vendredi, 13 octobre 2006
Négation du génocide arménien : une loi au mépris du droit.
Par François TERRE, Membre de l'Institut.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 13 octobre 2006.
Il y a un mépris du droit qui consiste à en abuser. Non content d'avoir, par la loi du 29 juillet 2001, « reconnu (sic) le génocide arménien de 1915 », le Parlement est appelé maintenant à se prononcer sur une nouvelle proposition : frapper de sanctions pénales ceux qui nieront ce génocide.
À l'instigation d'un communiste, la loi Gayssot a, il y a plus d'une décennie, ouvert la voie, au sujet du « négationnisme » - au demeurant odieux - du génocide juif. Contre ce texte liberticide, les politiques n'osèrent pas saisir le Conseil constitutionnel. La suite ne fit donc qu'encourager le mouvement : controverses sur les vices et les vertus du colonialisme, devoir de mémoire de l'esclavage, obligation d'effacement de la victoire d'Austerlitz...
Les historiens s'insurgent justement contre les « lois mémorielles ». Les juristes ont, eux aussi, l'obligation de s'élever contre un abus intolérable du droit. Le prestige de celui-ci demeure fondamental en Occident.
Mais à condition de ne pas tout attendre de lui. Il y a en effet des domaines qui ne relèvent que difficilement de son empire : le langage, la politesse et les usages, les manières d'être et de vivre, l'espérance de l'avenir, la mémoire du passé... Il lui faut aussi, notamment sur la vie, réussir pour persévérer. Les lois sur la bioéthique ne sont pas heureuses. Quant à l'euthanasie, n'en parlons pas !
En ignorant cette sagesse immémoriale, le Parlement excède à l'évidence ses pouvoirs et sort du domaine assigné à la loi par la Constitution de 1958 (article 34). Une chose est, pour le pouvoir réglementaire, de veiller autant que possible à l'objectivité des programmes et des publications scolaires, autre chose est pour le législateur et, à sa suite, le juge, de dire l'histoire, en prétendant dire le droit.
La voie présentement suivie est une profonde méconnaissance de celui-ci par ceux-là mêmes qui ont pour mission de faire la loi. D'abord quant à l'égalité. Pourquoi cette démarche particulière au sujet de l'Arménie ? Et le génocide ukrainien de Staline ? Et le génocide cambodgien de Pol Pot ?
Il est violé aussi dans ses rapports avec les libertés : de pensée, d'expression, de communication, d'enseignement, de recherche scientifique... Bref un retour à la censure - d'ailleurs sélective -, au moyen du délit d'opinion. Si, d'aventure, l'Assemblée nationale et le Sénat devaient adopter le texte de la proposition en cause, il sera ensuite intéressant de compter et d'individualiser le nombre des parlementaires ayant le courage de saisir le Conseil Constitutionnel.
Car tout cela est assorti, évidemment, dans les propositions soumises à l'Assemblée nationale, de l'arme pénale - amende, emprisonnement - utilisée sans cesse par les pouvoirs. Au point qu'il est impossible d'établir s'il existe aujourd'hui en France 8 000 ou 9 000 crimes et délits prévus par les lois. Et l'on veut en prévoir encore contre de nouveaux négationnismes.
Sans compter, semble-t-il, que la France se croit investie du pouvoir de donner aux autres États d'étranges leçons de vertu, tandis que monte contre elle, de l'autre côté de la Méditerranée, une campagne sur le « génocide algérien ».
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mercredi, 06 septembre 2006
Pouvoir des juges : un système à remettre en ordre.
Par François TERRE,
de l'Académie des sciences morales et politiques.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 6 septembre 2006.
Un vol de voiture est commis. Quelle est la sanction pénale encourue ? Le tribunal correctionnel peut se prononcer entre deux extrêmes : trois ans de prison ferme (sans sursis) ou... un euro d'amende ! Passons à l'étape suivante, celle de l'application des peines. Il y a des juges chargés d'y veiller. Mais ils peuvent, dans l'étendue de leurs pouvoirs, décider tout simplement de ne pas l'appliquer. Ainsi va la justice pénale. Comment s'étonner si l'étendue de son arbitraire alimente son discrédit ?
Un tel état d'esprit inspire les projets et les programmes des politiques, de gauche, de droite ou d'ailleurs. Les juges devraient être plus responsables qu'ils ne le sont. Le slogan recueille souvent l'adhésion de l'opinion pour peu que, sur les centaines de milliers de jugements prononcés chaque année, un seul dysfonctionnement apparaisse, et cela suffit à relancer la question.
Cette réaction est condamnable. Pour trois raisons. D'abord parce que l'indépendance inhérente à l'acte inouï de juger les autres appelle une protection particulière du juge face aux plaideurs mécontents, ce qui ne veut aucunement dire irresponsabilité. Après tout, les autres fonctionnaires ne sont pas, eux non plus, dépourvus de garanties particulières.
Ensuite, parce qu'il existe, précisément, des sanctions des actes fautifs des juges qui devraient être, s'il le faut, appliquées. Outre la responsabilité de l'État en cas de service public défectueux, il existe une responsabilité des magistrats expressément prévue par la loi, spécialement en cas de fraude, de concussion ou de faute professionnelle lourde. À quoi s'ajoute une responsabilité pour faute disciplinaire exposant au contrôle du Conseil supérieur de la magistrature.
Enfin, parce qu'il existe, parmi toutes les règles de procédure, de multiples moyens offerts aux plaideurs pour prévenir les comportements fautifs des juges. Ceux qui relèvent de la délinquance en col blanc en savent quelque chose, qui s'emploient à retarder indéfiniment l'instruction des affaires, quitte à se plaindre ensuite des lenteurs de la justice. Mais lorsque l'on envisage le commun des justiciables, les fautes des juges résultent trop souvent de la connaissance insuffisante par les avocats des armes que le droit pénal leur reconnaît.
