mardi, 17 novembre 2009
Séance publique annuelle de l'Académie des sciences morales et politiques.
J'ai assisté hier après-midi, à la séance de rentrée de l'Académie des sciences morales et politiques, sous la Coupole de l'Institut de France.
A cette occasion, Monsieur Jean-Claude Casanova, Président de l'Académie pour l'année 2009, est revenu sur les thèmes développés au cours des différentes communications présentées devant la compagnie depuis le début de l'année.
Ensuite, Monsieur Jean Mesnard, vice-président de l'Académie, a procédé à la lecture du palmarès des prix et médailles attribués par l'Académie en 2009.
Enfin, Monsieur Michel Albert, Secrétaire perpétuel de l'Académie, a prononcé un discours sur le thème "l'Académie aujourd'hui".
NCL
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dimanche, 15 novembre 2009
Les coulisses du Dictionnaire de l'Académie française.
Article de Mohammed Aïssaoui,
publié dans le Figaro,
le 13 novembre 2009
Ambiance studieuse, calme, et cette impression d'entrer sur la pointe des pieds dans un atelier de haute couture où des petites mains s'affaireraient. Sauf qu'ici on ne fabrique pas des robes rares, mais c'est tout comme : on prépare le Dictionnaire de l'Académie française ; les mots sont définis avec la même lenteur et exigence artisanales : ainsi la huitième édition a-t-elle nécessité cinquante-sept années de gestation. Le premier dictionnaire a été publié en 1694 : l'Académie s'acquittait ainsi de la mission définie dans ses statuts originels qui est de fixer les règles de la langue française pour la rendre plus pure et plus claire. La neuvième édition du dictionnaire, en cours depuis 1992, s'arrête à la lettre «P» (1). Il faudra donc attendre encore pour connaître les définitions des termes commençant par «R» et suivants. Les immortels ont l'éternité devant eux. Sous la Coupole, il est plus difficile d'élire un mot qu'un nouveau membre.
Quai de Conti, dans des bureaux de l'Institut de France, loin des fastes de la Coupole, dix personnes sont plongées dans les livres, elles échangent des notes, vérifient une étymologie, c'est «le service du Dictionnaire» : il est composé d'agrégés de lettres classiques ou modernes, de grammairiens, de lexicographes, de philosophes et d'historiens, la plupart sont détachés de l'Éducation nationale. Leur travail quotidien consiste à préparer la séance hebdomadaire du jeudi matin, celle qui va décider - ou non - d'adopter une définition ou un sens nouveau. Une chose saute aux yeux : ces hommes et ces femmes illustreraient bien le mot «vocation».
Celle de ces dix érudits a partie liée avec le travail et la discrétion. Jouant un rôle considérable, ils n'apparaissent nulle part. «Sans eux, je ne sais pas comment nous y arriverions. J'ai de l'admiration pour tous les membres de ce service. C'est un rouage essentiel de l'Académie française, le cœur du système. Ils travaillent pour la gloire de la langue française !» affirme Hélène Carrère d'Encausse, le secrétaire perpétuel. Le sérieux de leur travail n'exclut pas la passion.
Avant d'être présenté à ladite commission, chaque mot, chaque sens est disséqué par le service. Le processus est long. «Nous remontons aux sources de l'usage, dit Patrick Vannier, l'un des dix spécialistes : c'est un important travail de vérification, nous ne nous fions qu'à l'autorité de la chose écrite pour retrouver où le mot a été imprimé pour la première fois, dans quel sens premier…» Le système de lecture croisée qu'ils ont mis en place permet qu'au moins trois ou quatre personnes apportent leur regard.
Ni «pin's» ni «bravitude»
Ici, contrairement au Larousse ou au Petit Robert qui admettent chaque année pas moins de 400 termes nouveaux, un mot met du temps à se faire adopter. Le seul critère qui prédomine, c'est le bon usage d'une langue commune à plusieurs centaines de millions de francophones à travers le monde. Le Dictionnaire de l'Académie française est l'ouvrage de référence. Pas question d'être tendance à tout prix, de courir après les néologismes quand un terme existe déjà pour désigner la même chose ou la même idée. On a beau faire dans la haute couture, on ne succombera pas à la mode. Maurice Druon ne disait-il pas «le langage subit des modes saisonnières. Des expressions nées de la dernière pluie s'en iront avec la sécheresse suivante» ? Si «bravitude» est entré dans le Larousse, ce néologisme usé après un semestre ne sera évidemment pas admis Quai de Conti. Vous n'y trouverez pas non plus «pin's» - on a oublié à quel point l'objet avait envahi les années 1980, puis a pratiquement disparu. Par expérience, les dix permanents, comme les immortels, cherchent à deviner ce que sera «l'espérance de vie» d'un mot, selon l'expression d'Agnès Oster. «Pour qu'il ait une chance d'être retenu, il faut qu'il ait fait ses preuves dans la durée», explique-t-elle. Une dizaine d'années - au moins - est nécessaire, parfois plus. Pour toutes ces raisons, le dictionnaire de l'Académie recense 35 000 termes environ, quand le Petit Robert affiche fièrement sur sa couverture 60 000 mots et 300 000 sens.
Une fois le travail de préparation effectué, c'est au tour des douze académiciens de la commission du dictionnaire de débattre du sort des mots. Deux ou trois personnes du «service» sont également présentes à la séance. «Les débats sont animés et passionnants, il faut souvent plusieurs tours pour qu'un mot soit désigné», souligne Hélène Carrère d'Encausse.
Le duc de Castries a rapporté au sujet des séances du dictionnaire l'anecdote suivante. Alors qu'on travaillait au mot «mitrailleuse», le maréchal Joffre fut tiré de sa sieste et prié d'apporter au sujet sa science de militaire : «C'est une sorte de fusil qui fait pan, pan, pan», se borna-t-il à dire, avant de refermer les paupières.
3 000 à 3 500 courriers par an
Aujourd'hui, le groupe est plus dynamique. La commission démarre à 9 h 30, tous les jeudis matin. Une heure environ est consacrée aux nombreuses terminologies envoyées par les ministères. L'objectif est de trouver des équivalents français aux vocables anglais largement usités dans de nombreux domaines d'activité. Les recommandations des douze sont ensuite inscrites au Journal officiel. Le «service», qui prépare également cette partie pour les publications techniques officielles, doit s'intéresser aux secteurs les plus variés : le bâtiment, la chimie, le nucléaire, la haute technologie… «C'est un moment extraordinaire, les termes sont parfois accompagnés de dessins explicatifs. On en apprend des choses !» raconte, en souriant, Hélène Carrère d'Encausse. L'Académie tire profit de ces débats pour nourrir son ouvrage et l'élargir à la culture technique et scientifique.
À 10 h 30, c'est la «pause Romilly», du nom de l'helléniste Jacqueline de Romilly qui a institué le rituel : un petit quart d'heure de relâche, de bavardages et de café. «C'est particulièrement nécessaire après la séance de termes techniques…», explique le secrétaire perpétuel.
Reprise des débats à 10 h 45, pile. On n'admet pas de retard. Le reste de la matinée est consacrée au dictionnaire, et rien qu'au dictionnaire. Les académiciens peuvent passer deux heures sur une définition. Généralement, l'accord se fait aisément. En cas de divergences, on vote et le terme est adopté, comme une loi au Parlement. On emporte aussi chez soi des «devoirs de vacances», les deux heures d'échanges suffisent rarement. Une fois le travail terminé, la compagnie s'en va déjeuner et, souvent, les discussions se poursuivent autour d'une bonne table, celle de l'Académie.
