mercredi, 09 juillet 2008
Pour un meilleur enseignement de l'économie au lycée.
Par Yvon GATTAZ,
Membre de l'Académie des
sciences morales et politiques.
Tribune publiée dans Le Figaro,
le 9 juillet 2008.
Le lundi 7 juillet, notre Académie a remis solennellement au ministre de l'Éducation nationale, M. Xavier Darcos, le rapport qu'elle a établi sur ce sujet essentiel pour nos jeunes : «L'enseignement de l'économie dans les lycées».
Il n'est pas surprenant que l'Académie se soit spontanément saisie de ce sujet sociétal, puisqu'en janvier 2007, elle avait déjà établi un important rapport : «La France prépare mal l'avenir de sa jeunesse», à l'initiative de deux membres prestigieux de notre compagnie, MM. Pierre Messmer et Raymond Barre. Elle prouvait, une fois de plus, qu'elle s'intéressait à l'avenir de notre pays, bien consciente des enjeux liés à la formation de la jeunesse, préoccupation conforme à sa mission nationale depuis 1795.
L'enseignement de l'économie dans les lycées est un élément décisif de cette formation, et de nombreux confrères avaient déjà émis, depuis de nombreux mois, des critiques et des suggestions. Notre section «Économie politique, statistique et finances» a donc décidé de créer un groupe de travail et de réflexion, en s'assurant la coopération éminente de deux membres de la section «philosophie», et de notre membre correspondant, le professeur Jean-Claude Berthélémy.
La première étape fut la rédaction des critiques des dix membres de ce groupe, ce qui permit de constater une grande convergence de vues tant sur les programmes que sur les manuels scolaires. En substance, nos confrères s'inquiètent de discordances entre le titre et le contenu de l'enseignement, du rabaissement des savoirs disciplinaires, de programmes prétentieusement philosophiques, d'une approche inopportune de la vaste sociologie, d'une carence d'initiations scientifiques progressives à l'économie, du risque de faire critiquer pompeusement des théories mal assimilées, de la négligence des bases de l'analyse économique en raison d'une démarche partant de la macroéconomie pour n'aborder qu'ensuite la microéconomie, de l'incitation à la superficialité par manque de rigueur scientifique, de l'oubli fréquent de l'entreprise comme exemple de microéconomie, de l'absence de notions élémentaires de comptabilité, de la démarche intellectuelle si rarement préhensible du général au particulier alors qu'il faudrait pratiquer la méthode inverse, du simple au complexe.
Les membres de l'Académie, après cet examen critique des programmes, ont fait des suggestions précises qui ont été reprises dans le rapport remis au ministre.
La deuxième étape a été initiée par notre confrère Jean-Claude Casanova qui nous présenta le professeur Georges de Ménil, directeur d'études à l'EHESS et professeur invité de la Stern School à New York University. Celui-ci, intéressé par notre démarche, nous a proposé de faire analyser les programmes et les manuels par cinq professeurs étrangers, de nationalités diverses, éminents spécialistes en économie et impartiaux évidents devant l'enseignement français : sir Tony Atkinson, Senior Research Fellow, Nuffield College, Oxford ; Martin Hellwig, directeur du Max Planck Institut zur Erforschung von Gemeinschaftsgütern, Bonn ; José Scheinkman, professeur d'Économie, Princeton University ; Xavier Vives, professeur d'Économie et finances à l'IESE Business School, Madrid et Barcelone ; et Pierre-André Chiappori, professeur d'Économie, Columbia University, qui a bien voulu se charger lui-même de la synthèse des travaux de ses confrères.
Ces conclusions constituent un document exceptionnel par sa hauteur de vues, ses fondements scientifiques, la qualité indiscutable des auteurs et les propositions concrètes sur lesquelles elles débouchent pour un meilleur enseignement de l'économie dans nos lycées. Certes, le constat est sévère et notre confrère Michel Pébereau a bien résumé son contenu dans l'introduction qu'il a accepté de rédiger, texte qui a été relu et analysé par Marcel Boiteux.