C'est à un renversement complet de la démarche que l'on est aujourd'hui confronté. Certes, il y a un déséquilibre entre les pouvoirs des juges et leurs responsabilités ; mais il y a deux moyens de rétablir l'harmonie. Le premier consiste à accroître leurs responsabilités, ce qui est de nature à favoriser le laxisme ou la paralysie. Le second conduit à s'interroger sur l'étendue sans cesse grandissante des pouvoirs des juges. Loin est le temps où leurs fonctions centrales et dominantes étaient de dire le droit (juris dictio, d'où juridiction). Mais depuis une soixantaine d'années, leurs attributions ont été démultipliées : juges des enfants, des tutelles, des baux, de l'expropriation, des affaires familiales, de l'application des peines, etc. Bien entendu, sans adaptation corrélative raisonnable des moyens de juger et du personnel judiciaire. De là cette dérive inquiétante, constatée de manière répétitive.
Le dire, ce n'est aucunement mettre en cause les juges ni en faire des machines à juger ; c'est au contraire, dans leur intérêt même, les protéger par une remise en ordre de tout le système et une redéfinition claire et mesurée de leurs fonctions indispensables. C'est par cette voie que l'on combattra l'arbitraire qui les discrédite. On lit dans le testament politique de Richelieu : «Il est plus facile de dénoncer les maux de la justice que d'en prescrire les remèdes.» C'est possible, mais ce n'est pas une raison pour se contenter de vaines paroles.
08:30 Publié dans Articles de fond | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Justice, Séparation des pouvoirs
samedi, 02 septembre 2006
Il faut engager un dialogue sans condition avec l'Iran.
Par Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 02 septembre 2006
Les États-Unis et les Nations unies gagneraient sûrement à repenser leur approche de la gestion de ce dossier. En tant que musulman très proche de l'Occident, qui a fait l'intermédiaire à la demande de l'Union européenne avec l'Iran, je suis amené à penser qu'il existe une autre voie que celle qui consiste à vouloir imposer des préconditions à l'ouverture des négociations. Pendant plusieurs années, l'Occident a insisté pour que l'Iran déclare qu'il suspend ses efforts d'enrichissement de l'uranium et a fait de cette suspension un préalable au démarrage des discussions. Le Conseil de sécurité a donné à l'Iran jusqu'au 31 août 2006 pour arrêter son programme d'enrichissement, faute de quoi le pays ferait face à des sanctions économiques et diplomatiques.
La stratégie de l'Occident n'a eu comme résultat que la logique de confrontation actuelle. Elle n'a sûrement pas réussi à influencer le programme de l'Iran ou à améliorer l'accès des inspecteurs internationaux aux sites nucléaires. Les discussions que j'ai eues, cet été, à Téhéran, avec l'ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême de la révolution islamique et le président Mahmoud Ahmadinejad, m'ont convaincu que, si l'Occident accepte de renoncer aux préalables, l'Iran serait disposé, non seulement à participer à des négociations, mais aussi à discuter la question de la suspension de son programme d'enrichissement de l'uranium dans un cadre élargi à d'autres partenaires.
En effet, la seule requête des Iraniens est d'inclure dans les discussions les États-Unis d'Amérique et trois nouveaux membres représentant l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine, en plus des 3 nations européennes (France, Allemagne et Grande-Bretagne) ainsi que la Russie et de la Chine. Il est difficile de comprendre en quoi accéder à une telle requête pourrait constituer un quelconque risque pour l'une des parties concernées !
Une stratégie pour une discussion directe pourrait se faire selon les cinq étapes ci-après :
–L'Iran réitére ouvertement son engagement que toutes les activités nucléaires, à commencer par l'enrichissement de l'uranium, sont exclusivement destinées à des objectifs civils et pacifiques ;
–Les États-Unis acceptent de rejoindre le groupe international pour un dialogue direct avec l'Iran ;
–Le facilitateur conduit les consultations pour la formation de ce groupe ;
–Le facilitateur consulte les parties et fixe une date pour la réunion et n'intervient qu'à la session d'ouverture pour aider à établir le règlement, le processus de prise de décision et le mécanisme de mise en oeuvre.
Je comprends les préoccupations exprimées par Washington à la suite des déclarations iraniennes selon lesquelles le programme nucléaire est destiné à des fins pacifiques. Des pays du Moyen-Orient ont eu, en effet, à faire les mêmes déclarations, tout en continuant de développer des armes atomiques. Toutefois, il n'y a aucune preuve que la diplomatie du «gros baton» par la manière forte obtiendra les résultats escomptés en Iran. Pendant ce temps, les effets de l'instabilité au Moyen-Orient – prix élevés du carburant et fracture aggravée de la planète sur des bases religieuses – sont en train de se développer.
Le chemin qui mène à un tel schéma de négociations pourrait aboutir, dans un très court délai, à une première réunion, ce qui pourrait avoir comme effet de dissiper la suspicion des Occidentaux à l'égard d'un Iran qu'ils soupçonnent de vouloir gagner du temps. J'encourage l'Occident à accepter que les négociations commencent. Que risque t-il de perdre en le faisant ?
09:40 Publié dans Articles de fond | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Diplomatie, Politique
lundi, 28 août 2006
La plus importante bataille présidentielle de la Ve République ?
Par Jean d'ORMESSON de l'Académie française.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 28 août 2006.
Représentant éminent de l'aile libérale de la social-démocratie, converti à l'extrémisme pour des raisons électorales, M. Laurent Fabius, à la poursuite d'une gauche qui s'obstine à le fuir comme un pestiféré, prend les allures attristées d'un épagneul renvoyé à la niche, de Guignol rossé par le gendarme de l'Histoire. Le duo François Hollande-Ségolène Royal offre la version politique d'un vaudeville de boulevard à la française. La Pologne a ses jumeaux, l'Amérique a ses Clinton avec Hillary qui rêve de succéder à Bill. Nous faisons mieux avec notre couple de prétendants parallèles dont chacun se demande s'il est fait de méfiance ou de complicité, s'il nourrit une rivalité ravageuse ou une tendre sollicitude dissimulée avec soin.
Vous souvenez-vous d'Ingrid Bergman et de Cary Grant, dans Notorious – en français : Les Enchaînés. François et Ségolène sont les Notorious et Les Enchaînés de notre Ve République. Lequel des deux l'emportera sur l'autre ?