Une autre partie du travail de ce service du dictionnaire mérite d'être racontée tant elle est étonnante. «Nous recevons 3 000 à 3 500 courriers par an qui nous interrogent sur la langue française. Ce qui est amusant, c'est le nombre d'élèves qui nous envoient leurs devoirs de français à faire !» révèle Agnès Oster. «Beaucoup de personnes nous proposent des néologismes. Signe des temps, certaines se renseignent pour savoir si, éventuellement, elles pourraient toucher des droits d'auteur au cas où l'on accepterait ce mot…», ajoute Patrick Vannier. Tous deux sont tout de même heureux de constater que de nombreuses demandes émanent de l'étranger. Et, surtout, ils parlent «de découvertes, d'émerveillements, et d'étonnements». «On est loin d'être une institution sclérosée», disent-ils.
Derrière ce travail de bénédictin, en apparence technique et réservé aux seuls puristes, se cache un véritable enjeu politique. Hélène Carrère d'Encausse en est consciente, comme ses confrères. L'Académie se trouve au cœur de la plupart des débats actuels : l'identité nationale, la réforme de l'orthographe, la domination de Google, la langue des brevets européens… Sur toutes ces questions, la compagnie - avec parfois le concours du service du dictionnaire - sait qu'elle a son mot à dire, et une position à prendre. D'ailleurs, elle ne va pas s'en priver à l'occasion de sa séance publique annuelle de rentrée, le 3 décembre prochain. «La langue est notre socle commun», tient à affirmer le secrétaire perpétuel.
(1) Le Dictionnaire de l'Académie française est disponible dans une version mise à jour jusqu'au mot «plébéien» sur le site Internet www.academie-francaise.fr. Il existe une édition de poche en deux volumes coédités par Fayard et L'Imprimerie nationale (volume 1 : de A à Enzyme, 1200 pages, 35 € ; volume 2 : de Eocène à Mappemonde, 1244 pages, 30 €). Un troisième tome, jusqu'à la lettre «r» sera mis sous presse à la fin de l'année 2010. Un cédérom est également en vente.
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lundi, 05 octobre 2009
Mitterrand: «On ne me fait pas faire ce que je ne veux pas faire»
Interview de Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture et de la Communication.
Entretien publié dans Le Figaro, le 05 octobre 2009.
LE FIGARO. - Vous avez qualifié l'arrestation de Roman Polanski «d'injuste et d'épouvantable». Regrettez-vous ces propos, qui ont choqué jusqu'à une partie de votre majorité ?
Frédéric MITTERRAND. - Évidemment, les faits que l'on reproche à Roman Polanski sont inadmissibles, ils constituent une faute grave. Aucun artiste, aussi célèbre soit-il, n'est au-dessus des lois. Mais il ne doit pas être en dessous des lois non plus, et la version de Roman Polanski doit être entendue dans des conditions équitables. Depuis trente-deux ans, tout le monde a cette histoire en tête, y compris lui. Il n'a cessé de vivre avec ce trouble, alors même que sa vie a été marquée par des épreuves épouvantables que nous connaissons tous. J'ai voulu me montrer humain. Quand un artiste se retrouve en difficulté, sans les moyens de pouvoir y faire complètement face, le ministre de la Culture se doit de lui exprimer sa solidarité et sa compassion. Tout ce qui ressemble à un lynchage médiatique, comme celui auquel Polanski a dû faire face voilà plus de trente ans, m'est insupportable.
À l'occasion des cinquante ans du ministère de la Culture, votre prédécesseur Jean-Jacques Aillagon s'est publiquement posé la question de l'utilité de ce ministère, condamné selon lui à «communiquer, annoncer, déplorer, remercier ou féliciter»…
Communiquer, c'est important, pour un ministre de la Communication. Annoncer, cela sert à donner des symboles et des repères à son action. Déplorer, cela peut être utile… Je déplore, par exemple, que la pression médiatique soit telle qu'il faille prendre des décisions trop rapides. Remercier ou féliciter ? Promouvoir des gens admirables comme il y en a tant dans le milieu culturel ne me dérange pas et me semble, au contraire, nécessaire.
Mais le rôle du ministère de la Culture va bien au-delà. Quel sens allez-vous donner à votre action ? Quelles sont vos priorités ?
J'en vois trois. Le patrimoine, sa transmission, la diversité des cultures et ce que j'appelle la « culture sociale ». J'attache la plus grande importance à la notion de patrimoine. Pour moi, tout ce qui s'est créé et se crée est patrimoine. Il doit être préservé, restauré, vu et assimilé. Il doit servir à alimenter la création contemporaine. Les jeux vidéo sont, par exemple, une forme d'expression culturelle vivante et patrimoniale. Je vais essayer de leur conférer les marques de noblesse qui leur manquent. Je veux aussi porter le multiculturalisme et m'investir dans la culture sociale. Ce que je veux dire par là, c'est que beaucoup de Français n'osent se rendre dans un musée parce qu'ils sont intimidés. Je veillerai, avec Fadela Amara, à leur faciliter le premier pas. Mais l'action d'un ministre, c'est aussi ce qu'on ne voit pas. Cet été, j'ai pesé de tout le poids que représente l'autorité morale du ministre de la Culture pour permettre le financement du nouveau film de Bertrand Tavernier qui était très compromis.
À l'instar de Jack Lang, serez-vous un ministre de grands projets culturels ?
Les grands chantiers sont l'expression du pouvoir régalien, chaque présidence veut porter les siens. Ainsi, je vais appuyer de toutes mes forces la Philharmonie de Paris. La capitale n'a pas de grande salle de concert. Pour moi, le projet sera plutôt la future Maison de l'histoire de France. Il faut un lieu pour remettre l'histoire, toute l'histoire, en perspective. Les gens ne connaissent plus leur chronologie. Je veux un lieu qui incarne tout cela, pas seulement une mise en réseau des centaines de musées historiques qui existent déjà. Je viens de nommer Jean-François Hebert à la tête d'une mission de préfiguration pour cette maison. Il est également président du château de Fontainebleau. On aurait vite fait de conclure que le futur musée s'installera là-bas. Mais cela mérite réflexion, l'histoire de France ne se résume pas à celle de la monarchie. Je veux donc que soit également étudiée la possibilité de construction d'un nouvel espace, dans un lieu qui reste encore à déterminer. Je chercherai la manière de le financer au mieux, car ce projet est fort et tient à cœur au président de la République.
Quels rapports entretenez-vous avec le président de la République ? Quelle est votre marge de manœuvre par rapport à lui ?
J'ai toute la confiance de Nicolas Sarkozy. Je crois sincèrement qu'il m'écoute. À partir de là, dans le respect de l'opinion des autres et de la solidarité gouvernementale, qui n'est pas un vain mot, je peux agir librement. Bien sûr, la machine gouvernementale est infiniment plus complexe que la gestion de la Villa Médicis. Lorsque l'on bouge quelque chose, on dérange bien souvent. Mais on arrive aussi à fédérer. Je m'implique dans tout ce que je fais, dans le moindre détail. Quelque fois, je doute de mes décisions. Mais, en principe, on ne me fait pas faire ce que je ne veux pas faire. Je prends le temps, je ne cède à rien, même s'il faut parfois faire des compromis.
Il y a deux ans, le magazine Time annonçait la mort de la culture française. Où en est-elle aujourd'hui ?
Elle est extraordinaire. Je n'irai jamais dans le dénigrement de la culture française. Quand on a beaucoup voyagé comme moi, en France et à l'étranger, on est alors frappé de voir à quel point la France est un paradis pour la culture. Les 75 millions de touristes ne viennent d'ailleurs pas en France pour rien. Il s'y passe quelque chose de rare. Dans le même temps, on peut aussi être saisi par une sorte de supériorité qui peine à se remettre en question. Il y a une forme d'arrogance française, un manque d'ouverture sur l'extérieur, un aveuglement sur soi-même que je déplore.
