ne marche pas mal en période de crise, mais dans une période de prospérité, cela marcherait moins bien. La solidarité européenne est plus que jamais nécessaire et il faut insister sur le succès de l'euro. Même Berlusconi, qui avait prôné le retrait de l'euro et le retour de la lire, est un militant de l'euro !

Et puis il y a le cas des Anglais. Ceux-ci vont peut-être perdre l'Écosse, mais ils ne peuvent pas perdre la place de Londres. Ils ne peuvent être durablement le centre financier d'une zone avec une devise faible. S'ils rejoignent l'euro, ils le feront par empirisme. Les Anglais n'ont pas encore mesuré les effets massifs que va induire la dépréciation de la livre.


J. D. - Notre pessimisme sur les handicaps de l'Europe doit être corrigé par le fait qu'historiquement l'Europe a toujours progressé durant les crises. Exemple, quand la France et la Grande-Bretagne ont connu un échec cinglant durant la crise du canal de Suez en 1956. C'est à cause de cela que six pays (et non la Grande-Bretagne) ont décidé de faire le traité de Rome. Ils n'y arrivaient pas ! La crise peut stimuler les Européens, les amener à des positions communes et à un meilleur fonctionnement institutionnel (Parlement-Conseil des ministres-commission…) pour les propositions et la prise de décision, leur exécution et la cohérence de l'action. Mais c'est revenir à l'Europe communautaire et non poursuivre dans l'Europe des États.

Si demain l'Europe se dote d'une défense indépendante, l'Otan sera-t-il caduc ?
A. M. - Il n'y aura pas de défense européenne avec une Otan caduque. Cela ne veut pas dire qu'avec une Otan vivace, il y aura une défense européenne sur le plan formel. De facto, même si l'harmonisation des armements ne se fait pas encore, l'Europe de la défense, elle, est une réalité pratique. Qu'est ce qu'aujourd'hui la défense européenne ? C'est la capacité d'intervention au loin et, pour certains, la défense nucléaire. Mais le cœur du sujet est ailleurs. Est-ce que l'Europe est décemment unie dans la crise ? Comment se positionne-t-elle par rapport à son voisin russe de l'Est au destin incertain et à son cousin américain de l'Ouest à la stratégie floue ? C'est cela le plus important.

J. D. - Vis-à-vis de la Russie, le test de la cohérence européenne, c'est l'énergie. Au nom de la différenciation, j'ai proposé une communauté européenne de l'énergie, avec ceux qui le veulent et qui le peuvent, pour surmonter la divergence sur le nucléaire. Nous sommes ridicules : on parle de politique étrangère commune, or voilà une base pour une politique étrangère commune ! Sur la défense : que fait-on ? L'Union européenne intervient déjà pour prévenir une guerre locale ou pour préserver la paix. À l'inverse, nous ne sommes pas vraiment en mesure de contribuer à la solution du problème tragique entre Israël et la Palestine.

A. M. Les États-Unis non plus…

J acques Delors, croyez-vous à la prédiction d'Alain Minc sur les risques de balkanisation de l'Europe, notamment avec l'indépendance de l'Écosse ou les fractures existant en Belgique ?
J. D. - L'Union européenne n'est pas la responsable de cette évolution, même si elle offre une commodité pour répondre à ce type d'aspiration. Les vraies raisons sont l'affolement des citoyens devant la mondialisation et leur quête d'identité. Et ce que Freud appelait le « narcissisme des petites différences », qui fait souvent que le proche apparaît plus détestable que le lointain. On le voit parfois avec les Corses, les Basques ou les Écossais. Quand le Monténégro s'est séparé de la Serbie, cela aurait mérité un grand débat politique ! Idem pour le Kosovo. Est-ce qu'il fallait bénir cela ? Nous vivons sous la dictature de l'instantané ! On ne réfléchit pas assez aux conséquences pour l'avenir. Vingt ans après la chute du mur de Berlin, il y a aujourd'hui des milliers de kilomètres de frontière en plus ! Il y a une spécificité de la petite nation, qui n'a pas été prise assez en compte par les Européens de l'Ouest

.A. M. - Cette théorie des petites nations ne s'applique pas à toutes. Regardez la Catalogne, qui sait très bien où elle est. Quant à la Belgique, elle est plus solide que l'on ne croit. La Belgique, c'est un peu comme un radeau tiraillé mais qui tient bon. Je crois qu'il y aura des postulations identitaires qui vont se manifester ailleurs avec plus de violence.