Dans le rôle du revenant qui ne sait pas s'il doit revenir, la performance émouvante de Lionel Jospin se situerait plutôt dans la lignée de Fantôme à vendre ou de L'Aventure de Mme Muir, où Rex Harrison était si merveilleusement absent et présent à la fois avant de s'évanouir à jamais. À La Rochelle, les ruminations justificatives et tournées vers le passé de notre Hamlet socialiste – être ou ne pas être candidat – ont été loin de lever les ambiguïtés, et pour certains les espérances, entretenues par son silence.
Sous le chapiteau du Grand Cirque, où se succédaient les numéros des éléphants qui parlent, Ségolène Royal, une fois de plus, a choisi le parti le plus sage, celui qui lui rapporte le plus gros, celui où elle brille de mille feux : elle a souri, et elle s'est tue.
L'élection du président de la République n'est pas une plaisanterie. Ce n'est pas non plus un sombre drame derrière lequel couveraient des risques de guerre civile. Il s'agit de choisir dans le calme et avec fermeté la solution la plus capable d'assurer le progrès de la nation et le bonheur des Français. Nous sommes quelques millions en France – y compris des intellectuels et des économistes de gauche – à penser que le projet du Parti socialiste et les déclarations contradictoires de ses dirigeants ne constituent pas la plus sûre garantie pour l'avenir. Et ce n'est pas la parade des prétendants de La Rochelle qui risquent de renverser la vapeur. À huit mois de l'échéance, le spectacle du camp de la gauche n'inspire pas une franche confiance. En face, la force principale de ses adversaires est dans leur unité. Ils feraient bien d'y veiller comme à la prunelle de leurs yeux.
12:00 Publié dans Articles de fond | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique
mercredi, 23 août 2006
N'ayons pas peur de la Chine !
Par Jean Pierre RAFFARIN, Sénateur UMP de la Vienne, ancien Premier ministre.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 23 août 2006.
Le défi n'est pas nouveau. Paul Claudel, qui fut consul de France en Chine, nous a prévenus : «Depuis Marco Polo, la Chine effraie, séduit et fascine.» Aujourd'hui, nous ne voulons être tentés ni par la fascination, ni par la diabolisation. Il nous faut revenir à la lucidité du Général de Gaulle en 1964. Un diagnostic lucide de la réalité chinoise s'articule autour de cinq questions : les limites de la croissance, l'identité culturelle, le potentiel de création, les ambitions internationales et la relation avec l'Europe.
Quelles sont les limites de la croissance chinoise ? L'économie chinoise se caractérise par une croissance durable : plus de croissance, le plus longtemps possible. Et chacun reconnaît que la croissance est plus forte que ne le montrent les chiffres officiels (1). La Chine pèsera de 15 à 20% de l'économie mondiale en 2020. Elle pesait 1% en 1976. Les performances actuelles sont impressionnantes. Les menaces aussi. L'actuelle stabilité politique – le nombre d'adhérents au PCC est plus élevé que le nombre de citoyens français – permettra-t-elle à la Chine d'humaniser sa croissance ? Le reste du monde trouvera-t-il les parades aux déséquilibres commerciaux, financiers, technologiques ou écologiques... ?
Peut-on surmonter les incompréhensions culturelles ? La civilisation chinoise s'est développée hors de la pensée européenne. Montaigne, déjà, dans ses Essais, notait : «En la Chine, duquel Royaume la police et les arts, sans commerce et connaissance des nôtres, surpassent nos exemples, en plusieurs parties d'excellence (2)». Cette pensée de l'«harmonie», cette pratique de l'«obliquité», cette méthode de la «transfor mation», cette langue hermétique peuvent-elles favoriser un «commerce» équilibré, un nouveau dialogue civilisationnel capable d'écarter les risques et les excès ?
Quel est le potentiel de création de la Chine ? L'Européen est intrigué lorsqu'il apprend que «le concept de création n'existe pas en Chine» (3) et qu'en mandarin le même mot xue signifie à la fois copier et apprendre... Nos amis chinois connaissent bien ce procès qui leur est fait depuis que Confucius, lui-même, a dit : «Je transmets, je n'invente rien.» Le débat reste toujours vif, notamment quand il s'agit de respecter la propriété intellectuelle. Au XXIe siècle, le potentiel de création du peuple qui a inventé, avant les Européens, la bou ssole, est une question déter minante.
Quelles sont les ambitions de la Chine dans le monde ? La Chine a été la première puissance économique du monde jusqu'au début du XIXe siècle. Elle veut aujourd'hui retrouver sa place (4). Que veut-elle faire de cette place ? Les dirigeants chinois répondent : «Nous voulons la paix, l'émergence de la Chine sera pacifique.» Les tensions peuvent être nombreuses : «politiques» avec Taïwan, «historiques» avec le Japon, «concurrentielles» avec les États-Unis, «tendues» avec les autres pays en déficit énergétique. La puissance militaire et la culture pacifique nous adressent des messages contradictoires.
Quel avenir pour le dialogue sino-européen ? La Commission européenne présentera à l'automne une stratégie pour un nouveau partenariat dont l'objectif est de «vivre la relation avec la Chine comme un test de la capacité de l'Europe à faire de la mondialisation une opportunité pour l'emploi et la croissance». L'Europe d'aujourd'hui est à la recherche de grands projets. Elle trouverait sans doute avec un programme «Confucius» le succès qu'elle a connu avec Erasmus. Il s'agit de bâtir une alliance de stratégie, de projets et de méthodes. L'Europe, moins dépendante que les États-Unis de la Chine, serait sans doute un meilleur partenaire, capable de mieux équilibrer fermeté et amitié.
Parce que ces cinq questions sont déterminantes, j'organise, avec la Fondation pour la prospective et l'innovation, un séminaire d'été au Futuroscope de Poitiers (5), ce vendredi 25 août, qui rassemblera plus d'une centaine de dirigeants et créateurs français, ayant une expérience de la Chine, pour réfléchir ensemble à la Chine de 2020.