Vous sortez souvent le soir. Comment s'opèrent vos choix ? Qu'est-ce qui vous a marqué récemment ?
Je sors en effet beaucoup. J'ai adoré L'Opéra de quat'sous de Brecht, monté au Théâtre de la Ville par Bob Wilson. L'immense et saisissante beauté de ce spectacle mériterait qu'il soit filmé par un grand réalisateur.Vendredi soir, je voulais aller voir La Cage aux folles, avec Didier Bourdon et Christian Clavier. J'aimais le duo Jean Poiret-Michel Serrault, j'aime le théâtre de boulevard, qui vaut aussi bien qu'un autre. Mais j'ai préféré voir Laurent Terzieff dans Philoctète, parce que la pièce reste moins longtemps à l'affiche. Vous voyez comment s'opèrent parfois mes choix ! J'ai rencontré aussi le cinéaste tchèque Milos Forman, le merveilleux réalisateur d'Amadeus ou de Vol au-dessus d'un nid de coucou, pour réfléchir à la production de son projet tiré du livre de Georges-Marc Benamou, Le Fantôme de Munich. Un excellent ouvrage.
En tant que ministre de la Culture et de la Communication, vous avez également en charge le dossier de la télévision publique. Qu'attendez-vous de ses actuels dirigeants ?
Qu'ils continuent comme ils le font jusqu'au mois de juin. Qu'ils parviennent à faire cette réforme intérieure dans un dialogue constructif avec les syndicats. J'admire le service public mais je sais bien, pour l'avoir vécu de l'intérieur, que les réformes de structures sont difficiles. Enfin, je souhaite que les dirigeants de France Télévisions continuent à trouver cet équilibre auquel ils sont parvenus entre l'audience et la qualité. France Télévisions tient bien le choc face à l'héritage prestigieux de la télévision gaullienne. Elle a beaucoup d'ambition avec, en plus, la liberté de l'information.
Quel est, selon vous, le profil idéal du futur président de France Télévisions ?
Je ne vais pas vous répondre, car je ne veux pas empiéter sur les prérogatives du président de la République. Je bénéficie d'une relation privilégiée, très solide, avec Nicolas Sarkozy et donc je lui dirai ce que j'en pense, mais je n'irai pas au-delà. Je sais qu'il veut suivre avec la plus grande attention la nomination du président de France Télévisions.
Comment vous positionnez-vous sur l'après-Hadopi 2 ?
Je suis arrivé au milieu de la bataille : nous avons absolument besoin, pour que les nouveaux modèles économiques puissent se développer, de lutter contre la concurrence déloyale que le piratage représente pour ceux qui innovent en respectant les droits des créateurs. Ensuite, j'ai créé la mission Zelnik, Toubon, Cerutti pour voir comment nous pouvons faciliter et améliorer les nouvelles offres légales, les rendre attractives pour les consommateurs, et faire en sorte que tous ceux qui participent à la chaîne de la création soient justement rémunérés. Je n'ai aucune idée préconçue et j'attends le rapport. Une chose est sûre, je ne reproposerai pas la licence globale dont personne ne sait exactement en quoi elle consiste et dont le principe même l'expropriation des droits d'auteur est refusé par tous les créateurs.
Faut-il une loi Hadopi 3 ?
Non. Il n'y aura pas de loi Hadopi 3 pour le piratage, c'est fini. Pour le reste, c'est-à-dire l'offre légale et la rémunération, nous verrons la nature des mesures proposées par la mission.
Les aides à la presse ont été augmentées dans le budget. Que faut-il faire de plus ?
La presse est dans le mur. Il faut un plan d'urgence avec des mesures de secours, de soutien et des initiatives de fonds. Mais le ministère ne peut pas être là à chaque étape des réformes internes du secteur. Maintenant, c'est un peu «aide-toi, le Ciel t'aidera». Ce n'est pas anecdotique. La presse, c'est l'échine de la liberté en France, le lien social des régions. Tous les Français ont une relation intime avec leurs journaux.
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dimanche, 13 septembre 2009
Posons les termes du débat, sans caricature.
Par Frédéric Mitterrand,
Ministre de la Culture et de la Communication.
Tribune publiée dans Le Monde,
le 11 septembre 2009.
La numérisation de notre patrimoine est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls spécialistes. Elle nous concerne tous. C'est la conservation, le rayonnement et l'accessibilité de notre patrimoine et de notre création qui sont en jeu. Nous le savons : nous serons jugés demain, nous le sommes déjà, sur notre capacité à accompagner la révolution numérique pour la mettre au service de nos concitoyens.
Tous les champs de la culture sont concernés, et chacun fait déjà des choses remarquables dans son domaine. L'Institut national de l'audiovisuel (INA) rend accessible une part considérable de nos riches archives audiovisuelles. La plupart de nos musées, le Louvre et Orsay en tête, offrent aux internautes des visites informées de leurs prestigieuses collections. Le ministère de la culture et de la communication met à la disposition de tous, en un seul clic, des millions d'images et de notices.
Toutes réalisations qui viennent à point nommé, au moment où, après tant d'années de difficultés de mise en place, un enseignement d'histoire des arts va être proposé dans nos écoles, collèges et lycées. Enfin, les récents débats l'ont mise une nouvelle fois en première ligne, la Bibliothèque nationale de France (BNF) a commencé à élaborer, depuis quelques années, une bibliothèque numérique à deux étages : Gallica, riche de près d'un million de documents et de trois millions de visites en 2008, pour sa partie française, et Europeana, qu'elle bâtit en commun avec ses partenaires européens.
Pour être vraiment accessible, il faut être visible. Toutes ces initiatives donnent parfois l'impression d'avancer quelque peu en ordre dispersé. Il est nécessaire de faire enfin un grand fleuve à partir de toutes ces rivières qui ne sont, d'ailleurs, pas si petites qu'il n'y paraît. Je veux que soit créée, dans les meilleurs délais, une seule et unique porte d'entrée pour l'ensemble du patrimoine culturel français sur Internet.
Un tel portail aura plusieurs avantages évidents : sa richesse et son attractivité le rendront incontournable aux grands moteurs de recherche internationaux afin qu'ils ne puissent omettre de l'indexer, quelle que soit la complexité parfois opaque de leurs algorithmes de classement. En outre, il saura permettre l'accès de tous sans sombrer dans la précipitation du vrac ou l'empressement du zapping. Il pourra bénéficier de toutes les avancées du Web, les blogs, les réseaux sociaux, les forums pour enrichir et rendre plus familier, plus convivial, notre accès à la culture.
C'est dire si je n'oppose pas ici, dans une vision frontale et caricaturale qui serait ridicule, la technologie au patrimoine, Google à Europeana, le public au privé, la France à l'Amérique, Astérix à Goliath. Je ne pratique pas le "ni ni", pas davantage le "ou bien, ou bien" : chacun des projets possède sa logique et ses qualités propres, ce qui n'exclut pas d'imaginer des connexions ou d'éventuelles complémentarités.
Je connais l'efficacité du géant américain : je sais les raisons qui ont amené des institutions aussi vénérables que la Bibliothèque bodléienne d'Oxford ou, plus près de nous, celle de Lyon, à travailler avec l'entreprise de Sergei Brin et Larry Page. Je n'exclus aucune solution et je souhaite que nous prenions un peu de hauteur pour fixer notre attention sur les enjeux.
Je sais que tout ce qui touche au patrimoine et à la création, autant dire à notre mémoire et à notre imagination personnelles et collectives, est passionnel en France, et il faut, en un sens, s'en réjouir. Les Français, depuis la création du ministère des affaires culturelles, dont nous célébrons cette année le cinquantenaire, ont toujours été très sensibles à la diversité de l'offre culturelle sur notre planète.