Alain Minc, vous évoquez « la perte de la bataille du savoir par l'Europe » face aux puissances que sont l'Inde ou la Chine. Que faire face à cette perspective ?
A. M. - Je pense qu'on sous-estime gravement la formidable montée de l'Inde et de la Chine dans le domaine de la compétition de l'intelligence. S'il y a une communauté européenne qu'il est urgent de mettre en œuvre, c'est bien une communauté dans le domaine de l'université et de la recherche. Là, l'évidence de la coopération est absolue et les inconvénients quasi nuls.

J. D. - Le risque de cette perte d'influence dans le domaine de la formation est dramatique pour l'Europe. La domination des États-Unis, et dans une certaine mesure de la Grande-Bretagne, est incontestable. Il y a vingt ans, j'ai fait accepter le programme Erasmus pour l'échange des étudiants. C'est un grand succès mais je voudrais qu'il y ait d'avantage d'échanges de professeurs. En matière économique, on réalise bien des fusions et des ententes, pourquoi ne pas le faire dans le domaine du savoir et de la recherche ? Il faut s'y prendre dès maintenant, sinon il se passera ce qu'indique Alain Minc dans ce livre.

Nous ne sommes pas assez élitistes ou assez combatifs ?
A. M. - Nous sommes élitistes. Mais allez dire au directeur de l'École polytechnique qu'il devrait fusionner avec la Humboldt Universität. Cette année, les corps des mines et des télécoms ont fusionné : c'est une révolution cosmique ! Il n'y a pas, en cette matière, la pression du marché comme dans la vie des affaires pour pousser à des fusions transfrontières. C'est la réalité qui vous mord les mollets. Dans le monde académique, il n'y a aucune logique qui vous mord les mollets, simplement des habitudes confortables. Si on juge le débat actuel sur les enseignants-chercheurs à l'aune de ce qui arrive en matière de recherche au niveau mondial, on est catastrophé. C'est le syndrome de l'agriculture de Méline.

J. D. - Nous sommes entrain de perdre notre rente élitiste. On a longtemps cru et c'était alors vrai que nos grandes écoles nous permettraient de fabriquer les élites dont la France a besoin, mais on a oublié le rayonnement international. Si nos grandes écoles restent franco-françaises, cela ne suffira pas.

A. M. - Le système français a été bâti sur une hypocrisie absolue. Pas de sélection pour le peuple et une hypersélection qui nous donnait une élite de rang mondial. Or cette hypersélection risque, dans dix ans, de ne plus fabriquer une élite de rang mondial. Quand je vois un jeune intéressé par la chose publique, je lui conseille plutôt d'aller à la Kennedy School de Harvard que de faire l'ENA à Strasbourg. Quinze ans plus tard, il aura plus de chances de devenir directeur du Trésor…

Alain Minc, vous affirmez que pour Obama, l'Europe n'existe pas vraiment. Comment l'expliquez-vous ?
A. M. - Du pays occidental qu'ils étaient, les États-Unis sont en train de se transformer en un « pays monde ». Ce pays représente une espèce de syncrétisme de la planète. Et Obama est l'illustration de ce syncrétisme avec ce que cela sous-entend comme relativisation de l'Europe. Pour Obama, l'Europe est, grosso modo, ce que la Suisse est pour la France. Une zone périphérique, riche et cultivée, mais indifférente.

J. D. - On a toujours dit que, dans la société américaine, l'individu était plus important que la société, alors qu'en Europe la relation entre les deux était plus équilibrée. Je me demande si cette formule ne s'applique pas aujourd'hui d'abord à l'Europe, où l'individu est devenu plus central que la société. Il me semble que les États-Unis font aujourd'hui preuve de plus de cohésion et de patriotisme civique que les Européens. C'est pourquoi nous devons retrouver l‘esprit authentique de la construction européenne : celui d'un idéal commun, fondé sur la capacité de défendre nos valeurs et nos intérêts dans le monde.

Propos recueillis par Charles Jaigu et Paul-François Paoli pour Le Figaro.

mercredi, 04 février 2009

"La sécurité, notre mission commune"

h_4_ill_1022752_345921.jpgPar Angela MERKEL,
Chancelière de la République fédérale d'Allemagne et
Nicolas SARKOZY,
Président de la République Française.


Tribune publiée dans Le Monde, le 04 février 2009.

Il y aura bientôt trois siècles, Leibniz et Voltaire, un Allemand et un Français, ont réfléchi à ce que pourrait être le "meilleur des mondes". Aujourd'hui, la Conférence sur la sécurité, à laquelle nous participerons ensemble en Allemagne samedi 7 février, nous donnera l'occasion d'exposer nos idées sur les conditions de notre sécurité collective et dans la perspective du sommet du 60eanniversaire de l'Alliance atlantique. Nous l'accueillerons ensemble à Strasbourg et à Kehl (Allemagne).