L'ambassadeur de France en Chine, Philippe Guelluy, présentera le rapport initial. Avec Erik Izraelewicz, nous nous interrogerons sur la croissance chinoise, et, avec François Jullien, nous regarderons notre propre système de pensée au travers du prisme de la pensée chinoise. José Frèches animera le débat sur les créateurs chinois. Avec Hubert Védrine, nous échangerons sur les ambitions chinoises et sur les réponses européennes avec Michel Barnier. Nous présenterons nos conclusions à André Chieng à qui l'éducation familiale chinoise et la formation scolaire française confèrent une expertise d'exception.
Ces travaux seront prolongés par des discussions avec les alliés de notre diplomatie, puis confrontés aux réflexions de nos amis chinois. Au travers de deux événements précis, la crise du sras et la négociation pour Iter, j'ai pu mesurer la réalité de l'amitié franco-chinoise. Cette amitié ancienne est utile au monde. Elle permet la franchise, c'est-à-dire l'équilibre des échanges. La peur serait inamicale et absurde.
(1) La Chine, Le Cercle des économistes, cahier n° 9, janv. 2006.
(2) François Jullien, Conférence sur l'efficacité, «Libelles», Puf, 2005.
(3) André Chieng, La Pratique de la Chine, Grasset, 2006.
(4) Erik Izraelewicz, Quand la Chine change le monde, Grasset, 2005.
(5) Lieu d'implantation de l'entreprise chinoise de télécoms ZTE.
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samedi, 19 août 2006
Dans notre pays, le débat public doit renouer avec l'esprit des Lumières.
Par Jean-Michel Quillardet, Grand Maître du Grand Orient de France.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 19 août 2006.
Dans quelques jours, la principale obédience maçonnique de notre pays, le Grand Orient de France, réunira son convent. À n'en pas douter, ce ren dez-vous annuel donnera lieu, ici ou là, à quelques articles divers ou, comme à l'automne dernier, à un livre «à succès», présentant une maçonnerie obscure éso térique renouant avec le vieux mythe du complot maçonnique.
La réalité que vivent les quelque 47 000 francs-maçons du Grand Orient – et plus largement les 100 000 francs-maçons et franc-maçonnes des principales obédiences reconnues en France – est tout autre.
Ces hommes et ces femmes ne sont pas en maçonnerie pour discuter à l'infini de la gestion de leurs institutions. Ils demandent simplement à leur représentant d'assumer celle-ci d'une manière rigoureuse, fiable et transparente. Leur vie maçonnique se déroule loin des éclairages médiatiques, dans leurs loges où tous les quinze jours ou presque, ils se rencontrent et font vivre la réalité d'une pratique maçonnique qui pourrait bien constituer pour l'honnête homme du XXIe siècle une voix pour lui-même et pour la société.
La maçonnerie est d'abord un conservatoire de tradition, un savoir partagé par tout initié qui par-delà la chaîne du temps, retrouve ce que vécurent Mozart, Montesquieu, Condorcet ou Goethe, selon peut-être des rites différents, mais dont l'esprit s'est depuis le début le XVIIIe siècle perpétué.
Cette tradition n'est pas figée : elle constitue le corpus indispensable qui assure à la démarche maçonnique une certaine forme d'unité permettant aux maçons, de déconstruire pour mieux reconstruire, démultiplier, recentrer, démultiplier encore. La maçonnerie est un projet qui s'inscrit parfaitement dans la modernité, mais qui ne doit pas s'adapter à la modernité, car elle risquerait alors de s'affadir et de s'affaiblir.
Ce qui fait la force du Grand Orient de France, du fait de sa longue histoire et du particularisme de son recrutement, c'est la rencontre du contradictoire, le dialogue de l'opposition, la confrontation des différences puisées dans les mêmes sources : les Lumières.
Le maçon, par les outils et les méthodes de travail qui lui sont offerts, peut ainsi se situer au-dessus du quotidien, de l'immédiat, de l'actualité.
La démarche initiatique et symbolique propose un langage commun. Il n'y a pas de pensée maçonnique, d'opinion maçonnique, de doctrine maçonnique : il y a des individus qui se construisent leur propre regard. Et parce qu'ils ont travaillé, selon la formule d'Edgar Morin, «l'un avec l'autre, l'un et l'autre, l'un contre l'autre, dans le respect mutuel, ils peuvent dire la complexité du monde».
Le Grand Orient est sans doute aujourd'hui l'un des rares endroits où peuvent s'exprimer le cosmopolitisme des idées et des êtres, l'idée républicaine et laïque, l'universalisme de l'humanisme. Ses membres, de gauche ou de droite, croyants ou incroyants, athées ou agnostiques, rationalistes ou spiritualistes, n'ont qu'un objectif : travailler à l'épanouissement de l'homme dans sa dignité et sa liberté, la liberté absolue de conscience, la fraternité.
L'avenir du Grand Orient de France est là, dans sa capacité à offrir ce qui manque aujourd'hui tellement à nos démocraties occidentales : un savoir historique, une culture ancestrale pour mieux vivre la modernité, un don de chacun pour rendre l'autre plus fort, une puissance intellectuelle, une philosophie de la transmission de richesses contradictoires.
Les Églises, quelles qu'elles soient, revendiquent leurs vérités comme la Vérité. Les partis politiques s'épuisent, le plus souvent, dans la conquête d'un pouvoir toujours plus illusoire et éphémère, sans expression d'une véritable pensée.
Chez nous, le débat est riche parce qu'il n'oppose pas un camp contre un autre, mais permet aux maçons de prendre la parole sans contrainte, sans consigne, sans posture. Chaque frère développe une pensée libre et c'est l'ensemble de ces pensées libres qui justifie le regard maçonnique devant être posé sur notre nouveau siècle. Telle est la maçonnerie qui se pratique quotidiennement au sein du Grand Orient de France. On est loin alors des obscurantismes troubles qui n'ont existence que dans l'imaginaire de certains auteurs.