Ils savent qu'il existe, depuis longtemps, une équation équilibrée entre notre exigence d'indépendance nationale et le pluralisme artistique et culturel. Ils connaissent les écueils du monolithisme d'Etat, aussi bien que les dangers de l'hyperpuissance et du monopole. Le président de la République l'a rappelé à plusieurs reprises, dans son discours de Nîmes, ou encore, plus récemment, dans celui qu'il a prononcé au Palais de Chaillot, à la Cité de l'architecture : le temps n'est plus où l'art, "le vrai, le grand, le beau", comme disait Victor Hugo, était considéré comme secondaire et supplétif, voire superflu. La "société de la connaissance" sera une société de l'accessibilité ou ne sera pas.
Et on ne pourra pas y faire l'économie du levier numérique. C'est pourquoi je proposerai qu'une partie du grand emprunt national soit consacrée à cet enjeu fondamental, celui du soin que nous prenons à nos symboles, qui n'ont, chacun le sait, rien de symbolique et celui des garanties que nous donnons à nos créateurs ainsi qu'à l'ensemble des internautes.
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mercredi, 01 avril 2009
Donnedieu de Vabres - Karmitz: la culture française peut davantage rayonner.
Entretien publié dans Le Figaro,
le 1er avril 2009.
Alors qu'on célèbre le cinquantenaire du ministère de la Culture et que le projet de loi sur le piratage est examiné à l'Assemblée nationale, les produits culturels se portent bien, qu'il s'agisse du livre, du cinéma ou des expositions. Dans le cadre d'un dîner-débat, «Le Figaro» a organisé une rencontre à l'hôtel Lutetia entre l'ancien ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres et le producteur Marin Karmitz, qui anime le tout nouveau Conseil de la création artistique.
LE FIGARO. - L'ancien ministre Jean-Jacques Aillagon a récemment évoqué la suppression du ministère de la Culture. Quel est votre sentiment à ce sujet ?
Renaud DONNEDIEU DE VABRES. - Il est nécessaire d'ouvrir les yeux sur ce que signifie, pour un pays comme la France, le monde culturel. En période de crise, la culture est essentielle au développement économique. De ce point de vue, le Conseil de la création artistique n'est nullement une menace pour le ministère de la Culture. Si j'ai récusé les propos que Jean-Jacques Aillagon a tenus dans vos colonnes, c'est que je trouve nécessaire qu'il y ait une structure d'État complémentaire. Celle-ci serait susceptible de lancer un certain nombre d'orientations pour faire vivre des lieux nationaux et fixer des règles s'articulant avec celles des collectivités territoriales, initiatives où le monde privé a évidemment sa place. J'ai parlé d'un projet privé concernant la villa Médicis du XXIe siècle, qui s'ajoute aux responsabilités de l'État. Le ministère de la Culture est donc nécessaire. Surtout pour un pays comme la France. Notre réputation à l'étranger est liée à l'action culturelle et artistique. Cela fait partie de la grande tradition française. Supprimer le ministère serait une forme de renoncement.
Marin KARMITZ. - Remontons en arrière, à la fin des années 1980, quand sont intervenus de profonds changements dans l'histoire du monde. La chute du mur de Berlin et la mondialisation de l'économie et des moyens de communication, notamment. L'ensemble du système culturel a changé de nature. Les commanditaires des œuvres sont devenus les diffuseurs. Exemple : les chaînes de télévision ont influencé le contenu des films. Sans elles, on ne pouvait plus produire de films. Les petites maisons d'édition indépendantes et les petits éditeurs de musique indépendants ont été avalés par de grands groupes. Dans ce cadre, il faut réfléchir à ce que peut être la politique de l'État. Les éditeurs français ont été sauvés par la loi Lang sur le prix unique du livre. Mais une exposition comme « Picasso et les maîtres » aurait pu être diffusée sur Internet. Ce sera le point de départ d'une de nos propositions pour toutes les expositions importantes.
Le cinéma se porte bien et les théâtres ne désemplissent pas. On peut aussi parler du Salon du livre ou de l'exposition Picasso. En temps de crise, la culture est-elle une valeur refuge ?
R. D. V. - Les valeurs artificielles s'effondrent et les agrégats purement financiers apparaissent pour ce qu'ils sont : des constructions précaires. En France, nos concitoyens ont le sentiment que l'ensemble du capital culturel, qu'il s'agisse du patrimoine, de la création ou du spectacle vivant, sont des socles d'attractivité. Si nous voulons rester la première destination touristique au monde, cela suppose une stratégie de valorisation pour exporter nos talents. Et nous avons beaucoup à faire. Le chiffre d'affaires des industries culturelles est voisin de celui de l'industrie automobile. Cette réalité est très importante. Pour autant, il ne faut pas vouloir tout financiariser et mesurer le champ culturel à l'aune de l'argent. La création, même précédée par beaucoup de travail, procède d'un acte immatériel, quasi spirituel. En outre, nous avons des capacités inexploitées. Par exemple, ne pourrait-on pas faire du château de Fontainebleau, qui a 1 850 pièces, un lieu de résidence pour les artistes étrangers, un lieu d'accueil pour des mécènes ? Il faut valoriser ce genre de lieux emblématiques. Ou pourquoi ne pas installer, dans le château de Versailles, trois ou quatre appartements où la France pourrait recevoir des mécènes étrangers, comme les grands mécènes chinois qui nous ont aidés pour l'année de la France en Chine ? Ce serait une manière de les remercier et de faire en sorte qu'on ait de nouveaux ambassadeurs.
M. K. - Je n'aime pas l'expression de « valeur refuge ». La culture n'est pas un refuge. L'Express signalait récemment que, devenue capitale européenne de la culture en 2004, Lille a gagné dix ans en notoriété. En 2004, 9 millions de personnes s'y sont rendues et 3 millions de billets vendus ont permis de dégager un bénéfice de 2,5 millions d'euros. Le chômage était tombé, à l'époque, à près de 7 % : le centre a vu revenir des magasins de meuble et de design qui étaient exilés à la périphérie, etc. C'est bien la preuve que la culture crée des richesses. On voit ici à quel point l'idée que la culture coûte de l'argent est fausse.
R. D. V. - Deux chiffres : un milliard d'euros, c'est ce que rapporte à la France la décision que nous avons prise de faire le Louvre à Abu Dhabi. Un milliard : c'est le nombre de téléspectateurs ayant assisté au concert de Jean-Michel Jarre que nous avons organisé dans la Cité interdite durant la visite d'État de Jacques Chirac en Chine. Nous avons des moyens de valorisation et de rayonnement absolument extraordinaires. En cette période de violence et de crise, ce sont des éléments de fierté et de sécurité. Nos concitoyens peuvent donc se dire à juste titre : on continue d'exister, on n'est pas laminé, ni broyé. La culture n'est pas une citation élégante à la fin d'un discours, c'est une affaire stratégique.
La vitalité de la culture française a été mise en cause par le journaliste américain Donald Morrison dans Time Magazine. Qu'en pensez-vous ?