On trouvera, par ailleurs, la liste de nos propositions et je ne les reprendrai pas ici moi-même. Nous pensons qu'elles seront considérées avec la plus grande attention par le ministre et ses collaborateurs, car il est exceptionnel que cinq personnalités étrangères de cette qualité entreprennent une étude aussi approfondie sur un sujet qui les passionne, certes, mais ne les concerne pas directement.
Avec ces rapports étayés, l'Académie des sciences morales et politiques n'a d'autre ambition que d'œuvrer utilement pour l'enseignement français et l'avenir de nos jeunes lycéens.
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mardi, 15 avril 2008
Xavier Darcos : "non au statu quo à l'école."
Entretien avec Xavier DARCOS,
Ministre de l'Education nationale.
Publié dans Le Figaro,
le 15 avril 2008.
Une nouvelle journée d'action lycéenne se déroule aujourd'hui. Comment comptez-vous calmer les lycéens et mener à bien votre prochaine réforme du lycée ?
Je suis à l'écoute mais je reste ferme. Nous sommes à la croisée des chemins. Soit l'on continue à considérer que la réponse aux problèmes du lycée est une réponse quantitative. Soit nous considérons que cette logique de nombre de postes n'est pas la bonne et qu'il faut un New Deal du lycée. Or, il faut admettre que la logique quantitative, défendue par les syndicats, n'a pas empêché la dégradation continuelle des performances de notre système scolaire dans les classements internationaux ! Et ce, alors qu'un lycéen coûte au contribuable 22% plus cher que la moyenne des pays de l'OCDE. Dans ce contexte, vouloir plus de postes à tout prix, c'est une forme de recul, c'est une erreur. D'autant que, sur les 8500 postes d'enseignements qui seront supprimés à la rentrée prochaine, quelque 5000 d'entre eux sont transformés en heures supplémentaires. Ce qui revient in fine à 3500 suppressions de postes, un chiffre à mettre en relation avec les 145000 élèves que nous avons perdus au cours des 3 dernières années.
Y aura-t-il des ajustements dans les suppressions de postes ?
Il y aura, comme chaque année, des ajustements dans la répartition des postes, notamment dans les académies de Créteil et de Versailles, qui sont particulièrement concernées par les suppressions de postes. Depuis plus d'une dizaine d'années, les prévisions qui remontent des établissements ne correspondent pas à la réalité. C'est ainsi que les prévisions pour la rentrée 2007 étaient de 25000 élèves en moins et finalement, les effectifs ont diminué de 50352 élèves!
Que répondez-vous à Jack Lang qui a réclamé une exception budgétaire pour le «ministère de l'avenir» que représente à ses yeux l'Éducation nationale ?
Que ce qu'il appelle une exception est en réalité une impasse dans laquelle nous sommes enfermés depuis vingt ans. Tout ne peut pas être réglé par la question de l'emploi public et rien ne sera réglé par une querelle de chiffres. C'est d'ailleurs mon principal point de désaccord avec les syndicats enseignants et je ne peux me résoudre à voir des adolescents de seize ans, qui ont l'avenir devant eux, reprendre ce leitmotiv à leur tour. D'autant plus que j'entends des contre-vérités sur le thème «halte à la loi Darcos», loi qui n'existe pas, ou encore «nous ne voulons pas être 40 par classe» alors qu'il n'en a jamais été question! Le rôle des syndicats n'est pas de se retrancher derrière les lycéens pour les encourager à manifester, ni à déambuler dans la rue. C'est une conception surannée des relations entre ministre et personnels. Le ministère de l'Éducation nationale sera le «ministère de l'avenir» quand nous commencerons à parler de l'avenir, pas de la préservation du statu quo.
Les trois porte-parole de l'UMP estiment qu'il faut vous «encourager» à présenter des «réformes de fond» et à y «associer les lycéens».