Les événements de ces derniers mois suscitent des préoccupations. Un contexte d'insécurité se développe. La guerre dans le Caucase a été le premier conflit militaire de ce siècle en Europe. Au début de cette année, les affrontements entre Israël et le Hamas ont rappelé l'instabilité du Proche-Orient. Il n'y a toujours pas de progrès dans le règlement de la crise nucléaire iranienne. Les attentats terroristes se poursuivent, de même que la violence en Afghanistan et au Pakistan, ou les affrontements en Afrique, au Congo et au Soudan. Et en arrière-plan, nous faisons face aux turbulences engendrées par la crise des marchés financiers et celle de l'économie mondiale, ainsi qu'au défi du changement climatique.

Une politique de sécurité concertée est absolument nécessaire. Pour nous, il est clair que notre politique de sécurité doit être définie de manière plus large. Outre les questions proprement militaires, elle doit prendre en compte la situation financière internationale, les approvisionnements énergétiques ou les questions migratoires. Nous devons adapter nos concepts : pour répondre aux crises et aux conflits, nous avons besoin d'approche globale, de partenariats toujours plus solides et stables, et d'outils flexibles. Aucun pays n'est aujourd'hui capable de résoudre seul les problèmes du monde. Les alliances fondées sur des valeurs communes, comme l'Union européenne et l'OTAN, prennent une importance accrue. Notre sécurité sera d'autant mieux garantie, et nos chances de succès face aux crises seront d'autant plus grandes, que le réseau de nos partenariats se développera et que nos capacités d'action, politiques, économiques, d'aide au développement et militaires seront mises en commun.

Cette conviction est à la base de notre politique de sécurité, celle que nous développons à travers une coopération franco-allemande toujours plus étroite et au sein de l'Union européenne et de l'Alliance atlantique. Ces trois dimensions se renforcent mutuellement. Nous sommes convaincus qu'il est dans notre intérêt de faire de la construction européenne et du partenariat atlantique les deux faces d'une même politique de sécurité.

Depuis dix ans, des progrès considérables ont été accomplis par l'Union européenne, qui a développé sa politique étrangère et de sécurité commune. Ces progrès, nous le soulignons, renforcent le partenariat transatlantique de sécurité et l'Alliance atlantique. Nos partenaires américains le comprennent de mieux en mieux. Pour l'Allemagne et pour la France, face aux défis actuels, l'Europe a besoin des Etats-Unis comme les Etats-Unis ont besoin d'un partenaire européen fort.

L'Europe occidentale a connu soixante années de paix et de liberté – et c'est aujourd'hui le cas dans presque toute l'Europe. Nous les devons, bien sûr, à notre détermination, mais aussi aux Etats-Unis. Une Amérique qui est restée à nos côtés, et s'est engagée en faveur d'une Europe libre et démocratique. Face aux risques du XXIe siècle, il est nécessaire de renforcer le partenariat transatlantique de sécurité et de défense, et de l'adapter aux nouveaux défis. Cela implique d'analyser ensemble les situations, de prendre des décisions communes et de les mettre en œuvre dans un même esprit de partenariat. En effet, la prise de décision unilatérale serait contradictoire avec ce nouvel esprit de nos relations.

Et nous, Européens, nous devons parler davantage d'une voix forte et unie, ce qui exige de la part des Etats membres un haut degré de cohésion dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité commune. De même, nous devons accroître et mettre en commun nos capacités militaires et civiles, au service d'une politique d'avenir pour la sécurité de l'Europe. La synergie des deux est une marque de la politique de sécurité européenne. Pendant la présidence française de l'UE, des avancées majeures ont été obtenues, notamment grâce à l'élan donné par l'Allemagne et la France. L'Union européenne sera à l'avenir un partenaire plus fort pour les Etats-Unis.

Nous avons aussi décidé d'une nouvelle avancée dans notre coopération militaire bilatérale. La brigade franco-allemande, qui a été engagée avec nos partenaires dans les Balkans et en Afghanistan, sera désormais stationnée dans nos deux pays : la France va accueillir en permanence sur son sol une unité allemande de cette brigade. Après les drames de notre histoire commune, chacun comprendra la portée historique de ce nouveau pas dans l'amitié franco-allemande.

Pour la première fois dans l'histoire de l'Alliance atlantique, ce sont deux pays, nos deux pays, qui convient leurs alliés pour un sommet, celui du 60e anniversaire, les 3 et 4 avril. C'est un symbole fort d'une amitié franco-allemande au service de la paix et de la sécurité. C'est également le symbole d'une Europe désormais unie et libre.