M. K. - Outre le fait que cet article m'a semblé antifrançais, il a été contredit par le succès énorme de la vente Yves Saint Laurent-Pierre Bergé. Celle-ci a montré que la place parisienne, que l'on disait inexistante, pouvait redevenir un marché mondial. D'autres journalistes anglo-saxons se sont inscrits en faux contre ce diagnostic, affirmant que Paris pouvait redevenir une place mondiale de l'art. Il est par ailleurs vrai que nous avons perdu des parts de marché et que nous en sommes responsables. Le cinéma français se porte bien en France, mais moyennement à l'export. Pourquoi ? Parce que les cinéastes français sont refermés sur leur monde et ne cherchent pas à aller vers l'universel. Dès qu'on y parvient, par exemple Trois couleurs, de Krzysztof Kieslowski, Au revoir les enfants, de Louis Malle, d'autres depuis, ces films ont des succès importants dans le monde entier. Actuellement, par ailleurs, des producteurs français font des films en anglais ou en américain qui se vendent bien. Nous sommes donc capables d'aller sur le terrain des autres. Je suis serein : on peut refaire de Paris une des capitales mondiales de l'art contemporain.
R. D. V. - Il ne faut pas nous endormir sur nos lauriers. Nous avons besoin de stratégies volontaristes. Pour le cinéma, 85 % des places de cinéma vendues dans le monde sont des productions d'Hollywood. Ce chiffre tombe à 70 % au niveau européen et baisse fortement en France. Ce qui veut dire que notre stratégie de rayonnement est insuffisante. On le vérifie avec l'Italie. Tout nous relie à ce pays. Eh bien, les chiffres de présence du livre, de la musique et du cinéma français y sont exécrables. Quant à ce que disait M. Karmitz, je crois qu'il faut être plus modeste. Yves Saint Laurent est le dernier nom mondial français et il vient de disparaître. Cela a été un événement considérable, mais sa réussite tient aussi à une stratégie professionnelle. On a ouvert le plus beau lieu qui soit pour cette vente : le Grand Palais. Les deux domiciles d'Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ont permis la présentation privée d'œuvres pour que les plus grands collectionneurs du monde puissent y accéder. Plus généralement, il faut bien comprendre aujourd'hui que le défi consiste à additionner les stratégies publiques et privées. Et il nous faut prendre des initiatives fortes. Imaginons que, pour les Journées du patrimoine, il y ait, sur les 27 chaînes de télévision européennes, une sorte de « Nuit de la création culturelle européenne », qui mette en valeur l'Europe de la culture. Cela permettrait d'affirmer notre rayonnement et d'illustrer la fameuse formule de Victor Hugo sur la « confraternité européenne ».
Que répondez-vous à ceux qui affirment que la culture en France est subventionnée par l'État ? Cette situation, notamment celle des intermittents du spectacle, n'est-elle pas d'autant plus choquante que le travail se raréfie ?
R. D. V. - Sur cette question complexe, il faut expliquer à chacun la logique de l'autre : aux Français, la spécificité de l'activité des artistes et techniciens ; et à ces derniers, qu'un certain nombre de règles collectives doivent s'appliquer à eux aussi. Il est un fait que la question de l'assurance-chômage a été perçue comme un système opaque. Il a fallu traquer les abus, tout en faisant en sorte que ces situations de précarité, par exemple dans le domaine de la danse ou du théâtre, soient traitées. Les artistes et les techniciens ne sont pas de sympathiques troubadours mais des créateurs de richesse. On l'a bien vu quand les festivals ont été annulés au cours de l'été 2003. Qu'il existe un système particulier pour eux constitue donc un atout. Cela permet la diversité et empêche une standardisation de la culture.
Quels sont les enjeux de la révolution du numérique et que pensez-vous du problème du piratage sur le Net ? 37 % des internautes de plus de 18 ans sont des pirates, plus encore si on prend en compte les plus jeunes…
R. D. V. - Le débat actuel porte sur l'instauration d'un système de sanctions pour responsabiliser l'internaute qui télécharge illégalement. Dans le domaine musical par exemple, vous pouvez écouter beaucoup de choses gratuitement ce qui représente pour les maisons de disques une perte de chiffre d'affaires considérable. Il faut avoir le courage de dire que, sans règle du jeu, le monde du cinéma ne pourra pas produire les films qu'il produit et finance. Si on n'y prend garde, nous aurons une raréfaction de l'offre. Avec, d'un côté, quelques films à énorme budget accompagnés de publicité qui auront un rayonnement mondial et, de l'autre, des films ésotériques d'art et d'essai aux publics très limités. Pour l'heure, je constate que jamais les salles de spectacle et de cinéma n'ont été aussi pleines. Nos concitoyens ont besoin de lieux culturels. Les festivals, les cafés-concerts et les salles de spectacle procurent encore un plaisir irremplaçable. On peut faire des voyages extraordinaires grâce au Net, mais cela ne peut pas remplacer la sensation du spectacle vivant.
M. K. - Il est clair que la production numérique ouvre des perspectives. Elle permet par exemple la production de films en relief, en 3D, très attrayants pour les enfants en particulier. Ce passage de l'industrie des salles de cinéma au numérique pose des problèmes économiques. Il y a aussi la question de l'utilisation du numérique à la télévision. Dans le cadre de la commission Copé, nous avons préconisé la transformation de la télévision actuelle en un « média global », ce qui suppose l'intervention du Net à l'intérieur de ces programmes. En outre, la possibilité de diffuser des œuvres de musée dans le monde grâce à Internet peut être une source de développement. Dans le domaine du livre aussi, nous pouvons, grâce au numérique, reconquérir des marchés étrangers, notamment dans les sciences humaines. Il y a aussi l'aspect négatif de la révolution numérique, qui est le vol organisé. Les voleurs en question ne voient pas la gravité qu'il y a à dérober un film ou une musique sur le Net, parce qu'ils ne comprennent pas que le travail de l'artiste est un travail. Ils pensent peut-être que la création est un don de Dieu. Nous devons faire un effort de pédagogie pour expliquer la nocivité de cette attitude irresponsable.
Propos recueillis par Étienne de Montety et Sara Yalda.
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mardi, 24 février 2009
Pour l'hôtel Lambert, faites encore un effort, Monsieur l'architecte en chef !
Le 18 décembre 2008, la commission du Vieux Paris alertait l'opinion sur la dénaturation importante que subirait l'hôtel Lambert, l'un des grands chefs-d'oeuvre de l'architecture du Grand Siècle, classé Monument historique depuis 1862, si le projet de "réhabilitation" élaboré par l'architecte en chef des Monuments historiques (MH), M. Alain-Charles Perrot, pour le nouveau propriétaire, n'était pas profondément amendé. L'affaire de l'hôtel Lambert, dont Le Monde s'est plusieurs fois fait l'écho, commençait.
Réflexion faite, le plus étrange est que les points les plus discutables du projet, voire les plus scandaleux, tiennent moins aux exigences du client qu'aux choix techniques, aux caprices esthétiques et aux erreurs historiques de l'architecte.
Le premier point, celui par lequel le scandale est arrivé, est le parti de creuser et de cuveler de béton la cour et le jardin, pour installer un vaste parking souterrain et les lourds équipements techniques, électriques et géothermiques retenus par M. Perrot.
Il est assez ahurissant qu'un architecte en chef des MH ait pu proposer de creuser le seul authentique jardin "suspendu" du "Paris Grand Siècle" pour établir un garage trouvant son débouché en plein milieu du mur du XVIIe, dans un site classé au Patrimoine mondial.
Ce parti de plan serait écarté, dit-on, mais faut-il revenir simplement au projet initial, que les services de la Ville avaient déjà rejeté : parking sous la cour et plateau technique sous le jardin ? Il présente deux inconvénients majeurs : le passage de béton reliant les deux cuvelages passe sous les caves du corps principal et viendra couper les pilotis de bois sur lequel repose l'hôtel Lambert, comme tous les vieux hôtels de l'île Saint-Louis ; d'autre part, même si le cuvelage technique est un peu réduit, l'authenticité et la beauté du jardin resteront fortement altérées.