Ce n'est pas une surprise que de dire que je partage avec l'UMP le même désir de réformer profondément le système éducatif. L'UMP a d'ailleurs raison de dire que le débat sur les chiffres est devenu le cache-sexe de l'absence de réforme. Il faut se demander sans tabou comment on peut faire aujourd'hui un lycée qui prépare mieux à l'enseignement supérieur et qui redevienne une référence et un modèle au sein des pays européens. Les organisations lycéennes que j'ai reçues la semaine dernière sont les premières à le reconnaître. Elles demandent moins de bachotage et plus de personnalisation des enseignements. Nous avons, je crois, trois grands chantiers qui nous attendent. Premièrement, redéfinir l'articulation entre le temps scolaire, le temps d'accompagnement des élèves et le temps du travail autonome. Deuxièmement, réfléchir ensemble aux améliorations que nous pouvons apporter au statut du lycéen aujourd'hui. Troisièmement, envisager ensemble de la façon dont nous pourrions bâtir un lycée qui laisserait une plus grande autonomie aux élèves. Un lycée avec une terminale différente, qui serait un véritable pivot entre l'enseignement scolaire et le système universitaire. Un lycée dans lequel l'orientation ne rimerait pas avec sélection mais avec destination. Nous aurons besoin de toute l'audace de la jeunesse pour bâtir un lycée aussi ambitieux!
17:48 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, education, sarkozy, darcos, ump, sarkosy, ps
mardi, 06 février 2007
"La France n'a pas l'enseignement qu'elle mérite"
Par Jacqueline de ROMILLY,
membre de l'Académie française.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 6 février 2007.
À la question posée je répondrai sans hésiter : non, la France n'a pas l'enseignement qu'elle mérite. Et cela je crois est fort grave. Dans ce domaine, une crise s'est formée, année après année, et toute crise est grave lorsqu'elle touche à ce qui constitue l'avenir de notre pays. Ceci posé, l'enseignement me paraît une réalité trop importante et surtout trop complexe pour que je ne sois pas opposée à l'idée d'une réforme globale, plus ou moins improvisée, qui nécessairement laisserait de côté des éléments importants. Le résultat aurait toutes chances d'être pire que le mal. En fait, j'ai enseigné à tous les niveaux, depuis le simple collège jusqu'au Collège de France. Il m'apparaît clairement qu'il existe un certain nombre d'erreurs, qu'il serait nécessaire et suffisant de réparer au plus tôt. Il s'agit moins de l'organisation de l'enseignement que de son contenu même, et du but à poursuivre. Pour cela, il est nécessaire que le redressement se fasse d'abord dans les plus petites classes et se poursuive ensuite de proche en proche et d'année en année.
Il faudrait tout d'abord rétablir, dès ce jeune âge, les conditions nécessaires à la transmission du savoir - c'est-à-dire n'avoir pas peur de restaurer une certaine discipline, car on n'apprend pas bien dans le désordre, et aussi résister à l'idée que les jeunes doivent tout découvrir par eux-mêmes : nous avons tant de merveilles à leur révéler, dont ils n'ont pas idée ! Il faudra aussi, en vue de leur avenir, veiller à développer en eux ces qualités indispensables que sont la faculté de s'exprimer, ainsi que la faculté de comprendre et de comparer ; et il faudra aussi, car ils en auront besoin, cultiver à tout prix leur mémoire. Ils en auront besoin toute leur vie.
Pour revenir aux choses concrètes, je commencerai donc par les lycées et collèges, et je commencerai par un défaut qui m'a particulièrement touché au cours de mes expériences d'enseignante. Je veux parler de l'abandon progressif et presque complet de l'enseignement des lettres. Certes, quelques mesures ont été prises tout récemment qui vont en ce sens : ainsi pour la méthode de lecture qui peut servir le plus dans la suite des études, ou bien pour l'enseignement de la grammaire si nécessaire pour toute la suite. Ce sont là de bonnes mesures, mais il reste beaucoup à faire. Je voudrais insister sur ce que représente la lecture des textes littéraires - ceux de notre culture et des autres cultures. Hélas, au cours des années, bien des textes ont été tout simplement abandonnés. Trop souvent, des mécanismes pédagogiques sont venus remplacer le contact direct personnel avec les textes. Et pourtant c'est là, dans ce contact direct avec les textes, que l'élève peut apprendre à s'exprimer de plus en plus exactement, à comprendre les idées des autres et celles des époques différentes ; c'est là qu'il peut, à travers les textes et les poèmes, trouver, mais lui-même, des zones d'admiration ou de critique qui constituent peu à peu son idéal moral. Et c'est ainsi qu'un juste maniement de la parole peut contenir et remplacer la violence tandis que se débloque en eux un esprit plus grand de tolérance.