La vraie question est de savoir si l'institution maçonnique est à la hauteur des attentes de ses membres. Le Grand Orient de France n'est pas en déclin, mais il doit incontestablement réinvestir le champ de la pensée, de l'écoute et de l'action. De nombreux chantiers nous sont ouverts : réaffirmer les grands principes de la République. Redonner sens à la laïcité comprise en tant que liberté absolue de conscience et séparation de l'Église et de l'État. Réanimer le respect de l'État de droit et des libertés individuelles et collectives si chèrement acquises au cours de l'histoire de notre pays, sans que celles-ci soient conditionnées ou limitées par les émotions populaires, les raisons d'État ou l'opinion médiatique. Promouvoir l'universalisme qui commence par la construction d'une Europe, non pas en tant que fin et continent, mais en tant qu'idée. Régénérer le développement de l'éducation et de la culture, à commencer par la culture maçonnique permettant de donner à tous hommes et toutes femmes les outils nécessaires à la compréhension de soi, la connaissance de l'histoire, la rencontre de l'autre.
Là sont les vrais enjeux non seulement de notre prochain convent, mais de tous les travaux auxquels se livrent les francs-maçons dans la discrétion de leurs loges, loin des éclairages médiatiques, des couvertures de magazine et des livres «à succès».
Certains diront : «Vaste programme !» Oui. Il s'agit d'un idéalisme. Mais j'ai la conviction que cet idéalisme-là, humblement, modestement, degré par degré, peut porter les hommes à se dépasser eux-mêmes et, comme l'écrivait Albert Camus, «éviter ainsi que l'humanité ne se défasse».
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vendredi, 18 août 2006
La «guerre contre le terrorisme», une notion aberrante et néfaste.
Par George Soros, financier.
Tribune publié dans Le Figaro, le 18 août 2006.
Depuis presque cinq ans, la «guerre contre le terrorisme» s'est révélée être une métaphore inappropriée qui a conduit à des choix politiques contre-productifs, voués à l'échec. Une figure de style maladroite, et appliquée à la lettre, a mené à la guerre sur plusieurs fronts : l'Irak, Gaza, le Liban, l'Afghanistan et la Somalie... Des milliers de civils innocents ont été tués, entraînant la colère de millions de personnes à travers le monde.
Pourtant, al-Qaida n'a pas été vaincue, ainsi que le montre la tentative de faire exploser des avions commerciaux en partance de Londres vers les Etats-Unis. Ce complot, déjoué grâce à la vigilance des services de renseignements britanniques, aurait pu faire encore plus de morts que les attentats du 11 Septembre, mais ce ne sera sans doute pas la dernière tentative de ce genre.
Malheureusement, les Américains acceptent sans grand esprit critique cette métaphore guerrière en tant que réponse au 11 Septembre. Pourtant, alors que l'on reconnaît aujourd'hui généralement que l'invasion de l'Irak a été une erreur, la «guerre contre le terrorisme» reste le cadre dans lequel se déploie la politique américaine. La plupart des hommes politiques démocrates y souscrivent aussi, de peur d'être accusés de faiblesse sur les questions de défense.
Ce soutien continu à la guerre contre le terrorisme conduit droit dans le mur. Par sa nature même, cette guerre fait des victimes innocentes, et c'est d'autant plus inévitable qu'elle est dirigée contre des terroristes qui, le plus souvent, se cachent. Les morts, les blessés et l'humiliation des civils génèrent colère et ressentiment au sein de leur famille et de leur communauté, ce qui alimente le terrorisme.
Enfin, le terrorisme est une abstraction qui englobe toutes les organisations politiques qui y ont recours. Al-Qaida, le Hamas, le Hezbollah et, en Irak, l'insurrection sunnite et l'Armée de Mahdi sont des mouvements très différents les uns des autres. Or, à cause de la guerre mondiale contre le terrorisme du président Bush, nous ne les distinguons pas, et nous ignorons ces différences. C'est cela qui empêche des négociations hautement souhaitables avec l'Iran et la Syrie, du seul fait que ces pays soutiennent des groupes terroristes.
Pourtant, comme les Britanniques viennent de le monter, des services de renseignements efficaces constituent la meilleure solution à l'égard de groupes comme al-Qaida. L'accent porté sur l'intervention militaire contribue à accroître la menace terroriste et rend plus difficile le travail des services de renseignement. Oussama Ben Laden et Ayman al-Zawahiri courent toujours, alors qu'il faudrait mettre la main sur eux pour éviter des attentats comme ceux qui viennent d'être déjoués en Angleterre.
Finalement, la guerre contre le terrorisme creuse le fossé entre «nous» et «eux». Nous sommes les victimes innocentes, ils sont coupables de crimes. Alors que nous ne remarquons pas que, dans le processus, nous devenons aussi coupables de crimes, le reste du monde, lui, s'en rend compte. Et cette différence de perception affaiblit gravement la crédibilité et la position de l'Amérique sur la scène internationale.
L'ensemble de ces facteurs fait que la guerre contre le terrorisme ne peut être gagnée. Au contraire, une guerre sans fin menée contre un ennemi invisible est extrêmement dommageable, non seulement pour notre autorité et notre prestige dans le monde, mais aussi pour notre propre société. Elle conduit à un accroissement dangereux du pouvoir exécutif, affaiblit notre adhésion aux droits de l'homme et porte atteinte au processus critique qui est au coeur d'une société ouverte. Elle coûte également beaucoup d'argent. Mais surtout, elle détourne l'attention d'autres problèmes urgents nécessitant le leadership américain, qu'il s'agisse de l'achèvement de la tâche entreprise en Afghanistan, du traitement de la crise mondiale de l'énergie qui se profile ou de la réaction face à la prolifération nucléaire.
Avec le déclin de l'influence américaine, le monde risque de sombrer dans une escalade de la violence. On peut y échapper à condition que nous, les Américains, rejetions la «guerre contre le terrorisme» comme une métaphore inappropriée. Si, en revanche, nous persévérons dans la même direction, la situation va encore empirer. Ce n'est pas notre volonté qui est testée, mais notre compréhension de la réalité. Il est difficile d'admettre que la situation dans laquelle nous nous trouvons est due à nos idées fausses. Mais si nous ne le faisons pas, les conséquences seront encore plus graves à long terme. La force d'une société libre repose sur sa capacité à reconnaître et à corriger ses erreurs. C'est l'épreuve à laquelle nous nous devons de faire face.