Une seule solution est correcte d'un point de vue patrimonial : garer les voitures en surface, dans les anciennes remises de carrosse et dans le passage cocher existant sur le quai, comme le faisaient les Rothschild, les précédents propriétaires, ce qui permettrait de placer tout le plateau technique sous la cour pour dégager les caves, sans creuser sous le jardin.
Le deuxième point, qui fait aussi scandale, touche la dernière pièce du grand appartement du premier étage, avec son plafond à poutres et solives peintes et dorées avec des figures - putti et médaillons -, que l'étude a reconnu comme authentique, avec des restaurations d'extension limitée. Le projet prévoyait de transformer le noble "cabinet" de M. Lambert en salle de bains et dressing, et de détruire un bon tiers du plafond pour faire passer un ascenseur et une énorme gaine technique. Devant la presse en janvier, l'architecte reconnaissait l'écueil, "concession faite au propriétaire", qui souhaitait un accès direct par ascenseur à sa chambre.
On attendait plutôt qu'il trouve la bonne passe pour l'éviter... derrière la cloison qui retranche depuis le XVIIIe ou le XIXe un quart environ du grand cabinet de travail d'origine, l'ascenseur pouvant remplacer le petit escalier de dégagement installé là. Et, si on y retrouve le quart manquant du plafond peint d'origine, il faudra savoir persuader le nouveau propriétaire, qui aime, dit-on, l'art et Paris, qu'on a des devoirs vis-à-vis du patrimoine qu'on occupe, et que, pour préserver cette découverte, il faudra se satisfaire d'un ascenseur s'arrêtant au premier étage (deux autres ascenseurs n'étant pas si loin) pour ne pas détruire ce qu'on viendrait à découvrir.
Le troisième point est sans doute moins spectaculaire, mais, pour l'architecture comme pour la haute couture, tout est dans les détails autant que dans le grand dessin. Il touche à la doctrine de restauration, qui a fait pourtant l'objet d'accords internationaux signés par la France, la charte de Venise en 1965 et la convention européenne de Grenade en 1985, et dont la règle majeure est le respect des strates de l'histoire.
Or le prince polonais Adam Czartoryski, qui rachète l'hôtel en 1842 et dont la famille le possède jusqu'en 1976, opère une importante restauration avant d'accueillir dans ses salons tous les exilés polonais de Paris et quelques-unes des gloires de la France littéraire. Pourquoi vouloir gommer toute trace de cette seconde brillante période pour restituer un pseudo-état XVIIIe ?
Il est absurde de vouloir remplacer dans la cage du grand escalier la balustrade haute, créée au XIXe, par une balustrade neuve, en s'appuyant sur une gravure dont on peut démontrer la fausseté, comme de substituer au lanternon zénithal en place un lanternon neuf, dont le modèle n'est pas documenté. Absurde aussi de changer le dessin des lucarnes, dont la plupart datent de cette même époque, d'autant que l'opération conduit à déposer les beaux vitraux qui éclairent le corridor de l'atelier installé dans les combles pour le prince polonais par J.-B. Lassus, le restaurateur de la Sainte-Chapelle, à Paris.
En fait, si les deux commissions, qui doivent se réunir prochainement, n'y mettent pas leur veto, c'est tout cet appartement néogothique, y compris l'escalier qui y mène, que s'apprêtent à faire disparaître M. Perrot et M. Pinto, le décorateur dont le rôle est sans doute plus important que ce qu'on en a dit jusqu'ici.
Pourquoi diable faut-il une campagne de presse et d'opinion pour obtenir le respect de notre patrimoine ? Tous les atouts semblaient pourtant ici réunis : un propriétaire amoureux des arts, prêt à dépenser sans compter et donnant carte blanche à un architecte des Monuments historiques, épaulé par un comité scientifique. Mais voilà : l'architecte a une vision archaïque de la restauration, le comité ne comprenait jusqu'il y a quelques semaines ni spécialiste d'architecture ni spécialiste du second-oeuvre, et le ministère pilotait le tout en direct dans le secret.
Maintenant que le dossier est public, espérons que le bon sens patrimonial l'emportera et que l'hôtel Lambert pourra retrouver sa splendeur.
12:50 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : patrimoine, culture, architecture, politique, ump, ps, pc, verts
vendredi, 09 janvier 2009
Bernard Arnault: "Notre groupe donne un sens au mot philanthropie. "
Interview de Bernard Arnault,
PDG du groupe LVMH.
Entretien publié dans Le Figaro Magazine,
le 09 janvier 2009.
Le Figaro Magazine - L'exposition « Picasso et les maîtres » est la trente-deuxième à bénéficier du mécénat de LVMH. Une telle démarche est tout de même exceptionnelle.
Bernard Arnault - Le mécénat est au cœur de notre projet d'entreprise. Dès la création du groupe LVMH, avec, à mes côtés, Jean-Paul Claverie, j'ai voulu en faire un axe de notre développement stratégique. Parce que le mécénat porte les valeurs de savoir-faire, d'excellence, d'innovation, de créativité, d'art de vivre des quelque 60 maisons du groupe en les inscrivant pleinement dans leur environnement artistique, culturel, social. Et puis, au fil des ans, un lien complice s'est tissé entre le monde de la culture - les artistes -, d'une part, et LVMH, d'autre part. Pour chacun de nos collaborateurs et de nos actionnaires, il y a chaque année ce grand rendez-vous avec la création et l'art. Il y a, bien sûr, notre travail au quotidien, les objectifs économiques dont nous devons tenir compte. Mais, dans toutes les maisons du grou pe LVMH, il y a aussi cette fierté d'appartenir à une entreprise qui donne un sens au mot philanthropie, qui n'a pas que le profit en tête, mais aussi le bonheur que nous apportent les choses de l'esprit, l'art ou la musique, par exemple. En outre, j'attache une grande importance à la solidarité : pour réussir, une entreprise doit marquer sa responsabilité dans la société.
En 1996, vous avez soutenu l'exposition « Picasso et le portrait » et, en 2002, « Picasso et Matisse ». Pourquoi cet intérêt tout particulier pour Picasso ?
D'abord parce qu'il est un immense artiste dont le talent et la créativité ont construit notre regard et nourri notre sensibilité, mais ce n'est pas seulement cela : Picasso exprime mieux que tout autre ce lien entre tradition et modernité auquel, chez LVMH, nous sommes nous- mêmes très attachés. Picasso a projeté la grande tradition de la peinture dans la modernité du XXe siècle, celle qu'il a lui-même créée. En dialoguant sur sa toile avec Ingres, Poussin, Cézanne, Delacroix, il nous les a rendus vivants, contemporains. C'est précisément cet éclairage nouveau sur l'œuvre de Picasso qui rend si éblouissante l'exposition « Picasso et les maîtres ». Le savoir-faire et le goût d'innover, voilà des qualités qui se complètent avec bonheur, qui se rencontrent dans l'œuvre de Picasso et qui pourraient aussi servir de devise à nos maisons. Pour Picasso, « il n'y a pas de passé ni d'avenir en art ».
A travers les expositions que vous soutenez, quel public souhaitez-vous toucher en priorité ?
Sans exclusive, tous ceux qui aiment l'art et même ceux qui n'ont encore aucun dialogue avec la peinture, mais que cette exposition incitera peut-être à fréquenter dorénavant les musées. Voilà le sens même de notre mécénat : rendre accessible à tous le meilleur de la culture et de la création artistique dans une démarche utile.
Votre mécénat se tourne également vers le sauvetage du patrimoine. Pouvez-vous nous en parler ?