Nous voulons que ce sommet de l'Alliance soit l'occasion de débats stratégiques et de les traduire par des choix politiques. Il ne s'agit pas de réinventer les principes fondamentaux de l'Alliance, ceux du Traité de Washington, et la communauté de valeurs et la solidarité qui nous unissent. Il s'agit, comme nous l'avons déjà fait dans le passé avec succès, de débattre sans œillères pour donner de nouvelles orientations et transformer l'Alliance de manière crédible. C'est ce que nous avons fait en 1991 et 1999, en redéfinissant nos concepts stratégiques.

Il est nécessaire de revoir la manière dont nous abordons les nouvelles menaces, nos partenariats et nos structures. L'Allemagne et la France attendent du sommet de Strasbourg/Kehl qu'il lance les travaux sur un nouveau "concept stratégique".

Pour répondre aux exigences de l'avenir, nous pensons nécessaire de progresser dans plusieurs domaines-clés.

Coopération OTAN-UE

A notre grand regret, le "partenariat stratégique" entre l'OTAN et l'UE n'est pas à la hauteur de nos attentes, en raison de désaccords qui persistent entre certaines nations. Nous pensons que cela doit évoluer. Nous devons aller vers une véritable coopération, fondée sur une nécessaire complémentarité.

Les missions de l'Alliance

Aujourd'hui, pour notre sécurité commune, l'Alliance est engagée dans plusieurs opérations en dehors de son territoire, notamment dans les Balkans – en Bosnie et au Kosovo – ainsi qu'en Afghanistan.

Soixante ans après la fondation de l'OTAN, l'engagement d'assistance envers un allié agressé, qui découle de l'article 5 du traité de Washington, représente encore aujourd'hui l'essence même de l'Alliance. Nous en avons tiré une conséquence supplémentaire après les attaques terroristes du 11-Septembre. Afin de lutter contre le terrorisme, nous nous sommes engagés avec nos alliés en Afghanistan. Car c'est une des nouvelles menaces du XXIesiècle.

Nos soldats sont exposés aux plus grands risques dans ces opérations, en particulier en Afghanistan. D'autres jeunes femmes ou jeunes gens, qui participent aux efforts de reconstruction, sont aussi victimes d'un terrorisme qui méprise la dignité humaine. Quoi qu'il en soit, nous attendons du sommet de Strasbourg/Kehl qu'il adresse le signal que l'Alliance restera engagée pour sa sécurité et ses valeurs. Notre objectif reste d'établir un niveau de sécurité qui permette la reconstruction du pays, conformément aux vœux des Afghans, afin que le terrorisme mondial ne puisse plus y développer ses bases. Nous savons aussi que le renforcement de la démocratie doit accompagner l'effort militaire. Les approches politiques doivent également être débattues avec nos partenaires de l'Alliance.

La Russie, reconstruire un partenariat

La guerre en Géorgie, à l'été 2008, a marqué une rupture. L'Union européenne a pu arrêter la spirale de la violence et créer les conditions d'un processus de règlement. Mais le recours à la force militaire, ainsi que la reconnaissance unilatérale et contraire au droit international de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie, ont créé un problème de confiance avec la Russie.

La Russie reste notre voisine et un partenaire très important. Nous ne sommes pas revenus à l'époque de la guerre froide. Ceux qui le prétendent se trompent car l'URSS n'existe plus. Nous entendons rétablir et développer avec la Russie des relations confiantes et fructueuses. Notre alliance est une alliance défensive, dont l'unique ambition est notre sécurité commune face aux menaces du monde. Mais nous sommes aussi en droit d'attendre de la Russie qu'elle démontre son respect pour les normes et les règles à l'établissement desquelles elle a contribué, par l'Acte final d'Helsinki et la Charte de Paris en 1990 : l'intégrité territoriale, l'inviolabilité des frontières, le respect et l'égalité au sein de l'espace euro-atlantique.

C'est sur la base de cet acquis que l'immense majorité des nations d'Europe a souhaité rejoindre l'OTAN et l'UE. Cet élargissement est un élément central de la sécurité et de la stabilité du continent. Sans euphorie certes, la Russie a longtemps accompagné ce processus de manière constructive.

Le sommet de Strasbourg-Kehl nous donnera l'occasion d'en débattre à nouveau. Vouloir rejoindre l'OTAN est le libre choix des pays européens, des démocraties indépendantes et libres. Ce souhait traduit une confiance que nous n'avons pas le droit de décevoir. Mais nous rappelons que pour devenir membre de l'Alliance, il y a des critères; cela implique d'abord d'être capable d'en assumer les lourdes responsabilités, d'apporter une contribution réelle à la sécurité des alliés, et de partager leurs valeurs. De même, l'élargissement doit contribuer à la stabilité et à la sécurité du continent, qui bénéficie aussi à la Russie. Dans ce contexte, la coopération au sein du conseil OTAN/Russie joue un rôle essentiel.