09:17 Publié dans Articles de fond | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Diplomatie, USA, Politique
jeudi, 03 août 2006
Au Proche-Orient, les traitements palliatifs ne suffisent pas.
Par Jimmy Carter, ancien Président des Etats-Unis, fondateur du Centre Carter (Atlanta).
Tribune publiée dans Le Figaro, le 03 août 2006.
Le Moyen-Orient est une poudrière : les protagonistes attendent la moindre occasion pour faire feu, pour envoyer des bombes et des missiles sur l'ennemi. À l'origine des violences répétées, les prisonniers de guerre sont l'un des points de vulnérabilité d'Israël. Les partisans palestiniens et libanais savent bien que la détention d'un soldat ou d'un civil israélien est soit source de conflit, soit un atout précieux dans les échanges de prisonniers. Les nombreuses négociations passées vérifient ce propos, notamment l'échange de 1 150 Arabes, pour la plupart Palestiniens, contre trois Israéliens, en 1985 ; de 123 Libanais contre les dépouilles mortelles de deux soldats israéliens, en 1996 ; et de 433 Palestiniens et autres prisonniers contre un homme d'affaires et les dépouilles mortelles de trois soldats israéliens, en 2004.
Ce stratagème a précipité la reprise de la violence en juin dernier, lorsque les Palestiniens ont creusé un tunnel sous la frontière avec la bande de Gaza et lancé un assaut sur quelques soldats israéliens, faisant deux morts et un prisonnier. Leur proposition de libérer le soldat en échange de 95 femmes et 313 enfants, parmi les quelque 10 000 Arabes détenus dans les prisons israéliennes, a été rejetée par Israël qui a attaqué Gaza pour tenter de libérer le soldat et mettre fin aux attaques à la roquette à son encontre. Les dégâts consécutifs ont réconcilié les factions palestiniennes belligérantes avec le monde arabe.
Les activistes du Hezbollah présents au Liban—Sud ont alors tué trois soldats israéliens, en ont capturé deux autres et ont exigé le retrait d'Israël des territoires litigieux, ainsi que l'échange de quelques-uns des milliers de Libanais incarcérés. Avec l'appui des Américains, une pluie de bombes et de missiles israéliens s'est abattue sur le Liban. Les roquettes du Hezbollah, fournies par la Syrie et l'Iran, ont frappé le nord d'Israël peu de temps après.
Il est incontestable qu'Israël a le droit de se défendre contre les attaques visant ses citoyens ; mais il est inhumain et plus néfaste que bénéfique de punir des populations civiles dans l'espoir irrationnel de rendre le Hamas et le Hezbollah responsables, d'une manière ou d'une autre, de la riposte dévastatrice. Car au lieu de cela, une grande partie du monde arabe et du reste du monde s'est ralliée à ces groupes, alors même que les critiques envers Israël et les États-Unis vont en s'intensifiant.
Israël a tardivement annoncé – mais sans la mettre à exécution – une interruption de deux jours des bombardements au Liban, à la suite de la condamnation mondiale de l'attaque aérienne du village de Cana, qui a fait 57 victimes civiles – rappelant les 106 tués dans les mêmes conditions dix ans plus tôt. Comme ce fut le cas à l'époque, de «profonds regrets» sont exprimés, et l'on promet de conduire une «enquête immédiate». On se justifie en précisant que des tracts avaient été lâchés d'avions pour prévenir les familles de la région de quitter leur foyer.
Il est urgent pour le Liban que les attaques israéliennes cessent, que ses forces militaires régulières prennent le contrôle de la partie méridionale du pays, que le Hezbollah mette un terme à ses agissements en tant que force de combat séparée et que les prochaines attaques contre Israël soient évitées. Pour sa part, Israël doit se retirer de tous les territoires libanais, y compris des fermes de Chebaa, et relâcher les prisonniers ennemis. Le premier ministre Ehoud Olmert a cependant exclu tout cessez-le-feu.
Ces espoirs sont ambitieux. Pourtant, même si le Conseil de sécurité des Nations unies adopte et met en oeuvre une résolution pour aboutir à cette solution éventuelle, il ne fera qu'apporter une aide palliative et temporaire. Le conflit qui fait rage s'inscrit hélas dans le cycle inexorable de la violence, engendrée par l'absence de compromis total au Moyen-Orient et exacerbée par l'absence inouïe de véritables efforts de paix pendant six ans.
Les dirigeants des deux camps ne tiennent pas compte des fortes majorités qui ont soif de paix, permettant ainsi à la violence des extrémistes de contrecarrer les initiatives visant à établir un consensus politique. Les Israéliens traumatisés se raccrochent au faux espoir que leurs vies seront plus en sécurité grâce aux retraits unilatéraux progressifs des territoires occupés, tandis que les Palestiniens voient les territoires qui leur restent réduits à des «dépotoirs humains» encerclés par une «barrière de sécurité» provocatrice, qui n'apporte ni sécurité ni stabilité, tout en étant une source d'embarras pour les alliés d'Israël.
Les paramètres d'un accord durable s'appuyant sur la solution des deux États sont en général bien connus. Tant qu'Israël violera les résolutions majeures des Nations unies – c'est-à-dire la politique américaine officielle et la voie préconisée par la communauté internationale –, en occupant les terres arabes et en oppressant les Palestiniens, une paix solide et permanente n'est pas envisageable pour les peuples de cette région déchirée. Excepté en cas de commun accord sur des modifications, les frontières israéliennes officielles d'avant 1967 doivent être respectées. Comme c'était le cas pour les précédents gouvernements depuis la fondation d'Israël, les responsables politiques des États-Unis doivent être en première ligne pour atteindre cet objectif longtemps ajourné.