Faire revivre et entretenir le patrimoine artistique nous tient à cœur. Ces dernières années, LVMH a notamment contribué à la restauration du musée Correr à Venise, de cinq salles de l'aile nord du château de Versailles, ou encore des jardins du Palais-Royal à Paris. Mais, plus que de « sauvetage », je voudrais souligner l'engagement de notre groupe pour le rayonnement du patrimoine d'aujourd'hui et pour l'art contemporain. Des projets forts qui font se rencontrer des lieux emblématiques de notre culture avec la création la plus actuelle : le don à l'Opéra de Shanghaï de son rideau de scène, créé par Olivier Debré, il y a quelques années ; la création par Richard Serra de Promenade pour la nef du Grand Palais, au printemps dernier, ou encore l'illumination en bleu Klein de la place de la Concorde que nous avons offerte pour la Nuit blanche, il y a deux ans, pour fêter notre mécénat de la rétrospective « Yves Klein » au Centre Pompidou. Là encore, je pense qu'il n'y a pas d'opposition, mais, au contraire, des passerelles à établir dans le domaine artistique entre le patrimoine d'hier et la création de notre époque.
A ce propos, que pensez-vous de la loi votée en 2003 pour encourager le mécénat des sociétés et des particuliers ?
Cette loi va dans le bon sens. La France avait beaucoup de retard, et elle compte aujourd'hui parmi les pays les plus avancés. Beaucoup d'entreprises ont aussi compris que le mécénat, l'implication sociale en faveur de projets culturels mais aussi humanitaires ou liés au développement durable représentaient pour elles une formidable opportunité d'image et de solidarité. Le mécénat ressource, nourrit, fédère un projet d'entreprise.
Votre intérêt pour l'art est bien connu. Vous êtes aussi un connaisseur et un amateur de musique. Quelle est l'action de LVMH dans ce domaine ?
Nous permettons aux jeunes d'assister aux plus beaux concerts de la saison parisienne en leur offrant des places. En un peu plus de quinze ans, nous avons initié des dizaines de milliers de lycéens de la région parisienne et de jeunes musiciens des conservatoires de Paris en leur donnant l'occasion d'écouter, par exemple, Alfred Brendel, Maurizio Pollini, Rostropovitch ou la Philharmonie de Berlin. C'est au contact des grands interprètes que naît parfois une vocation. Une autre de nos initiatives consiste à prêter à de jeunes virtuoses des instruments fabuleux, les stradivarius de notre collection. C'est toujours un moment très émouvant de voir le regard de ces jeunes virtuoses quand ils tiennent dans leurs mains un instrument d'une telle perfection. Nous avons ainsi permis à Maxim Vengerov, l'un des plus grands violonistes actuels, de jouer sur l'un de nos stradivarius alors qu'il n'avait pas 18 ans...
Une question plus personnelle : vos goûts musicaux vous entraînent vers quel type de musique ? De quelle époque ? Et, dans le domaine de l'art, quels sont les peintres pour lesquels vous avez le plus d'intérêt ?
La musique romantique. Schumann ou Chopin, en particulier, sont les compositeurs que j'aime le plus pour le piano. Mais Keith Jarrett m'enthousiasme également. Pour la peinture, je suis attiré par l'art du XXe siècle : Picasso mais aussi Matisse, Léger, Klein et la création contemporaine, à laquelle je m'intéresse de plus en plus.
Pouvez-vous nous donner des nouvelles de la Fondation Louis Vuitton pour la création ? L'avancée des travaux suit-elle le planning que vous nous aviez annoncé ? Pensez-vous déjà aux œuvres que vous exposerez ? Avez-vous fait des acquisitions récentes ? Lesquelles ?
Le rêve devient peu à peu réalité. Le chantier a commencé l'été dernier au Jardin d'Acclimatation. En outre, nous en sommes à l'essai des prototypes des immenses voiles de verre qui couvriront le bâtiment de la Fondation et qui donnent à ce projet toute son originalité. Dans le monde de l'architecture, notre projet apporte, je crois, une véritable révolution technologique. C'est très excitant de suivre l'avancée des équipes qui donnent corps, jour après jour, au travail de Frank Gehry, l'architecte qui a eu un rêve pour la Fondation Vuitton : celui d'un nuage posé sur la marée de verdure du bois de Boulogne. La Fondation Louis Vuitton sera un carrefour inédit de rencontre entre le grand public et les artistes, un lieu où la passion de l'art et de la création s'exprimera à chaque instant.
Propos recueillis par Véronique Prat pour Le Figaro.
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mercredi, 31 décembre 2008
Frédéric Mitterrand : "Le mécénat s'impose"
Entretien avec Frédéric Mitterrand.
Publié dans Le figaro,
le 30 décembre 2008.
Le nouveau directeur de la Villa Médicis à Rome affiche ses ambitions. Il veut en faire un instrument culturel exceptionnel au service de la France.
Ce mois-ci, le Prix Nobel de médecine, Rita Levi-Montalcini, bientôt centenaire, recevait la médaille d'honneur de la Villa Médicis ainsi que les insignes de grand officier de la Légion d'honneur, en présence du président Giorgio Napolitano. C'était la première fois qu'un chef de l'État italien se rendait à la Villa. Entretien avec son nouveau directeur, Frédéric Mitterrand.
LE FIGARO. - Vous avez pris vos fonctions le 1er septembre dernier. Quelles sont vos premières impressions ?
Frédéric MITTERRAND. - C'est en venant ici qu'on mesure l'ampleur du travail qui attend le directeur. Du matin au soir, je n'arrête pas. J'ai parfois l'impression de piloter une armée en guerre. La Villa est un établissement pluridisciplinaire qui implique de la part de son directeur une grande ouverture sur le monde. C'est un instrument culturel exceptionnel au service de la France.
De sévères reproches lui ont été faits dans la polémique qui a précédé votre nomination. Étaient-ils injustes ?
Paresseux, surtout. On s'est borné à reprendre des griefs vieux de deux siècles : la Villa coûterait trop cher. Les pensionnaires seraient des enfants gâtés. La politique des directeurs serait indéchiffrable. Aucun ne tient la route. Sans doute la Villa a-t-elle péché par manque de communication.
Quelles seront vos priorités ?
Mieux communiquer, en premier lieu. Nous allons refaire notre site Internet. Dominique Fernandez prépare un livre sur la Villa. Un documentaire sera diffusé sur la Cinq. Treize émissions sont en cours de préparation. Je tiens aussi à instaurer une politique d'équilibre en rénovant constamment la Villa sans briser les fragiles équilibres qui font son image. Il y aura en alternance de grandes expositions patrimoniales comme celle de François Granet, élève d'Ingres, au printemps (24 mars-29 mai) et des rétrospectives d'artistes contemporains tel Gérard Garouste (octobre-décembre), un créateur qui n'est pas encore reconnu comme il le mériterait. Je réserverai l'atelier du Bosco, qui était le studio de Balthus, à des expositions thématiques. En commençant par deux photographes, Richard Avedon (février-mars 2009), puis Marina Cicogna en juin.
Quelles sont vos contraintes ?
Financières, essentiellement. La Villa n'est pas dispendieuse. Son budget est celui d'une modeste MJC de province. Aussi le recours au mécénat s'impose-t-il. J'ai embauché une personne à temps plein pour s'en occuper. Nous engrangeons déjà de bons résultats. La Villa n'est plus, comme autrefois, une institution prescriptrice. Mais elle peut encore offrir une vision curieuse, aimable et stimulante. L'an prochain, nous proposerons un parcours de la Méditerranée. Dans deux ans, en hommage au Vatican, il y aura une exposition sur le pape français Silvestre II (élu en 999) qui a vulgarisé les mathématiques arabes et défendu les racines chrétiennes de l'Occident.
De l'extérieur, la Villa a un aspect sévère, rébarbatif. C'est un mur. Comment comptez-vous y remédier ?