L'été 2008, le président Dmitri Medvedev avait fait des propositions sur la sécurité européenne. Nous sommes prêts à conduire un débat sur ces questions, avec nos alliés, et avec nos partenaires européens, et à prendre en considération les points de vue de tous. En l'abordant, nous rappellerons notre confiance et notre attachement à l'UE, à l'OTAN, et à l'OSCE, aux normes européennes éprouvées qui fondent notre sécurité, au régime de maîtrise des armements et de désarmement, et à la coopération transatlantique. Mais nous appelons à tendre la main à la Russie et à relancer notre coopération au sein du conseil OTAN-Russie et entre l'UE et la Russie, si celle-ci le souhaite. Nous voulons un dialogue politique et de sécurité plus étroit entre l'UE et la Russie, qui permette de l'impliquer plus avant dans l'espace de sécurité euro-atlantique. Nous espérons qu'un esprit constructif présidera à ces discussions. Le réengagement du dialogue stratégique américano-russe, que nous saluons, devrait aussi y contribuer.

Capacités militaires, désarmement, maîtrise des armements

Le caractère militaire de l'Alliance atlantique implique pour ses membres de s'assurer que leurs capacités militaires correspondent précisément aux impératifs de leur sécurité et aux missions qu'ils s'assignent. Le sommet de Strasbourg-Kehl sera aussi l'occasion d'en débattre. Nous avons besoin, en particulier en Europe, de plus de capacités militaires modernes, efficaces et interopérables.

En outre, nous discuterons des questions liées au déploiement de défenses antimissiles face à des menaces balistiques limitées émanant du Moyen-Orient. Nous pensons donc que la Russie doit être associée à ces réflexions dans un esprit de coopération et de transparence, comme les Etats-Unis l'ont proposé. Ce dialogue devra aussi se poursuivre dans le cadre du Conseil OTAN-Russie.

Nous sommes tous deux des partisans de la maîtrise des armements.

Membres du Traité de non-prolifération (TNP), l'Allemagne et la France soutiennent les efforts mondiaux de non-prolifération et de désarmement. En 2008, l'UE a adopté à notre initiative des plans ambitieux de lutte contre la prolifération et de promotion du désarmement nucléaire mondial, conformément au TNP. Nous sommes toutefois convaincus qu'une politique de sécurité responsable, qui prend en compte les risques futurs, doit conserver dans un avenir prévisible la dissuasion nucléaire. Son objectif principal est strictement défensif, et reste la prévention de la guerre. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de conserver des arsenaux énormes, et l'objectif doit être un niveau de stricte suffisance.

Nous soutenons la relance des discussions entre les Etats-Unis et la Russie sur le traité sur la réduction de leurs arsenaux nucléaires stratégiques (Start). L'Allemagne et la France espèrent que des résultats concrets seront obtenus dans les prochains mois. De même, nous saluons l'engagement américain pour la ratification du traité d'interdiction des essais nucléaires et en faveur du lancement de négociations sur l'interdiction de la production de matières fissiles pour les armes nucléaires.

Nous soutenons, enfin, les efforts déployés pour sauvegarder le régime de limitation des forces conventionnelles en Europe. Le traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) reste un pilier de la sécurité européenne. Nous souhaitons créer, par notre dialogue avec la Russie, les conditions d'une ratification du traité FCE modifié. Une solution rapide pourrait par exemple être trouvée à la question de la Transnistrie, afin de créer une atmosphère différente. Cela représenterait un grand pas vers l'entrée en vigueur d'un régime, garanti par l'Alliance, de limitation des armements conventionnels en Europe, un régime qui apporterait à tous, à la Russie comme à nous, une plus grande sécurité.

Nous appelons enfin à un renforcement du régime de non-prolifération. Il est confronté actuellement au plus grand défi de son histoire : le programme nucléaire iranien. Téhéran table ouvertement sur l'absence de réaction internationale face à ses agissements. Nous ne permettrons pas l'accès de l'Iran à l'arme nucléaire, car ce serait une grave menace pour la paix mondiale. Nous comptons sur une solution diplomatique Et, pour répondre à ce défi majeur, nous sommes prêts à un dialogue, que renforce l'engagement des Etats-Unis, ainsi qu'à de nouvelles sanctions très fermes.