Mais l'étrange politique du gouvernement américain entrave les progrès : elle n'élargira le dialogue sur les questions controversées qu'en récompense d'un comportement servile, et refusera ce dialogue à tous ceux qui rejettent les positions américaines. Il sera nécessaire de traiter directement avec l'Organisation de libération de la Palestine ou avec les autorités palestiniennes et le gouvernement de Damas si des accords solides sont négociés. Un arc d'instabilité accrue, allant de Jérusalem à Beyrouth, Damas, Bagdad et Téhéran, risque de se former si l'on ne s'emploie pas à résoudre les problèmes en général et à s'adresser aux chefs de file en particulier.
Les populations du Moyen-Orient méritent la paix et la justice ; et c'est à nous, à la communauté internationale, de nous mobiliser pour leur apporter notre soutien.
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samedi, 29 juillet 2006
Manifeste pour un Liban libre.
Par Nicolas CALLEGARI-LEFEVRE
La catastrophe humanitaire qui frappe aujourd’hui le Liban et ses habitants ne doit pas être sous-estimée. Nous assistons ici au sixième volet de la guerre israélo-arabe depuis 1948. Rarement dans l’histoire de l’humanité, excepté la Guerre de 100 ans, un conflit se sera prolongé aussi durablement et aura fait autant de victimes civiles.
La première question qui taraude tous les esprits, est bien évidemment : Pourquoi ? Pour tenter d’y répondre, on peut s’interroger sur les vrais enjeux de cette crise. La seconde question, compte tenu de la gravité de la situation et des conséquences qu’elle pourrait avoir sur l’équilibre politique de la planète, consiste à rechercher des solutions à cette situation.
Sur les raisons de cette nouvelle guerre du Liban, on peut bien sûr avancer la question de la revendication d’un même territoire. Mais si l’on consulte l’histoire récente du Proche-Orient, on se rend rapidement compte qu’il s’agit d’un faux prétexte, faisant le lit de ceux qui refusent la paix et attisent, par tous les moyens, un brasier de haine. Ces Prométhées des temps modernes, que l’on retrouve dans les deux camps, prennent en otages des générations entières d’hommes et de femmes qui n’aspirent qu’à vivre paisiblement, dans un esprit de concorde. Pourtant, ce ne sont pas les tentatives de réconciliation qui manquent à l’appel ; mais celles-ci ont toutes été avortées du fait de quelques fanatiques minoritaires à l’influence pernicieuse.
La deuxième cause que l’on pourrait attribuer à cette situation serait un conflit religieux multiséculaire. Certes, la question religieuse occupe une place fondamentale dans le conflit, mais là encore elle apparaît secondaire au regard des enjeux politiques à l’échelle planétaire, dont cette région est le théâtre depuis de trop nombreuses années. Il convient donc de rechercher ailleurs les véritables raisons de cette guerre.
Bien que les « forces extrémistes », selon les termes employés par le G8, que sont le Hezbollah et le Hamas, semblent être à l’origine directe de cette crise, prenant en otage le Liban dans son ensemble, il ne serait pas inopportun de s’intéresser, d’une part, aux aspirations iranienne et syrienne, et de l’autre, à l’objectif poursuivi par Israël.
Concernant l’Iran qui, en fournissant en quantités quasi-industrielles des missiles au Hezbollah , semble s’être rangé dans le camp de la confrontation, la radicalisation récente de son régime, illustrée par le président AHMADINEJAD, porte une responsabilité lourde dans la situation au Liban. Il convient pour se convaincre de sa mauvaise foi, de se référer aux multiples épisodes du feuilleton relatif à l’enrichissement de l’uranium à des fins militaires. Même si l’Iran a vocation, eu égard à son histoire et à ses ressources naturelles, à jouer un rôle essentiel dans la région, ni son soutien explicite aux actions belliqueuses du Hezbollah, ni sa provocation à l’encontre des injonctions des membres permanents du Conseil de Sécurité, ne sauraient être acceptables. « Il n’y a pas de concession possible sur l’affaire nucléaire », comme l’a rappelé le Président CHIRAC, lors de l’interview qu’il a donné au journal Le Monde. Que l’Iran aspire à maîtriser les technologies nucléaires civiles, c’est son droit le plus légitime, mais qu’il entende devenir une puissance nucléaire sur le plan militaire, est une question dont la gravité doit être traitée avec la plus grande prudence ; même si, ne nous y trompons pas, l’accès du régime de Téhéran à l’arme atomique est inéluctable, si tant est que l’actualité de ce sujet ne soit pas déjà dépassée…
Dans cette affaire, la Syrie n’est pas non plus impartiale. N’oublions pas que Damas n’a pas encore fait son deuil de l’obligation qui lui a été faite de retirer ses troupes stationnées au Liban, après une occupation de trente ans. On ne peut pas imaginer que la Syrie puisse envisager une quelconque mesure de rétorsion, en guise de vengeance, contre le Liban, car, au-delà des sanctions internationales auxquelles elle s’exposerait, cela aurait pour conséquence de mettre un terme définitif à tout espoir de paix au Proche-Orient.
L’Etat d’Israël, quant à lui, n’a qu’une volonté dans cette affaire, même si elle n’est pas officielle : étendre son hégémonie dans la région. En effet, l’éclatement du Liban est une stratégie délibérée de la part de l’Etat hébreux et qui tire son origine de la vision politique manichéenne du monde arabe qu’a toujours eu Tel-Aviv. Son objectif est de diviser ses voisins en les affaiblissant, afin de mieux régner politiquement et militairement sur cette partie du globe. Il suffit pour s’en convaincre de regarder en arrière : entre 1974 et 1989, Israël a toujours soutenu les projets de sécession au Liban, se souciant bien peu de la souveraineté nationale du gouvernement de Beyrouth. Or, la poursuite intense du conflit, compte tenu de la course à l’armement qu’on entamé l’Iran et la Syrie, aurait des conséquences dramatiques pour l’avenir de la planète. Il appartient donc à la communauté internationale et d’abord à chacune des parties en présence, de prendre ses responsabilités afin de reprendre le chemin des négociations de paix.