En l'ouvrant complètement au public, l'été prochain. Côté ville, elle est austère. Côté jardins, sa façade est majestueuse et pleine d'harmonie. Montrer cet aspect est le but de « Villa aperta ». Le public pourra la parcourir librement. Jusqu'aux appartements du directeur. Des visites guidées seront organisées pour explorer les chambres de prestige et le dédale des labyrinthes. Un travail acharné de remise en ordre des jardins est en cours. Le groupe statuaire des Niobides de Balthus va être restauré. Les tapisseries du voyage aux Indes qui datent de Louis XV seront exposées. De même que l'admirable collection de la bibliothèque, qui comprend des gravures de Poussin et de Piranèse. La Villa est une maison très délicate. Il faut préserver sa dignité et son caractère aristocratique. La rendre aimable sans lui faire perdre sa poésie. Je serai comptable de ces efforts. Installée au cœur de la Méditerranée, au contact du Nord et du Sud, la Villa est un instrument incomparable au service de l'élargissement de la sphère d'influence de la culture française. J'ai le sentiment très précieux d'être compris et soutenu par le président de la République. C'est important pour mon action.
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vendredi, 05 décembre 2008
Lévi-Strauss, l'audace d'une pensée libre.
Par Alain-Gérard Slama.
Chronique publiée dans Le Figaro,
le 3 novembre 2008.
Le labyrinthe du musée Branly, que le metteur en scène Daniel Mesguich avait plongé dans la pénombre, offrait, le 28 novembre, le spectacle étonnant de grappes de visiteurs rassemblés le long du parcours, pour écouter, avec une attention extrême, des lecteurs qui se succédaient à des tribunes improvisées parmi les collections d'art d'Afrique et d'Océanie ; cet espace en suspension, qui est à la fois d'ailleurs et de nulle part, faisait songer au parlement cosmique de la Guerre des étoiles. C'est ainsi que, par la bouche d'un nombre impressionnant d'artistes, d'intellectuels et d'universitaires, voire de membres du gouvernement, commués en lecteurs de cinq minutes, Paris a célébré l'anthropologue Claude Lévi-Strauss qui, ce jour-là, avait 100 ans.
L'idée n'était pas seulement spectaculaire. Dans ce cadre à la fois minéral et végétal, situé à la croisée de la nature et de la culture, où l'auditorium, délaissé pour l'occasion, porte le nom de Lévi-Strauss, des textes souvent difficiles, admirablement choisis et attribués à chacun par Catherine Clément, reprenaient vie comme des plantes retrouvant l'humus qui les a vus naître. Et le plus remarquable, peut-être, était l'étonnement des lecteurs improvisés, qui souvent les découvraient, devant l'audace, la liberté de ton de pages qu'ils osaient à peine lire à voix haute, tant nous avons pris l'habitude de mettre le mors à nos idées, au risque qu'elles tournent court, par crainte des censeurs dont nous préférons prévenir l'intolérance plutôt que de l'affronter.
Et l'on se disait que si une idée maîtresse doit être retenue de l'œuvre savante de Lévi-Strauss, c'est cet affranchissement total par rapport aux polémiques que, pourtant, une pensée centrée sur les rapports entre nature et culture, et sur les mythes originels des civilisations, ne peut manquer de susciter. Le cas le plus flagrant est celui de ses deux fameux textes consacrés le premier à Race et histoire (1952), le second à Race et culture (1971), et qui, publiés à vingt ans d'intervalle, ont vocation à se compléter.
Le premier, perçu comme un manifeste de l'antiracisme, posait pour principe l'absurdité, voire le danger, de juger une culture supérieure à autre, mais estimait d'autant plus nécessaire de chercher à comprendre les raisons historiques qui font qu'une culture s'ouvre et bouge, tandis qu'une autre se ferme et s'immobilise. Le second texte, considéré à tort comme un désaveu du premier, trouvait une réponse dans la nécessité pour les cultures d'avoir des échanges entre elles, et, par là même, de préserver ce qu'elles ont de propre, pour être capables de s'ouvrir et d'atteindre à l'universel. Peut-être, grâce à Lévi-Strauss, peut-on considérer de façon plus sereine le problème soulevé par les errements du multiculturalisme et par la fermeture des sociétés closes, arrêtées à un autre temps de l'histoire, sans être accusé de racisme ou de discrimination.
Àcet égard, l'exemplarité de Lévi-Strauss peut être rapprochée de celle de Raymond Aron, qui a connu, comme lui, une phase marxiste avant de s'en affranchir. Certes, si Aron se déclarait volontiers un «spectateur engagé», Lévi-Strauss se voulait plutôt un observateur désengagé. Mais tous deux peuvent être considérés, d'abord, comme des philosophes de l'histoire ; tous deux partagent la même horreur de l'historicisme, autrement dit de la prétention de la raison de connaître d'avance les desseins de la «Providence» ; tous deux sont des pourfendeurs des amalgames, du nominalisme et du raisonnement par tout ou rien qui sont le propre de la pensée totalitaire ; et tous deux ont dû investir dans plusieurs décennies d'un mandarinat que, au fond, ils détestaient, pour accéder à l'autorité intellectuelle et à la légitimité qui leur ont permis, au soir de leurs vies, d'échapper aux procès d'intention des censeurs et des chasseurs de sorcières. Lévi-Strauss fait également songer à Aron par son refus de tout esprit de système. Bien qu'il soit considéré comme un des pères du structuralisme, il a fait méthode de ce qu'il a appelé le «bricolage» dans son livre sur La Pensée sauvage.
Le bricolage n'est pas seulement un passe-temps, une aptitude au «système D» que l'on évoque si volontiers en France dans les périodes de pénurie : c'est, dit-il, un des ressorts fondamentaux de la création. Cela consiste à résoudre un problème avec des éléments qui sont le fruit du hasard. La pensée humaine fonctionne ainsi. Les mythes sont élaborés ainsi. Et ce qui distingue les créateurs et les chercheurs est seulement que cette démarche résulte chez eux d'un «effort de pensée».
L'autre concept clé privilégié par Lévi-Strauss est la distance. Il lui a inspiré deux titres, Le Regard éloigné et De près et de loin (1). La distance est celle qui me distingue de moi-même en même temps qu'elle me permet de comprendre la spécificité de l'objet étudié, ou la différence de l'autre. La distance est ce qui permet la médiation et, par là même, la représentation, à tous les sens du mot. Elle est l'antidote qui a permis à Lévi-Strauss de guérir des illusions et des passions de sa jeunesse.
(1) Entretien avec Didier Eribon, Odile Jacob, 1988.
09:43 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, littérature, sarkozy, langue française, ump, ps, modem
lundi, 01 décembre 2008
Du nouveau sur le blog de la Société des Amis de Jean d'Ormesson !
Chers Amis,
Je vous invite à venir visiter le blog de la Société des Amis de Jean d'Ormesson où de nouveaux articles ont été publiés, notamment sur les nouveaux membres du Comité d'honneur.
Pour les internautes, et notamment pour Florian Zeller que j'admire beaucoup et qui je l'espère nous rejoindra bientôt, voici l'adresse web:
societedesamisdejeandormesson.hautetfort.com
Alors n'hésitez pas à venir nombreux !
Bien amicalement à vous tous,
Nicolas CALLEGARI-LEFEVRE
07:59 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean d'ormesson, culture, littérature, politique, sarkozy, ump, peinture































































