Il y a deux semaines, le 44e président des Etats-Unis prenait ses fonctions. La présidence de Barack Obama est d'ores et déjà marquée par des accents nouveaux en matière de politique étrangère et de sécurité. Nombreux sont les Européens qui attendent beaucoup de ce changement; Barack Obama en attend certainement autant de nous. Nous nous réjouissons de coopérer avec lui, et sommes convaincus que le partenariat de sécurité euro-atlantique nous permettra d'affronter ensemble les risques et les menaces auxquels nous sommes exposés. C'est en travaillant dans un esprit de confiance, avec volontarisme et cohésion, que nous construirons, à défaut du "meilleur des mondes", un monde où progresseront la paix et la sécurité pour tous.

vendredi, 19 décembre 2008

Le Maire : «L'Europe doit agir vite face à la crise»

686f611a-cc83-11dd-a95c-0960474149f0.jpgInterview de Bruno Le Maire,
nouveau Secrétaire d'Etat aux Affaires européennes.


Publiée dans le Figaro,
le 18 décembre 2008.


LE FIGARO. - Après le succès de la présidence française de l'Union européenne, quelles sont vos priorités ?

Bruno LE MAIRE. - Il est impératif de conserver l'impulsion politique donnée en Europe par la présidence française : c'est le seul moyen de protéger les citoyens européens et de leur ouvrir de nouvelles perspectives. Oui, l'Europe doit rester un lieu de débat et de décision politique en 2009. La plupart des États membres y sont prêts. Avec nos partenaires, nous comptons sur la présidence tchèque pour poursuivre dans la voie du renforcement européen. C'est d'ailleurs le mandat que m'ont confié le président de la République, le premier ministre et Bernard Kouchner. Face à la crise économique, notamment, il faut agir très vite. Le Conseil européen s'est mis d'accord sur un plan de relance coordonné. Il doit être appliqué sans tarder tout en réfléchissant à des mesures additionnelles, pour protéger l'industrie européenne, les emplois européens, la compétitivité européenne. L'Europe est la meilleure solution à la crise. Nous devons en apporter la preuve.

Vous êtes germaniste, l'amélioration de la relation avec Berlin est-elle votre priorité ?

Oui, c'est une priorité : l'Allemagne reste pour la France la na­tion essentielle. Nous devons re­donner un sens à la relation franco-allemande. En même temps, il faut prendre acte des bouleversements que connaît l'Europe depuis quelques années pour bâtir une nouvelle relation entre Paris et Berlin. La relation franco-allemande doit être ouverte aux autres États membres de l'Union. Elle ne peut être exclusive dans une Union élargie. Elle doit être mise au service de l'Europe. Elle doit prendre appui, dans les mois qui viennent, sur des initiatives concrètes en réponse à la crise économique. La France et l'Allemagne sont toutes les deux très attachées à la préservation de leur industrie. Le moment est venu de réfléchir ensemble à des mesures communes pour soutenir notre secteur automobile, dans le cadre de la mission qui a été confiée à Luc Chatel. Les coopérations dans le secteur de la défense doivent également être relancées : les avancées majeures obtenues par la présidence française et par Hervé Morin sur la défense européenne le permettent. Enfin, n'oublions pas la di­mension culturelle de la relation franco-allemande. Elle est essentielle pour l'avenir. Dès aujourd'hui je serai à Berlin pour rencontrer mon homologue Günter Gloser et discuter de tous ces points.

Concrètement, allez-vous, comme Jean-Pierre Jouyet, passer beaucoup de temps à Bruxelles ?

Naturellement. Je tiens à saluer le travail remarquable accompli par mon prédécesseur Jean-Pierre Jouyet. Cette semaine, je me serai rendu successivement à Strasbourg, à Berlin puis à Bruxelles. J'ai reçu hier le vice-premier ministre tchèque, en charge des questions européennes. Je poursuivrai le dialogue avec la Commission, le Parlement européen et toutes les institutions communautaires, pour porter les projets du gouvernement et défendre nos intérêts. Je me ferai en outre le porte-parole, à Bruxelles mais aussi dans toutes les autres capitales européennes, des propositions françaises pour nourrir l'impulsion politique donnée ces derniers mois.

Comment allez-vous travailler avec Bernard Kouchner ?

J'ai toujours eu de bonnes relations avec Bernard Kouchner pour lequel j'ai beaucoup de respect. Évidemment, nous venons d'horizons différents. Je crois que c'est un atout. Il a mis très efficacement ses qualités au service de la présidence française. Nous lui devons le succès de la réunion ministérielle de Marseille sur l'Union pour la Méditerranée mais aussi l'envoi d'une force européenne au Tchad ou encore les progrès réalisés pendant la conférence sur l'Afghanistan. Je mesure combien ces résultats ont été difficiles à obtenir et ce qu'ils apportent au service de la France et de l'Europe.

lundi, 15 décembre 2008

Conseil européen de Bruxelles: Nicolas Sarkozy a fait de la Présidence française celle de tous les succès.

cd9c3e2c-c883-11dd-bdc1-6abeaef42bda.jpgA l'issue de la Présidence française du Conseil européen, il était important de saluer les mesures qui ont été prises, ce week-end, lors du dernier Conseil présidé par la France à Bruxelles, notamment celles concernant le "paquet énergie-climat" et le plan de relance pour l'économie, et par là-même, de féliciter l'action du Président de la République.