Dans l’hypothèse où ni Israël, ni le Hezbollah ne cesseront les hostilités, il appartient aux alliés diplomatiques de chacun des deux camps d’user de leur influence sur les belligérants, afin d’obtenir un cessez-le-feu rapide, condition préalable à toute ouverture de négociations de paix. En effet, puisque l’administration BUSH semble porter le plus grand intérêt à ce conflit, que la diplomatie américaine, si elle n’a pas perdue une grande partie de son crédit en Irak, déploie toute sa force de persuasion à l’égard du gouvernement OLMERT, afin que celui-ci accepte le cessez-le-feu, qu’il vient une fois de plus de refuser.
Dans le cas contraire, il ne serait pas illégitime de s’interroger sur les arrière-pensées géostratégiques poursuivies par les Etats-Unis si le Proche-Orient s’embrasait davantage et que le baril de brut atteignait les 100 dollars. Mais je me garderai bien d’imaginer un scénario tiré par les cheveux, même si la proximité des élections américaines et l’influence des lobbies pétroliers texans sur la Maison Blanche, tendent à le rendre réaliste.
De son côté, la France, par la voix du Président de la République, ne cesse d’appeler, depuis le début du conflit, à un cessez-le-feu immédiat, condition sine qua non à l’engagement politique de la communauté internationale, en vue de permettre l’envoi d’une force multinationale sur le terrain, afin de garantir la sécurité des civiles et la paix dans cette partie du monde déjà suffisamment meurtrie par les guerres.
Ainsi, l’urgence et le bon sens commande d’une part d’établir un contact stable avec le Hamas et les membres du Hezbollah appartenant au gouvernement libanais en vue d’obtenir un cessez-le-feu rapide et leur désarmement. D’autre part, Israël se doit, dans le cadre d’une proposition de Beyrouth et de la communauté internationale de stopper dans les plus brefs délais ses manœuvres militaires contre le Liban qui doit absolument recouvrer sa liberté et sa souveraineté nationale depuis trop longtemps bafouée. De la capacité de chacun à sortir de cette crise terrible dépend l’avenir du monde libre !
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mercredi, 19 juillet 2006
« Défenseure » n’est pas français !
Par Maurice Druon, de l’Académie française.
Tribune publiée dans Le Figaro, le 19 juillet 2006
Le régime stalinien était spécialiste du détournement des mots afin de leur faire revêtir un sens différent de leur signification première, sinon même leur donner un sens franchement contraire. La Moscovie rouge n’avait-elle pas inventé le pléonasme de « démocratie populaire » pour désigner une dictature ?
Tous les partis marxistes, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, ont contracté ce vice mental ; tous ont détourné et continuent de travestir les vocables pour les faire servir à leurs fins subversives. Nos gauchistes de tout poil sont parvenus à faire un terme d’opprobre ou d’insulte du mot « libéral », qui veut dire « partisan de la liberté, défenseur des libertés ».
On vous traite de libéral comme si on vous envoyait un crachat. Si le libéralisme est si haïssable, c’est donc que le bonheur est dans l’oppression et le totalitarisme. Libéraux, mes frères, quand donc allez-vous vous rebiffer ?
Ces détournements de langage débordent à présent le domaine politique pour envahir tous les autres de la vie sociale. Personne ne conteste l’expression « mariage homosexuel » . Qu’on soit pour, qu’on soit contre, que certains l’autorisent et d’autres pas, peu me chaut. Mais ce que je ne puis admettre, c’est la dénomination même.
La définition du mot mariage dans le Dictionnaire de l’Académie est la suivante : « Union légitime d’un homme et d’une femme, formée par l’échange de consentements que recueille publiquement le représentant de l’autorité civile... Désigne aussi le sacrement qui lie un homme et une femme s’unissant par l’échange des consentements au cours d’une cérémonie religieuse. »
La cause me paraît entendue. J’ajouterai seulement par ironie : qu’en est- il, pour les couples homosexuels, de la « non- consommation » du mariage qui est motif de séparation ou d’annulation ?
Autre faribole de même catégorie : le « baptême républicain ». Le baptême est un acte religieux, qui fait entrer dans une Église, une communauté de foi, et implique croyance en Dieu. La République est- elle une divinité créatrice de l’univers ?
S’il s’agit de donner un parrain, une marraine, à un nourrisson, et bien appelons cela «parrainage civil» , mais ne maltraitons pas le langage ; ne confondons pas saint et sain.
Car c’est la saine langue que je défends contre ces sottises acceptées. Je n’attends pas du gouvernement qu’il montre l’exemple du bon usage. Sa dernière bourde m’a fait bondir. Elle est monumentale. Je lis dans Le Figaro du 29 juin que Mme Dominique Versini, ex-secrétaire d’État chargée de la précarité et de l’exclusion, vient d’être nommée, en Conseil des ministres, « défenseure des enfants ».
Je ne saurais nullement mettre en doute les qualités exceptionnelles de cette dame, qui justifient sa désignation à ce poste. C’est devant le mot que je m’indigne.
Jamais le e muet ne fut la marque automatique du féminin. De toujours, les mots en « eur » ont la formation féminine en eure, trice ou resse. Le féminin de défenseur est défenderesse. Si l’on trouve « défenderesse » un peu recherché, on dispose du synonyme plus simple de « protectrice ».
Pas un des trente- deux ministres n’a donc fait remarquer que défenseure n’était pas français ! Voyons, M. de Villepin savait écrire, naguère. Ses ouvrages en témoignent. Le pouvoir lui a-t-il fait perdre la connaissance de la grammaire ?
Avec M. Jospin, par ses aberrantes et abusives instructions au Journal officiel, nous avons eu un démolisseur volontaire de notre langue. La droite est-elle devenue son obéissante héritière ?
« Ma patrie, c’est la langue que j’écris. » Ceux qui insultent ma langue insultent ma patrie.
15:30 Publié dans Articles de fond | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Lettres, francophonie































































