Tous n'iront pas jusqu'au bout dans cette formation ; mais le plus chacun en aura reçu et le mieux cela sera. Et j'ajoute qu'il serait souhaitable que cette formation se développe grâce à un certain esprit de compétition et d'émulation. Il ne s'agit ici ni de classement ni d'examen : il s'agit de ce qui se passe dans la classe elle-même quand chacun peut essayer de trouver une réponse, la réponse juste, et de rectifier, de bien répondre. L'acquisition du savoir se fait alors dans une sorte de jeu, où chacun progresse sans ennui. Je sais qu'il existe de telles classes, où règne ce genre de jeu ; et je ne suis pas assez passéiste pour imaginer qu'il ne puisse se répandre s'il est le moins du monde encouragé. Et cela est vrai pour tous les niveaux et pour toutes les zones d'enseignement.
Cela coûtera un peu d'argent, bien entendu ; mais à quoi peut-on mieux dépenser de l'argent qu'à la préparation de ce qui est notre avenir ? J'ai vu refuser l'ouverture de classes de latin ou de grec, alors que le nombre d'élèves requis existait : que des raisons d'économies entraînent une telle décision est scandaleux. J'ai aussi vu baisser le nombre des postes offerts aux professeurs les plus qualifiés, sans doute aussi pour des raisons d'économies ; comme si l'on ne souhaitait pas que les maîtres de notre jeunesse soient de la plus haute qualité possible ! J'ajoute qu'en plus de l'argent, il y faudrait quelque souplesse rapport à la lourde bureaucratie qui pèse sur nos institutions. Par exemple, il y a le problème de la carte scolaire : il est évident qu'il faut une certaine règle en ce domaine car les lycées ne sont pas extensibles à l'infini ; mais il y faut aussi considérer les cas particuliers : j'ai vu une mère grecque se voir refuser l'admission de son fils dans un lycée où il y avait du grec car le règlement exigeait de l'envoyer dans un autre établissement un peu plus proche mais où il n'y avait pas de grec. À une époque où les établissements présentent des options différentes et ont des projets d'enseignement différents, il est évident qu'il faut un peu assouplir les choses pour les rendre plus raisonnables.
Il est certain qu'un tel assainissement de l'enseignement secondaire faciliterait beaucoup la situation des universités. Il est clair que trop de jeunes se dirigent vers les universités sans savoir vraiment pourquoi, simplement parce qu'ils ne savent pas quoi faire. Et cela représente du temps perdu pour tout le monde. Il est certain qu'un système d'orientation bien précis devrait être mis en place. On pourrait aussi envisager l'existence de cycles courts à côté de cycles longs ; mais cela à la condition que l'on n'oublie jamais que l'enseignement supérieur doit conduire jusqu'à la recherche la plus poussée et la plus personnelle et y faire pénétrer tous ceux qui en sont capables. Et sans doute faudrait-il éviter de multiplier le nombre des universités car parfois on risque de donner ce titre à des établissements qui ne groupent pas vraiment les qualités le justifiant.
Ces modifications sont simples, si simples ! Naturellement, elles ne seraient pas toutes bien accueillies, car beaucoup de fonctionnaires ont été formés dans l'esprit qu'ici je tente de critiquer. Mais je sais qu'elles sont parfaitement possibles et qu'une grande masse silencieuse dans le pays les attend et s'en féliciterait. D'ailleurs, il ne s'agit pas de revenir vers le passé : réparer ses propres erreurs, c'est préparer l'avenir - l'avenir de l'enseignement qui est aussi celui de notre pays. En fait tous les problèmes que l'on discute aujourd'hui, qu'ils soient économiques, écologiques ou ce que l'on voudra, ont besoin de l'esprit, de trouver chez tous la lucidité et la solidarité que l'enseignement tel que je le décris ici a pour tâche de former. C'est là un beau programme ; et l'on pourrait dire familièrement : " Avis aux amateurs !"
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