Outre ces deux mesures phares, le Président Sarkozy a su proposer et faire adopter des réformes indispensables face aux crises imprévues qui se sont produites au cours de cette présidence: le non irlandais au Traité de Lisbonne, la crise géorgienne, et le séisme financier planétaire.

Concernant le bloquage institutionnel de l'Europe par la victoire du non irlandais au Traité de Lisbonne, il y a quelques mois, Nicolas Sarkozy a obtenu de Dublin l'organisation d'un nouveau référendum, afin de relancer l'avenir de l'entité politique européenne.

Sur la crise militaire entre la Russie et la Géorgie, il nous faut souligner la rapidité de réaction de la Présidence française et l'obtention d'un cessez-le-feu quasi immédiat, ayant eu le mérite de faire retomber les tension et d'apaiser les deux parties; il s'agit là d'une victoire incontestable pour la Paix et pour la diplomatie française.

Autre réussite au service du dialogue et de la Paix, le sommet, le 13 juillet dernier, de "l'Union pour la Méditerranée." En effet, en réunissant 43 chefs d'Etat et de gouvernement des pays bordant le bassin méditerranéen, et notamment ceux du Moyen-Orient, autour d'une même table, la volonté du Président français a permis d'avancer considérablement dans le processus de Paix, notamment entre l'Etat d'Israël et l'Autorité palestienne, mais aussi entre la Syrie et le Liban, dont la reconnaissance diplomatique mutuelle revête un caractère historique. Bien entendu, ce processus sera très long, mais un premier pas a été franchi, qui augure de réels espoirs pour l'avenir.

Autre sujet d'avenir, s'agissant de ce que certains observateurs ont appelé "la crise financière", la France a su imposer, non sans difficulté, par la voix de son Président, un plan de relance à l'échelle européenne. Aujourd'hui, l'important étant que chacun des 27 ait rejoint la position française et sa volonté d'agir afin d'endiguer cette déferlante et de préparer le terrain économique qui ne manquera pas d'être touché de plein fouet d'ici les prochaines semaines. Bien que la situation sur ce point soit préoccupante, ces mesures nous permettront d'affronter l'avenir avec plus de confiance, valeur qui sur les plans économique et financier est vitale.

Comme chacun le constatera, les résultats de la Présidence française de l'Union européenne sont historiques. Ainsi, nous ne pouvons qu'encourager nos prochains successeurs à la tête de l'Union, et notamment nos amis Tchèques, qui prendront les reines de l'Europe dès le 1er janvier porchain, à soutenir et à développer ces avancées considérables.

Nicolas CALLEGARI

mardi, 11 novembre 2008

La crise, une chance pour l'Europe.

f75ca07e-af62-11dd-97ed-4dc25ac71448.jpgPar Joschka Fischer.

Tribune publiée dans Le Figaro,
le 11 novembre 2008.


Selon l'ancien ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer, le Vieux Continent, au cœur de la crise financière, a une carte à jouer face aux États-Unis.

L'Europe et ses gouvernements nationaux se délectent de leur capacité retrouvée à agir - et non sans raison. Qui aurait pu penser, il y a quelques semaines à peine, que ce seraient finalement les Européens divisés, et non les États-Unis, qui sauraient prendre les mesures nécessaires pour contenir la crise financière mondiale ?

Les crises sérieuses sont des moments charnières de l'histoire. Les États-Unis vivent un interrègne jusqu'à l'installation du président nouvellement élu. Cette situation a créé un vide politique que Nicolas Sarkozy, le chef de l'État français et président en exercice du Conseil européen, s'est empressé de combler. Il avait déjà assumé ce rôle au moment de la crise géorgienne ; aujourd'hui, il a renforcé sa stature.

En mobilisant les États membres de la zone euro, qui comprend aujourd'hui quinze pays de l'Union européenne, la présidence française pourrait compter sur une avant-garde fonctionnelle au plan politique. En particulier dans le domaine financier et monétaire, l'UE a une base institutionnelle solide, avec l'euro comme monnaie commune, la Banque centrale européenne et les critères contraignants relatifs aux budgets et à la dette publique définis par le traité de Maastricht. La crise financière mondiale actuelle a une fois de plus démontré que l'UE est forte lorsqu'elle intègre les intérêts de tous les États membres et faible lorsqu'elle les néglige.

Bien sûr, la crise n'a pas été surmontée. Nous avons simplement gagné du temps, le temps de reprendre notre souffle - ni plus, ni moins. Quand on est suspendu au-dessus de l'abysse, comme l'est aujourd'hui le système financier mondial, reprendre pied, même temporairement, fait toute la différence.

Il n'en reste pas moins qu'au-delà de la débâcle du marché immobilier, d'autres risques énormes se profilent, en particulier au sein du système financier américain : dettes contractées sur les cartes de crédit, prêts à la consommation et probablement bien d'autres dysfonctionnements de l'économie. Il y a donc toutes les raisons de craindre que les mesures prises par les gouvernements et les Banques centrales ne suffiront pas à désamorcer la crise.

En même temps, un nouveau tsunami s'apprête à déferler, et menace d'engloutir l'économie réelle. On entend surtout, et à juste titre, les griefs concernant la bulle spéculative américaine. Mais l'ensemble e l'économie mondiale - de la Chine à l'Allemagne - a bénéficié pendant des décennies de la surconsommation américaine reposant sur l'endettement.

Les machines-outils vers la Chine et ailleurs, les Porsche, Mercedes et BMW vers les États-Unis - telle était la formule gagnante de l'Allemagne durant cette période. Un net ralentissement de l'économie réelle, lié à l'effondrement du château de cartes financier, aura donc de graves conséquences pour l'Allemagne et le Vieux Continent. L'Asie et le développement de l'activité économique intérieure de la Chine ne pourront pas, du moins à court terme, compenser la panne du moteur de croissance que sont les États-Unis. Cela signifie que l'économie mondiale connaîtra sous peu une récession prolongée, voire une dépression.

Jusqu'à présent, grâce à l'euro, à la BCE, à Gordon Brown et à Sarkozy, l'Union européenne n'a pas trop mal tiré son épingle du jeu. Mais les interactions entre la sphère financière globale et la crise économique signifient que l'Europe sera confrontée à de sérieux défis - qui s'accompagnent toutefois d'une occasion rare.

Pour le dire simplement, les États européens sont trop petits pour faire individuellement face à une crise de cette dimension. Seule l'Union européenne est en mesure de protéger les intérêts de tous les Européens - y compris ceux en dehors de la zone euro, voire en dehors de l'UE. Mais alors que les Européens se sont dotés d'institutions fortes avec l'euro et la BCE au plan économique, ils n'ont pas encore créé une structure politique adéquate qui permettrait de résister à la récession qui s'annonce.

Depuis plusieurs années, la France appelle à la création d'un gouvernement économique européen pour la zone euro, que l'Allemagne a jusqu'à présent rejeté, pour de bonnes raisons : l'initiative française n'était rien d'autre qu'une remise en cause voilée du critère fixant le déficit public annuel d'un État à 3 % de son PIB, et pire, de l'indépendance de la BCE. Et les récentes propositions du président français concernant une aide de l'État aux entreprises n'ont fait que raviver l'agacement du gouvernement allemand.

Mais la question qui se pose aujourd'hui, dans le contexte de la crise économique et financière mondiale, est de savoir si l'Allemagne doit continuer à s'opposer à cette idée d'un gouvernement économique européen ou, au contraire, montrer la voie en vue de cet objectif.

Il ne fait aucun doute que si la crise des marchés financiers persiste et qu'elle entraîne un net ralentissement de l'économie réelle, l'Union européenne pourrait rapidement se trouver en difficulté si elle n'a pas les moyens de réagir au plan politique. Il y a donc urgence à mettre en place une coordination macroéconomique et fiscale au sein de l'UE.

Cette proposition est d'autant plus sensée que la Commission européennea récemment fait la preuve de son inaptitude quasi totale. Le président incompétent de la Commission a vu son mandat renouvelé pour cinq ans en remerciement de son innocuité. Cela est aussi, hélas, l'Europe.

La chancelière allemande et son ministre des Finances doivent maintenant tirer rapidement les leçons de leurs erreurs des dernières semaines. Attendre que les événements en Europe les obligent à s'aligner s'est révélé être une mauvaise stratégie.

Le gouvernement allemand aurait tout intérêt à prendre le taureau par les cornes en définissant les principes d'un gouvernement économique européen qui préservent à la fois les critères de Maastricht et l'indépendance de la Banque centrale européenne.

Cela n'implique pas de diviser l'Europe, mais de former une avant-garde active et inclusive. L'UE a besoin d'un gouvernement économique pour faire face à la crise prolongée qui se profile. L'Allemagne, l'économie la plus importante de l'Europe, doit montrer la voie sans hésiter.

© Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2008.

Traduit de l'anglais par Julia Gallin

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